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Les bases de données d'ornements typographiques du XVIIIe siècle

Magali Soulatges

Le matériel ornemental d’imprimerie

Depuis plus d’un demi-siècle, un nouveau champ de recherche s’est développé qui s’intéresse aux matérialités du livre, dans le sillage des travaux fondateurs de Lucien Febvre, Roger Chartier et Henri-Jean Martin. Toujours précieuse pour les historiens du livre, la monumentale Histoire de l’édition française parue entre 1983 et 1986 trouve aujourd’hui un prolongement de premier ordre avec la somme du Dictionnaire encyclopédique du livre de Pascal Fouché, Daniel Péchoin et Philippe Schuwer, dans laquelle l’objet-livre confirme son importance pour une analyse pertinente de l’édition d’Ancien Régime, bien au-delà de la notion de « support ».

Parce qu’elle contribue à rendre compte des pratiques éditoriales, l’étude du matériel ornemental d’imprimerie relève de plein droit de la bibliographie matérielle, discipline promue par cette approche nouvelle du livre. Depuis les travaux pionniers associés aux enseignements de Jeanne Veyrin-Forrer et Henri-Jean Martin à la IVe section de l’École pratique des hautes études (EPHE), des réflexions approfondies ont été menées pour le développement d’une recherche sur l’instrumentation scientifique et la conception d’outils électroniques d’investigation et d’analyse, recherche couronnée dans les années 1990 par la création de bases de données d’ornements typographiques (Môriåne 1, à l’université de Liège, et Fleuron-Vignette 2, à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne – BCU), ainsi que d’une banque internationale d’ornements d’imprimerie, Passe-Partout 3 (Lausanne) ; suivait en 2001 la création, à Montpellier, de Maguelone 4, base sœur de Fleuron-Vignette.

Pensés pour permettre l’identification d’imprimeurs responsables de publications clandestines, les outils élaborés posent plus largement la question des pratiques de l’imprimerie artisanale, répondant au vœu de Passe-Partout d’« accroître sa portée au fur et à mesure de l’ouverture de nouveaux chantiers (imprimeurs particuliers, productions d’une ville, éditions d’un ouvrage ou d’un auteur) ». Il semblait ainsi temps, à la lumière de l’expérience des concepteurs et utilisateurs réguliers de ces instruments, de dresser le bilan de quinze ans de recherche, et d’envisager de nouveaux développements des outils informatiques proposés aux chercheurs : c’est cette mise en perspective qu’a voulu favoriser la journée d’étude du 29 mai 2012 organisée sous l’égide de l’IRCL (Institut de recherche sur la Renaissance, l’âge classique et les Lumières – université Montpellier 3), en proposant un échange susceptible de préciser définitions et méthodes de la recherche sur l’imprimerie artisanale.

Bilan et perspectives

En qualité de concepteurs et administrateurs des bases et banques de données citées sont intervenus Daniel Droixhe (Liège/Bruxelles, Société wallonne d’étude du XVIIIe siècle), Silvio Corsini (Lausanne, BCU) et Claudette Fortuny (Montpellier, CNRS/IRCL) ; tandis qu’au titre d’utilisateurs actifs, et à partir de cas concrets, s’exprimaient Dominique Varry (Lyon, Enssib), Emmanuel Boussuge (IRCL), Claudette Fortuny et Magali Soulatges (IRCL). Trois ensembles de questions ont irrigué les discussions : épistémologiques (place de la bibliographie matérielle dans l’histoire du livre), institutionnelles (situation de l’histoire du livre dans les structures de recherche) et techniques (fonctionnement pratique des bases de données).

