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La Bibliotheca Alexandrina et la francophonie

Interview d'Anis Issa par Gérald Grunberg

Anis Issa

Gérald Grunberg

Dans quelques jours, la Bibliothèque d’Alexandrie fêtera l’anniversaire de l’arrivée, le 30 novembre 2010, du premier des trente containers qui, provenant de Marseille, contenaient les 500 000 ouvrages offerts par la Bibliothèque nationale de France (BnF). Il s’agit du dépôt légal de tous les ouvrages parus en France entre 1996 et 2006, fonds exceptionnel couvrant tous les domaines de l’édition française sur dix ans. Autour de la BnF, le ministère de la Culture et de la Communication, le Conseil culturel de l’Union pour la Méditerranée et la SNCF, mécène logistique de l’opération, ont joint leurs efforts pour acheminer ce don jusqu’à Alexandrie.

Cette donation a fait de la Bibliotheca Alexandrina (BA) le premier centre de référence francophone en Égypte, en Afrique, et dans tout le Moyen-Orient, et, par la quantité, le quatrième ou cinquième centre de documentation francophone dans le monde.

Ce don, tout à fait inhabituel de par son ampleur, souleva de nombreuses questions. Pourquoi l’Égypte ? Alexandrie était-elle vraiment le meilleur endroit pour recevoir ce don que le directeur de la BA, Ismaïl Serageldin, compare volontiers pour son importance historique à la bibliothèque de rouleaux que Marc-Antoine offrit à Cléopâtre ? Quel en était l’objectif ? Augmenter la collection de la Bibliotheca Alexandrina, la plus grande bibliothèque du Moyen-Orient ? Faire un geste spectaculaire en faveur de la francophonie dont on sait qu’Alexandrie fut un fleuron ? Que deviennent ces ouvrages et à quoi cette opération a-t-elle donné lieu ? Anis Issa a accepté de répondre à nos questions.

• Comment expliquez-vous que la France ait choisi l’Égypte pour ce don tellement important ?

Cette opération majestueuse de francophonie méditerranéenne et africaine n’est pas uniquement liée à la coopération et à la bonne entente entre la Bibliotheca Alexandrina et la Bibliothèque nationale de France, elle est aussi le fruit de forts liens historiques d’amitié et d’échanges entre deux grands pays, des liens qui remontent à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, lors de la campagne de Bonaparte en Égypte…

Souvenons-nous de ce qu’en disait le grand leader arabe et égyptien Gamal Abd-El-Nasser dans son ouvrage Philosophie de la révolution : « La campagne française arriva, brisa le rideau de fer que les Mongols nous avaient imposé, et de nouvelles idées coulèrent vers nous, et de nouveaux horizons jusqu’alors inconnus s’ouvrirent […] et notre contact avec l’Europe et le nouveau monde recommença. Et la renaissance moderne débuta. » Ces quelques mots traduisent bien le regard qu’avaient et qu’ont encore les Égyptiens sur la France et les Français. Il est vrai que Napoléon Bonaparte est arrivé en Égypte avec son armée et ses canons, mais il était également accompagné de 160 savants qui se sont installés en Égypte pour établir « l’Institut d’Égypte », mettre en valeur le patrimoine égyptien et publier l’ouvrage fondamental La description de l’Égypte. Et que dire de la révolution dans la connaissance de la civilisation égyptienne que fut le déchiffrage par Jean-François Champollion de la langue égyptienne ancienne ?

La France s’est aussi beaucoup enrichie de ces échanges : elle a trouvé dans la civilisation égyptienne une source d’inspiration et un motif de création qui ont profondément marqué la littérature, les arts et le goût du public français comme en témoigne l’engouement du public pour l’obélisque du temple de Louxor offert à Louis-Philippe par Mohamed Ali. Champollion explique lui-même que l’obélisque égyptien au sein de la capitale française possède un grand intérêt éducatif et culturel  1.

Cette coopération et cette amitié n’ont cessé de se développer depuis la campagne d’Égypte, elles ont donné lieu à beaucoup d’échanges entre les deux pays. Ferdinand de Lesseps, qui projeta le canal de Suez et aida Mohamed Ali Pacha, le vice-roi d’Égypte, et ses successeurs dans la modernisation de notre pays ou Auguste Mariette, fondateur du Musée égyptien au Caire, sont par exemple deux symboles encore bien vivants de ces liens très forts.

