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L'ifla 2012

Aspects novateurs de la valorisation du patrimoine

Raphaële Mouren

Le congrès de l’Ifla, dans lequel plus de soixante sections, groupes d’intérêt et programmes fondamentaux organisent des sessions, offre chaque année aux participants l’occasion de se pencher sur un grand nombre d’aspects touchant à la vie des bibliothèques  1. Parmi les domaines concernés, le patrimoine des bibliothèques est de plus en plus présent, les questions de conservation s’étant désormais, avec la numérisation des collections, déployées bien au-delà des spécialistes traditionnels du domaine. La conservation et la préservation ne sont plus uniquement au centre des intérêts des spécialistes (section Conservation et préservation, section Manuscrits et livres rares, programme fondamental Conservation et préservation) mais, cette année encore, ont été traitées aussi par d’autres sections.

Patrimoine et valorisation

La gestion du patrimoine est loin de se borner aux questions de conservation, et en 2012 une journée entière a été consacrée par la Section des manuscrits et livres rares à la valorisation et la communication, sous le titre « Marketing of rare and special collections in a digital age ». Organisée par Sirkka Havu (Bibliothèque nationale de Finlande), Garrelt Verhoeven (collections spécialisées, université d’Amsterdam) et Eric Holzenberg (Grolier Club, New York), cette journée, qui s’est tenue à la Bibliothèque nationale de Finlande, a permis, en réunissant études de cas et réflexions stratégiques, de faire le point sur cette facette importante de la gestion des fonds patrimoniaux, tournée vers les publics.

De l’usage le plus habituel des collections patrimoniales par les lecteurs (Laila Österlund) à une utilisation muséale frustrante pour les bibliothécaires (Julia Walworth, « C’est une vraie bibliothèque ou un musée ?  2 »), la question de l’adaptation aux demandes et aux attentes des publics a ouvert et clos la journée. Julia Walworth, en charge de la bibliothèque de Merton College d’Oxford, où les livres anciens sont toujours rangés dans des rayonnages organisés suivant le « stall system » qui s’était développé à la fin du Moyen Âge en Grande-Bretagne, cherche à concilier les visites offertes aux touristes tous les jours et les besoins des chercheurs, sans perdre son enthousiasme. Non, la bibliothèque n’est pas un musée : Helen Vincent, à partir d’un travail mené par la Bibliothèque nationale d’Écosse et l’université d’Édimbourg, Exhibiting the Written World  3, s’attache à cette distinction dans le domaine des expositions (« The library and the display of text  4 »).

On sait bien qu’il n’y a rien de plus difficile que d’exposer des livres. Il existe des manuels de langue anglaise sur l’organisation d’expositions d’œuvres muséales, mais rien sur le patrimoine écrit (à l’exception de guides consacrés aux questions de conservation), ou plus précisément sur le texte. Les difficultés que l’on rencontre lorsque, dans une exposition, on ne veut pas simplement présenter des objets mais donner à comprendre le contenu d’un livre, la façon dont il était lu, peuvent – doivent – être résolues de différentes manières (explications, copies numériques, projection, fourniture du texte lui-même sous une forme ou une autre…).

Daryl Green (« Utilizing social media to promote Special Collections : What works and what doesn’t  5 ») a fait le point sur l’utilisation des réseaux sociaux par les départements patrimoniaux des bibliothèques. Un point développé par plusieurs intervenants est qu’aujourd’hui les collections des bibliothèques se standardisent, modelées par l’offre numérique, et que leurs collections patrimoniales sont ce qu’elles ont d’unique, ce qui définit une bibliothèque par rapport à une autre. C’est ce qui explique en partie la visibilité recherchée pour ces collections : portails d’accès individualisés, blogs à même de faire connaître l’histoire d’un livre, l’émotion d’un chercheur, le résultat d’une recherche bibliographique curieuse (Dennis Moser, « Le visage dans le miroir déformant – ou comment les e-books, les applis et autres réalités sont en train de changer le visage des collections spécialisées  6 ») se sont développés récemment, pendant que chercheurs et lecteurs utilisent les réseaux sociaux pour diffuser photos, études, questions relatives à ces collections.