La place de la bibliographie matérielle au sein de l’histoire du livre demeure discrète, et fragile. Alors que ses enjeux sont essentiels, l’analyse matérielle du livre artisanal relève encore d’une pratique isolée. L’investigation bibliologique est par ailleurs chronophage, et si la numérisation de nombreux ouvrages anciens a permis un gain substantiel de temps en facilitant les rapprochements d’éditions, la lourdeur de certaines procédures obère encore les conditions de l’enquête. En tout état de cause, les nouvelles technologies ne sauraient concurrencer d’autres approches bibliographiques, ni se substituer aux publications « papier », mode courant de diffusion des résultats bibliographiques. La discipline, enfin, peine toujours à faire valoir son caractère interdisciplinaire et trans-séculaire face aux catégories et découpages épistémologiques institutionnels. Restent ainsi pendantes les questions de valorisation de l’analyse matérielle du livre ancien et de renouvellement des compétences dans ce domaine – hors circuits réservés de l’École nationale des chartes et de l’Enssib, seuls quelques étudiants de cursus professionnalisants, eux-mêmes rares, reçoivent une formation plus ou moins ciblée. On peut ainsi considérer qu’il n’existe pas à l’université de filière dédiée aux métiers du livre ancien, et qu’une formation pointue aux techniques et finalités de la bibliographie matérielle fait défaut.

Conséquence de ce constat, la bibliographie matérielle n’occupe dans les structures de recherche qu’une faible surface – elle y est surtout vue comme un appoint bibliographique aux entreprises éditoriales. Se pose aussi la question de son financement, sur les plans matériel (pour la conception et la gestion des bases de données) et humain (« budgétisation » nécessaire de l’implication des chercheurs). À l’heure où la recherche connaît des réductions budgétaires drastiques, une démarche collaborative s’impose, par le renforcement de partenariats existants avec des laboratoires et institutions liés à l’histoire du livre (École nationale des chartes, Enssib, bibliothèques…) et par de nouveaux rapprochements avec d’autres structures (sociétés savantes, musées de l’imprimerie, écoles ou associations spécialisées telle l’École Estienne…). Au demeurant, il s’agit moins pour la bibliographie matérielle de sauvegarder une place menacée au sein de l’histoire du livre que de réaffirmer sa légitime ambition d’y conquérir une surface accrue.

Concernant les aspects techniques, certaines difficultés d’utilisation persistent, particulièrement avec Passe-Partout. Pour un usage élargi de ces outils, il conviendrait de mieux prendre en compte l’évolution de l’accès aux images-sources alimentant les bases. Diversifiées (photocopies, clichés photographiques, images numérisées, captures par mobile…), ces images restent en effet traitées selon des protocoles de soumission peu souples, aujourd’hui inadaptés ; inconvénient qui se rajoute, pour les gestionnaires des outils, à la relative complexité du processus technique de validation des ornements. Sans récuser sur le fond les pesanteurs liées au fonctionnement d’un outil rigoureux et précis, il importe donc d’adapter les protocoles aux évolutions technologiques en les simplifiant. Parfois décourageantes – le sentiment de « manquer de temps » pour mener à bien la tâche est unanimement partagé –, ces difficultés matérielles apparaissent toutefois moins d’ordre technique que doctrinal : pensées pour intégrer un matériel ornemental identifié comme la propriété d’un imprimeur, ces bases interviennent en bout d’une recherche de longue haleine dont les hypothèses intermédiaires gagneraient à être prises en compte. Afin d’améliorer ces outils précieux pour les chercheurs, il s’agirait donc d’en étendre la philosophie, en intégrant cette part de « laboratoire » patient, caractéristique de la recherche sur l’imprimerie artisanale.

L’avenir de Fleuron-Vignette,Môriåne, Maguelone et Passe-Partout, semble ainsi devoir passer par une juste évaluation de leur utilisation par les chercheurs, rapportée à l’investissement « technique » complexe demandé : faut-il pérenniser ces outils dans leur forme actuelle en les étoffant, ou leur offrir de nouvelles perspectives, moins restreintes ? Cette double réorientation est en fait indispensable : pour défendre ces instruments de recherche exceptionnels, il est impératif de repenser leurs réquisits scientifiques en fonction d’un public non limité à quelques « happy few » et en augmentant de façon conséquente leur taille. L’idée serait ainsi de créer un « Nouveau Passe-Partout » conçu comme une base « bis » de signalement, avec des ornements corrélés a minima aux ouvrages dans lesquels ils figurent, en attendant leur transfert sur les bases actuelles une fois identifiés le matériel typographique et les imprimeurs concernés . •