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Façade de la Bibliotheca Alexandrina. Le bâtiment a été dessiné par l’agence d’architecture norvégienne Snøhetta. Photo : Travel Aficionado sur Flickr (licence CC BY-NC 2.0)

Mais, aujourd’hui, la francophonie est-elle encore une réalité en Égypte ?

La francophonie en Égypte s’est développée et a renforcé son existence non seulement par des grands projets économiques comme le canal de Suez, mais surtout par la culture et l’éducation. Il y a encore aujourd’hui un important réseau d’établissements scolaires égyptiens qui enseignent en français. Pour ne prendre que l’exemple d’Alexandrie, il y a plusieurs établissements pour le secondaire, ainsi le célèbre collège Saint-Marc pour les garçons, et à l’université on compte de nombreuses filières francophones dans plusieurs disciplines : littérature, bien sûr, mais aussi droit et même médecine. Quant aux cours de français du centre culturel français, ils sont pris d’assaut. Faut-il ajouter que se trouve à Alexandrie l’université Senghor, un des opérateurs majeurs de la francophonie ? Bref, la francophonie reste une réalité bien vivante à Alexandrie. D’ailleurs, le français est une des trois langues officielles de la BA. Avec l’arabe et l’anglais.

Du côté français, la fameuse passion française pour l’Égypte se porte toujours aussi bien. Rien n’est plus clair à ce sujet que la réponse de François Mitterrand, à un journaliste égyptien qui lui demandait pourquoi il avait choisi l’Égypte pour son premier voyage après sa réélection : « C’est l’amitié qui m’a dicté ce choix. Mon amitié, et celle de la France, pour une nation de haute et antique culture, pour un peuple accueillant et généreux, pour un État qui fait entendre dans une région déchirée une voix de paix et sagesse 2. » Il s’agit donc bien d’un rapport de réciprocité qui contribue à entretenir une certaine idée de la France et du français en Égypte.

Venons-en à la Bibliotheca Alexandrina ; la présence du français existait-elle avant le don de la BnF ?

La France a été l’un des premiers pays qui ont répondu avec enthousiasme à l’appel de l’Unesco pour la renaissance de la Bibliothèque d’Alexandrie. François Mitterrand, encore lui, déclarait à ce sujet : « Il y a enfin une raison supplémentaire pour laquelle nous nous sentons particulièrement proches de la démarche de l’Égypte : nous-mêmes, en France, sommes engagés dans le projet d’une grande bibliothèque et tout à fait intéressés par rapport aux possibilités de collaboration avec la bibliothèque d’Alexandrie 3. » Ainsi dès sa naissance, la nouvelle Bibliothèque d’Alexandrie bénéficia d’une coopération française régulière qui prit de multiples formes : présence d’un conservateur français mis à disposition pendant la durée du chantier  4, crédits d’achat de livre du CNL, dons de livres venant de la BnF (déjà !), formations sous de multiples formes, manifestations culturelles conjointes. Cette action continue depuis l’origine a créé un lien fort avec la France. Les bibliothécaires venus en France pour des stages à la BPI, à la BnF, ou bien pour être formés à l’Enssib, sont souvent revenus en Égypte pleins de nouvelles idées et de projets.

Aussi, même si le dernier don de livres est très spectaculaire, il s’inscrit dans le cadre d’une coopération et de liens qui existaient déjà. Ce don a toutefois donné une vigueur nouvelle à la francophonie de la BA. Comme le répète son directeur, l’arrivée de ces 500 000 livres français a créé une nouvelle mission pour la bibliothèque : « Faire vivre la francophonie, moteur de la diversité. »

Aujourd’hui, quel est le projet francophone de la BA ?

La dynamique. Dès la cérémonie organisée pour la réception de ce don en présence de nombreuses personnalités égyptiennes et françaises, chacun a bien compris que cette arrivée massive de livres français ouvrait une nouvelle page de la francophonie à Alexandrie qui allait toucher, bien au-delà de la BA, les établissements scolaires, les associations et les particuliers intéressés par la francophonie et la diversité culturelle. On peut résumer cela en affirmant que l’arrivée du don à la bibliothèque a donné lieu à un projet riche et complet qui accompagne la gestion et la mise en valeur de ce fonds.

