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Researchers of Tomorrow : doctorants britanniques, numérique et bibliothèques

Cécile Touitou

Quelles sont les pratiques documentaires des jeunes chercheurs ? Quelles sont les ressources qu’ils utilisent dans le cadre de leurs travaux ? La prolifération des ressources accessibles facilement en ligne modifie-t-elle les façons dont les étudiants entament et construisent leurs recherches, leurs bibliographies, voire définissent leurs sujets de recherche ? Finalement, quelles sont les pratiques informationnelles des jeunes doctorants par rapport à celles des chercheurs plus âgés ?

L’étude

Pour répondre à ces questions importantes pour le monde universitaire, celui de la recherche mais aussi celui des bibliothèques et centres de documentation spécialisés, la British Library et le JISC  1 ont lancé en 2009 une étude  2 auprès de plus de 17 000 doctorants britanniques inscrits dans plus de 70 établissements d’enseignement supérieur différents, complétée d’une étude longitudinale de trois ans  3 portant sur une cohorte de 60 étudiants. On se souvient qu’en 2007 une première étude pilotée par ces deux mêmes institutions avait porté sur The Google Generation : Information Behaviour of the Researcher of the Future 4. On s’intéressait alors aux pratiques des personnes nées après 1993, les fameux Digital Natives. Ces jeunes, nés avec Google, étaient alors sujets de nombreuses interrogations de la part des enseignants et des bibliothécaires après l’article visionnaire publié par Mark Prensky en octobre 2001 qui, pour la première fois, utilisait cette expression qui depuis a fait florès  5. Les conclusions principales de l’étude de 2007 soulignaient que malgré la diffusion massive des « nouvelles » technologies dans l’enseignement et la recherche, les Digital Natives, pourtant nés avec internet, ne faisaient pas montre d’une compétence informationnelle aussi avancée que ce que les professionnels supposaient.

L’étude toute récente ne concerne pas, contrairement à celle de 2007, des Digital Natives, mais les doctorants appartenant à la génération Y (personnes nées entre 1984 et 1994  6). Les étudiants interrogés ont commencé leur scolarité dans des établissements où l’informatique pénétrait timidement dans les salles de classe. Ils n’ont pas été formés à la recherche documentaire par un usage systématique de Google, comme c’est le cas pour la génération née après 1993.

Les résultats publiés sont nombreux et pourront être lus avec attention par les enseignants et les chercheurs. Dans ce court compte rendu, ne sont présentés que les éléments les plus significatifs pour les bibliothécaires et documentalistes qui, à la fois, conçoivent les bibliothèques numériques et définissent les corpus qui seront numérisés, procèdent aux acquisitions de ressources électroniques et accompagnent ces usagers au quotidien, que ce soit par des actions de formation, des services de réponses à la demande, du renseignement bibliographique, etc.

Les ressources utilisées par les doctorants

Le questionnement a d’abord porté sur le type de ressources utilisées par ces étudiants dans le cadre de leurs travaux de recherche. La majorité des doctorants, quelle que soit leur discipline, a principalement recours aux sources secondaires qui, comme on le sait, évoquent, portent ou traitent de sources primaires qui sont, elles, des publications originales  7. Au titre de ces ressources secondaires, on trouve principalement des périodiques électroniques. Si elle ne trouve pas l’article de périodique électronique recherché, presque la moitié de l’échantillon se contente du résumé. D’après les observations, les étudiants plus âgés sont moins susceptibles de le faire. Il semblerait qu’il y ait dans cette génération certains jeunes chercheurs qui terminent leur apprentissage sans jamais avoir cherché ou manipulé de sources primaires. Les auteurs du rapport soulignent dans leurs conclusions les implications d’un tel constat pour les institutions telles que la British Library. Faut-il, et comment, remédier à cette évolution majeure dans l’usage des sources primaires par les jeunes chercheurs ?

Illustrant ce constat, le graphiqueci-dessous montre, en fonction des disciplines étudiées, l’usage relatif qu’ont ces doctorants des différents types de ressources. Pour la majorité écrasante d’entre eux, leur recherche aboutit à l’identification d’un article de périodique (périodique électronique ou papier), d’un livre (livre électronique ou papier), d’une référence ou d’un résumé d’article, bien plus qu’à des sources primaires ou originales.

Illustration
Usage relatif des différents types de ressources en fonction des disciplines étudiées

30 % de l’échantillon enquêté ont utilisé Google ou son moteur comme outil principal de recherche. Des différences apparaissent cependant selon les disciplines étudiées. Quelques étudiants utilisent également les bases de données, l’interface de recherche propre aux périodiques électroniques ainsi que les catalogues des bibliothèques en complément de Google.

