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Le numérique au service d'une culture en partage

Driss Khrouz

Le Maroc numérique et la francophonie

Depuis son adhésion à l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) en 1981, le Royaume du Maroc n’a cessé de développer ses relations avec cette institution, non seulement au niveau de la coopération pour la promotion de la diversité des expressions culturelles et en matière de démocratie et de droits de l’homme, mais aussi dans le domaine de la numérisation.

Le monde de l’éducation, de la recherche, de la communication et de la préservation du patrimoine progresse en synergie avec le développement des nouvelles technologies de l’information, devenues des outils nécessaires de plus en plus intégrés dans les modes de transmission des connaissances.

Dans un contexte où le support numérique progresse considérablement, le Maroc s’engage lui aussi dans le chemin qui conduit à l’ère de la révolution numérique. Bon nombre de professionnels se sont engagés dans la constitution de fonds numériques et de plates-formes dédiées au partage de documents numérisés.

Ces nouvelles dynamiques mondiales ont eu un écho vertueux, avec le soutien de l’OIF, par la création, en 2006, d’un réseau de bibliothèques francophones pour la mise en place d’une bibliothèque numérique commune. Le Réseau francophone des bibliothèques nationales numériques (RFBNN), devenu Réseau francophone numérique (RFN) en 2010 est ainsi né  1.

Cette initiative, à la base d’un vaste projet de numérisation au service de la conservation et de la diffusion du patrimoine écrit francophone, a été approuvée et encouragée lors de l’assemblée parlementaire de la francophonie, réunie à Bruxelles du 8 au 12 juillet 2012, sur proposition de la Commission de l’éducation, de la communication et des affaires culturelles.

Membre de ce réseau, la Bibliothèque nationale du Royaume du Maroc (BNRM) a participé pleinement à ce processus. Elle a accueilli en mai 2012 la dernière session de l’assemblée générale du réseau et un stage de formation à la numérisation au profit des cadres des jeunes institutions des pays membres. Cette rencontre a vu l’adhésion de nouveaux membres et a permis d’évaluer le travail fait par le RFN depuis sa création en 2006 et de souligner l’importance pour les institutions culturelles de porter, à travers le monde, les valeurs d’humanisme et de démocratie, chères à la francophonie.

Comme tout réseau, le RFN s’est doté d’une charte stratégique, d’outils professionnels de travail et de ressources humaines et financières optimales. Élue membre du comité de pilotage du RFN, la BNRM s’est résolument engagée à s’intégrer pleinement dans ce réseau culturel en partage. Elle a ainsi contribué à l’enrichissement de la base de données de la Bibliothèque numérique francophone en l’alimentant régulièrement, en mettant l’accent sur la presse et les revues, comme cela a été décidé lors du lancement du réseau.

Le patrimoine francophone marocain : une culture en partage

La première étape concerne les documents issus de la période du protectorat français au Maroc. Ce fonds datant de la première moitié du xxe siècle recèle de nombreux documents qui méritent d’accéder à la postérité numérique et dont la diffusion constituerait un appui non négligeable pour la recherche historique et scientifique, qu’elle soit marocaine ou internationale.

La seconde étape de ce partage se situe au niveau de la numérisation d’ouvrages et de revues francophones publiés après l’indépendance du Royaume du Maroc en 1956, et qui sont le fruit de cet héritage complexe mais néanmoins très riche. À moyen terme, et dans cette dynamique culturelle d’envergure, la BNRM envisage la numérisation de publications francophones marocaines de qualité. Les documents versés par la BNRM au portail du RFN comptent des titres prestigieux et déjà très sollicités. Parmi ceux-ci, on trouve Les Archives Berbères (1915–1920), France-Maroc (1917–1925), Hespéris (1921–1959), Kalima (1986–1989), Lamalif (1969–1970) ou encore Souffles (1966–1972).

Hespéris figure parmi les revues scientifiques marocaines les mieux cotées et est connue sur le plan international. Le premier numéro d’Hespéris a été édité en 1921 par l’Institut des hautes études marocaines, créé en 1917. Lors de sa création en 1957, la Faculté des lettres et des sciences humaines a décidé de maintenir la parution de cette revue qui a continué depuis à livrer ses numéros avec régularité et persévérance. En 1961, elle a fusionné avec la revue Tamuda qui paraissait dans la zone nord, ce qui a donné l’actuelle Hespéris Tamuda avec une charge symbolique très forte de la réunification du pays. La revue, dont le contenu porte sur l’histoire et les sciences humaines et sociales, publie des articles d’envergure internationale.

Kalima est la première revue que l’on pourrait qualifier aujourd’hui de féminine au Maroc. Son indépendance, sa liberté de ton et les sujets qu’elle abordait lui ont valu d’être censurée à plusieurs reprises par le ministère de l’Intérieur et de l’Information de l’époque. Ces multiples censures ont fini par l’asphyxier financièrement.