Le pôle francophone. Conformément à la convention signée à cette occasion entre la BnF et la BA, Ismaïl Serageldin, son directeur, a décidé la création d’un pôle de ressources francophones avec le projet de faire rayonner la francophonie dans un large périmètre régional. Une équipe fondatrice de six personnes aux compétences polyvalentes : un responsable, quatre bibliothécaires et une gestionnaire administrative et financière, auxquelles se sont ajoutés douze bibliothécaires à temps complet recrutés avec soin, forment désormais le noyau de la bibliothèque francophone au sein de la BA et centralisent toutes les activités, les services, la documentation, la formation des bibliothécaires et les coopérations internationales en matière de francophonie.

L’espace francophone. Un espace au cœur du plus vaste et du plus accessible niveau de la salle de lecture, visible depuis l’entrée de la bibliothèque, a été dédié à la bibliothèque francophone. Il possède une arche qui s’inspire de celle de la Défense, marquée des deux côtés de l’inscription « Du savoir à la sagesse ». Cette arche donne accès à la banque d’accueil qui possède une forme circulaire la distinguant des autres bureaux d’information de la bibliothèque, et qui est le centre des services et de l’offre francophones. À côté du bureau se trouve l’espace de mise en valeur constitué de vitrines présentant par exemple des beaux livres, des collections de poche, des encyclopédies, des livres de gastronomie française, etc. Le contenu de ces vitrines est changé régulièrement pour montrer la richesse de la collection et attirer tous les lecteurs. Enfin, derrière la banque d’accueil se trouvent les rayons consacrés aux livres français, une sélection d’environ 5 000 livres en accès direct, tandis que 150 000 sont en accès indirect, disponibles à partir du catalogue.

Le concours de la société égyptienne. Une convention de partenariat a été mise en œuvre avec un établissement qui pourrait être considéré comme le plus important en Égypte dans le domaine caritatif, la « Sawiris Foundation for Social Development ». Sawiris a accordé 1 000 000 de livres, soit environ 140 000 euros, pour la formation de nouveaux bibliothécaires et les actions culturelles du pôle francophone.

L’engagement de l’ambassade de France en Égypte. Les services culturels de l’ambassade de France en Égypte ont dès le départ apporté un soutien décisif à la création du pôle francophone au sein de la BA, notamment en contribuant financièrement, pour plusieurs dizaines de milliers d’euros aux échanges et à la formation des bibliothécaires égyptiens sur place ou en France.

Une priorité : la formation de bibliothécaires. Grâce à ces financements, une convention triennale qui réunit la BA, la BnF, la BPI, l’Enssib, la ville de Marseille, le Conseil culturel de l’Union pour la Méditerranée, a permis de mener de nombreuses actions entre 2010 et aujourd’hui. Vingt bibliothécaires ont séjourné en France pour des formations à la carte et des stages portant sur des thématiques très variées et très utiles pour le nouveau pôle, par exemple « services innovants pour le public ». Dans le même temps, trois formateurs sont venus de France sur des thématiques qui intéressent tous les collègues : le catalogage, la gestion des fonds jeunesse et les relations internationales dans le monde des bibliothèques. Pour partager le savoir, la Bibliotheca Alexandrina a invité des collègues d’autres établissements, surtout les bibliothécaires de l’Institut français et les bibliothécaires de l’université Senghor, à suivre ces formations, qui ont eu un grand succès, avec 55 collègues dont 35 bibliothécaires francophones de la bibliothèque d’Alexandrie et 20 bibliothécaires des autres établissements. C’est donc bien une plateforme régionale de formation de bibliothécaires francophones qui est en train de naître avec ce don.

Des services et des activités. Le pôle francophone développe également une programmation culturelle. Il avait inauguré ses activités avec un concert, « Chanter la Francophonie », qui rassemblait tous les chanteurs populaires connus en Égypte par tous les francophones : Dalida, Bob Azzam, ou bien ceux qui ont chanté pour Alexandrie et sont nés en Égypte, comme Claude François. Le pôle a également organisé des événements autour du lancement de livres tels que « Jour d’Alexandrie » et « L’Égypte de Tahrir », témoignage sur la révolution de janvier 2011. Ont également été organisés plusieurs ateliers d’écriture et d’autres actions et services pour promouvoir les valeurs de la francophonie et fidéliser un large public.

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Salle de lecture de la Bibliotheca Alexandrina. Photo : Travel Aficionado sur Flickr (licence CC BY-NC 2.0)

• Encore des projets ? Ce qui a été accompli pendant ces trois années est une grande réussite, mais est-ce que la coopération s’arrête là ? Peut-on considérer le but final de cette coopération comme atteint ?