La réalité augmentée, les nouvelles formes d’expositions virtuelles et de bibliothèques numériques proposées en « Apps » sur tablettes et téléphones, contribuent pour Dennis Moser à la démocratisation des objets culturels mise en œuvre pendant le XXe siècle, tout en participant à la dématérialisation de l’œuvre ; les collections patrimoniales restent, comme elles l’étaient, le reflet des changements de la société. Dennis Moser prend l’exemple d’Agrippa de William Gibson et Dennis Ashbaugh, livre accompagné d’une disquette qui, tous deux, étaient conçus pour s’effacer dès qu’on commençait à l’ouvrir pour le premier, dès qu’on en avait lu le contenu pour la seconde – ce qui n’a pas empêché l’éditeur de tenter de trouver les moyens d’en sauvegarder l’apparence par la photographie.

Dématérialisation, portabilité sont utilisées aujourd’hui pour créer des livres éphémères, des livres dont le contenu se trouve séparé du support (par l’usage de codes QR par exemple), des livres-Apps. On consulte des archives numérisées en ouvrant soi-même des cartons dans la salle de lecture virtuelle des collections spéciales et archives de l’université de Stanford sur Second Life (utilisée aussi par d’autres bibliothèques patrimoniales, comme la Bayerische Staatsbibliothek, pour des conférences), ou bien on y visite leurs expositions virtuelles, dans un environnement qui paradoxalement cherche à rendre visible l’aspect matériel de ces collections. Le visiteur s’immerge dans les cartes de la collection Rumsey, représentée en trois dimensions dans Second Life.

Patrimoine et compétences

Bien entendu, les conséquences de la numérisation et du développement des bibliothèques numériques, élément central de la valorisation depuis plus de dix ans, ont fait l’objet de réflexions. Gillian McCombs, directrice des bibliothèques de la Southern Methodist University, s’est ainsi demandé si, désormais, les missions des responsables de fonds patrimoniaux avaient changé, et avec elles les connaissances qu’ils devaient maîtriser. La pression de la demande de valorisation, incluant la numérisation des collections, doit-elle entraîner le recrutement de spécialistes différents de ceux que l’on recherchait jusqu’ici ?

Les choix faits par les universités du directeur de leur réseau de bibliothèques (en dehors de la France) sont à ce titre intéressants : il peut s’agir de chercheurs (comme on l’a vu à plusieurs reprises à la Library of Congress), de chercheurs spécialisés dans un domaine lié à celui des bibliothèques (par exemple Robert Darnton, à Harvard), ou bien de personnes pouvant avoir toutes sortes de compétences « that enables them to succeed in the 21st century and to play a leadership role in the changing culture of their campuses ». Il en est de même des responsables de fonds patrimoniaux, qui doivent, en outre, élargir leurs compétences et les services qu’ils proposent aux publics s’ils ne veulent pas que leurs collections cessent tout simplement d’exister. G. McCombs part de travaux récents pour s’interroger à son tour sur le profil que doit rechercher un directeur pour les nouveaux responsables de fonds patrimoniaux, qui puissent l’aider à faire face aux enjeux qui sont les leurs : « change the culture and set a vision for 21st century library services ». Ses réflexions seront utiles aux directeurs de bibliothèque mais aussi à ceux qui sont chargés de la formation de ces bibliothécaires, et seront publiées très bientôt dans le volume collectif Ambassadors of the book : competences and training for heritage librarians (Munich, De Gruyter Saur, Ifla Publications).

Jennifer Garland et Sean Swanick présentent la complémentarité que l’on peut créer entre l’exposition réelle et virtuelle des collections, à travers l’exemple des collections de l’Islamic Studies Library de McGill University et les actions proposées aux étudiants à l’occasion de ces expositions (« Curating print collections in the digital age  7 »). Plusieurs intervenants ont rappelé que toutes ces nouvelles activités demandent du travail et doivent être intégrées dans le temps de travail et dans l’organigramme, au risque de voir les projets s’endormir et s’éteindre au bout de quelques mois.

Plusieurs présentations furent proposées sous forme de posters : bibliothécaires, enseignants, étudiants sont venus présenter des initiatives, des projets, des formations menés à bien dans de nombreux pays pour faire connaître et valoriser le patrimoine. La Bibliothèque nationale de Finlande avait organisé une petite exposition de livres de toutes périodes, qui a offert la possibilité aux visiteurs de voir quelques merveilles. •