Usages et attentes des doctorants

Ces doctorants téléchargent un nombre important de documents plus qu’ils n’en lisent réellement. La gestion de ces fichiers sur leur poste de travail et leur citation constituent pour eux un problème récurrent.

La plupart fréquentent également des bibliothèques. S’ils sont usagers de bibliothèques autres que leur propre bibliothèque universitaire, c’est principalement pour trouver des documents qui ne sont pas disponibles dans la leur ou bien parce qu’ils travaillent ou vivent à proximité d’une bibliothèque dont l’accès est plus « commode  8 ». De façon générale, les doctorants issus de cette génération Y ont semblé moins fréquenter d’autres bibliothèques universitaires pour leur recherche que des étudiants plus âgés. 44 % de l’échantillon observé en 2010 l’avaient fait au cours de l’année universitaire précédente comparativement à 59 % de l’échantillon d’étudiants plus âgés. La discipline étudiée est un facteur déterminant de la fréquentation physique d’une autre bibliothèque que la sienne. L’étude révèle une plus forte propension à fréquenter physiquement une bibliothèque chez les étudiants qui font usage de sources primaires que chez ceux qui ne les utilisent pas.

Les auteurs nous alertent également sur la grande confusion qui règne auprès de ces jeunes chercheurs quant aux règles qui définissent les archives ouvertes et l’ensemble des publications scientifiques accessibles librement. La notion même d’« accès ouvert » n’est pas claire pour eux et ils hésitent à utiliser ces ressources ne sachant pas comment les citer, certains pensant même que leur directeur de recherche n’approuverait pas l’utilisation de telles sources. Plus généralement, les principes mêmes du droit d’auteur ne sont pas bien connus par ce jeune public.

Les étudiants de la cohorte étudiée ont exprimé avec force que les accès restreints  9 aux périodiques électroniques proposés par leur bibliothèque étaient une source permanente d’exaspération et de perplexité. À quelques exceptions près, la plupart des étudiants ont partagé les difficultés qu’ils rencontraient pour obtenir les articles disponibles dans l’abonnement proposé par leur bibliothèque.

L’usage des outils disponibles gratuitement sur le web ou offerts par leur université est faible parmi ces étudiants. Cependant, ils sont plus nombreux dans cette génération que dans celles qui la précèdent à utiliser certaines de ces applications ainsi que les réseaux sociaux, si cet usage peut facilement s’intégrer à leurs pratiques existantes. Cette étude confirme ce que d’autres ont déjà montré  10, à savoir le faible usage des outils 2.0 par ces jeunes chercheurs, non qu’ils ne s’en servent pas pour des usages personnels, mais ils n’en voient pas l’intérêt dans le contexte de leurs travaux universitaires. Cependant, il convient de distinguer usage actif et usage passif. Ainsi, 29 % de l’échantillon déclarent un usage passif des forums de discussion, alors que 13 % en font un usage actif ; 23 % lisent les blogs mais seulement 9 % y sont actifs  11. La plupart de ces doctorants partagent leurs travaux principalement avec leurs collègues de travail plutôt qu’avec une communauté virtuelle avec laquelle ils n’ont pas de liens réels. Peu d’entre eux les ont déjà versés dans un dépôt institutionnel.

Alors que la plupart d’entre eux ont déjà suivi une formation sur la recherche documentaire et la localisation des sources secondaires, ils se montrent généralement moins partants pour des formations sur les applications web 2.0. Généralement, ils se montrent plus réceptifs à des formations en tête à tête plutôt qu’à des modules de e-learning.

La moitié de cet échantillon déclare avoir déjà eu recours à l’assistance des bibliothécaires pour mener à bien ses recherches. Cependant, ils sont un peu plus nombreux que les générations plus âgées à n’y avoir jamais eu recours (33 % contre 21 %). La plupart des étudiants reconnaissent volontiers les compétences, l’expérience et l’utilité des bibliothécaires vers lesquels ils se sont tournés pour trouver de l’aide.

Sans surprise, ces usagers classent en tête des services les plus importants les abonnements institutionnels aux périodiques électroniques, suivis de près par l’expertise et l’appui de leur directeur d’étude.

Les résultats soulignent un écart significatif entre l’importance relative des services et la satisfaction qu’ils génèrent, notamment pour ce qui concerne les abonnements électroniques dont l’usage difficile décourage ces jeunes chercheurs. Ayant fait ce constat préoccupant, les auteurs du rapport précisent que c’est là justement que des perspectives s’ouvrent pour les professionnels des bibliothèques. Il convient d’imaginer un accompagnement adapté de ces usagers dans leurs recherches d’information ainsi que dans leurs travaux de recherche puisqu’ils sont loin d’utiliser pleinement les ressources et le potentiel que leur offrent les outils et les applications du web, notamment en matière d’archives ouvertes et de partage de connaissance. •

Août 2012