Certainement pas et d’autres projets vont être menés à bien.

L’Hexagone, ou la « bibliothèque troisième lieu ». C’est un café qui avait été prévu dès l’arrivée du don mais dont les travaux avaient été interrompus. Aujourd’hui, l’administration reprend le projet pour l’achever. Il s’agit d’un grand espace dédié au sein du centre de conférences de la bibliothèque, destiné à devenir un café innovant et créatif ; le premier, voire le seul, café littéraire, café-concert, et café parisien qui amènera l’esprit de Saint-Germain-des-Prés à Alexandrie et sera le centre des rencontres culturelles du pôle francophone. L’Hexagone, qui proposera un programme trimestriel, sera l’espace de rencontre de tous les francophones et de tous ceux qui s’intéressent à la francophonie à Alexandrie.

Ce projet est la première concrétisation en Égypte de la notion de bibliothèque comme troisième lieu : il y aura des rayons de presse française et francophone et des présentations thématiques en lien avec les activités de l’Hexagone.

Pour une ambiance parfaitement francophone, il fallait offrir un arrière-plan unique et attractif : le pôle francophone a confié cette mission à l’artiste Julien Solé qui a réalisé une fresque constituée de collages de papier en langue arabe, française, anglaise, allemande… pour symboliser le multilinguisme et la diversité réunis dans la culture (via un désherbage de la bibliothèque et des documents achetés sur le marché aux puces d’Alexandrie). La fresque donne une vue imaginaire mais tout à fait parisienne.

Librairie française et francophone. Le pôle francophone est en train d’étudier les moyens d’ouvrir une librairie purement francophone, pour présenter une offre documentaire variée et innovante, autre façon de promouvoir la lecture et la diversité culturelle.

Plateforme pédagogique. Conformément à la convention initiale signée entre la BA et la BnF, il s’agit de créer un centre de formation qui concerne tous les métiers du livre pour tous les bibliothécaires égyptiens, arabes et africains. Ce projet a été évoqué avec l’Enssib au début du mois de septembre 2012 et est à l’étude.

Service questions-réponses à distance. Ce sera le premier en Égypte et dans le monde arabe. Ce projet est mené en coopération avec la Bibliothèque municipale de Lyon, qui a manifesté sa volonté et montré une forte motivation de partager l’expertise acquise grâce à son service « Le Guichet du Savoir » et de coopérer avec le nouveau service de l’Alexandrina, dans l’intérêt des deux publics.

Tous ces services et projets ne seront pas réservés au public d’Alexandrie ou même au public égyptien ; nous avons grand intérêt à nous ouvrir sur l’Afrique subsaharienne et le monde arabe ; nous faisons pour cela de grands efforts dirigés vers un projet de plateforme qui aura aussi ses modules de formation à distance en français et en arabe pour être utile à nos collègues africains et arabes, et travaillons sur le nouveau service questions-réponses en ligne pour dépasser les frontières géographiques.

Pour terminer, je me permets d’afficher ma conviction profonde : « Tant de choses nous éloignent, la culture nous rapproche. » Là se tient la mission principale de la bibliothèque d’Alexandrie : être la fenêtre de l’Égypte sur le monde, et la fenêtre du monde sur l’Égypte, en demeurant un centre de tolérance, de dialogue entre les peuples et les civilisations ; c’est cette mission qui a fait de la bibliothèque un point de lumière dans la région. •

  1.  (retour)↑  Il écrit ainsi dans la lettre qu’il adresse à son frère le 4 juillet 1829 : « […] il serait bien de mettre sous les yeux de la France un monument d’un ordre tel que cet obélisque de Louqsor, afin d’éclairer le goût du public […]. Une seule colonne de Carnac est plus monument à elle seule que les quatre façades de la cour du Louvre. »
  2.  (retour)↑  Interview dans Al-Akhbar, 25 octobre 1988.
  3.  (retour)↑  Les projets architecturaux de la future Bibliothèque nationale de France et de la future Bibliotheca Alexandrina furent révélés presque en même temps par la France et l’Égypte en 1989.
  4.  (retour)↑  Successivement Jacqueline Leroy, Gérald Grunberg, Jean-Marie Compte. La France fut le seul pays à faire ce geste.