• Fondées par le Comité d’études berbères de Rabat qui en assurait la publication, Les Archives Berbères sont consacrées à l’étude des coutumes, des arts, des institutions et des parlers des populations Amazigh de l’Afrique du Nord. Les populations objets de ces études du point de vue de l’anthropologie, de l’ethnographie, de la linguistique, des institutions juridiques, et de l’histoire, sont l’objet propre des investigations des Archives Berbères, de même que l’archéologie, l’épigraphie punique, romano-païenne, romano-chrétienne, byzantine et arabe.

• La revue Lamalif a été une des pionnières de la presse marocaine en quête de liberté d’expression. D’un très haut niveau, Lamalif était lue par de nombreux lecteurs et intellectuels francophones au Maroc et à l’étranger.

• La revue Souffles, créée en 1966 par de jeunes poètes et artistes-peintres, a été la tribune de l’avant-garde littéraire et culturelle au Maroc, et a eu un rayonnement dans toute la Méditerranée et le Tiers-Monde de l’époque. Elle prônait la décolonisation de la culture à une époque où l’indépendance était jugée inachevée et menacée par le néocolonialisme. Produite par des intellectuels progressistes et modernistes, elle était aussi une tribune d’opposition indirecte, par le biais de la culture et des valeurs symboliques.

Dans le cadre des perspectives de développement du portail du RFN, la BNRM projette son enrichissement par d’autres titres de la presse francophone, ainsi que par d’autres types de documents jugés essentiels pour être diffusés. Elle dispose notamment d’un fonds important de cartes postales numérisées datant de la première moitié du XXe siècle, ainsi que d’une riche collection de manuscrits en cours de numérisation. À cela s’ajoutent les livres rares, les lithographies, ainsi que les cartes et plans qui doivent bénéficier prochainement d’une opération de numérisation.

Pour donner à la francophonie cette dimension de respect et de valorisation des cultures et des civilisations qui y participent avec leurs différences, le RFN a décidé très tôt d’intégrer dans ses objectifs les documents patrimoniaux écrits dans les langues nationales. Lors de la réunion du comité de pilotage tenue à Paris le 25 mars 2010, sur invitation de la BnF, le RFN a fait sienne la proposition de la BNRM de contribuer au contenu de la Bibliothèque numérique francophone par des manuscrits, des lithographies, des parchemins et autres archives d’intérêt universel, en arabe, en amazigh et en hébreu. Il s’agit là de rendre compte de la richesse et de la diversité de la civilisation marocaine dans laquelle l’amazigh, le judaïsme, l’islam et l’arabe se conjuguent bien avec le français dans la personnalité du Maroc ouverte sur le monde.

Au-delà des produits numérisés, cette contribution n’a pas vocation à détailler le contenu des apports de la BNRM au portail du RFN mais entend donner une idée de cette richesse patrimoniale partagée.

Cette stratégie s’inscrit dans le cadre du projet d’envergure internationale qu’est le Réseau francophone numérique et entend permettre la diffusion à grande échelle de ce patrimoine écrit, mais aussi de confirmer la place de la langue française comme vecteur de transmission des savoirs pour mieux asseoir cette position de façon durable face aux défis de l’avenir.

La francophonie et la BNRM : culture en partage ou partage de culture ?

Pour la BNRM, le RFN constitue un vecteur essentiel dans la promotion, la consolidation et la valorisation des valeurs humanistes partagées et il est bon que la langue française en soit un vecteur privilégié. Les évènements et activités culturels que la BNRM organise régulièrement sont l’expression de la vivacité et de l’implantation de cette culture en partage. La grande exposition organisée en 2011 autour des travaux de Théophile Jean-Delaye sur le Maroc est un exemple qui reflète la convergence des options culturelles entre le Maroc et la France.

À cela s’ajoutent la programmation de cycles réguliers de conférences en langue française et les débats sur la base de présentations d’ouvrages marocains francophones ou de thématiques socioculturelles variées.

Dans cet esprit, la BNRM entretient des relations de coopération prospères avec un certain nombre d’institutions francophones dont la BnF. Il convient de préciser que dans le cadre de ces partenariats, la BNRM accueille régulièrement des formations dans les différents domaines techniques de la bibliothéconomie, dispensées en langue française. Une occasion de plus de participer, bien qu’indirectement, à la promotion de la culture en partage.

Culture en partage ou partage de culture ? Il s’agit d’un tout, le rayonnement de la culture francophone permet à la BNRM de rayonner hors du Maroc et elle le lui rend bien. La francophonie est une richesse, un idéal, une vision du monde vers lesquels convergent des acteurs pourtant issus d’environnements socioculturels radicalement différents. Elle crée une dynamique commune, un ancrage qui tire vers un horizon commun. Son maintien ainsi que son développement sont une priorité, une obligation, un devoir envers les générations futures, dépositaires des richesses patrimoniales et des valeurs qu’elle défend. •

Octobre 2012

  1.  (retour)↑  Voir aussi, dans ce numéro, l’article de Guy Berthiaume et Carole Payen, « Le Réseau francophone numérique : vers une bibliothèque numérique francophone ».