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Décrochages dans l'imaginaire technique des bibliothécaires

Anne Boraud

Il est impensable aujourd’hui d’imaginer les bibliothécaires parler d’eux, de leur métier, sans évoquer directement ou non les techniques. Elles sont omniprésentes, dans l’activité la plus quotidienne, comme dans les réflexions théoriques nourries par les colloques, journées d’étude, et publications. Elles interpellent tous les professionnels, sans distinction de statut, d’âge, de fonction. Si les bibliothécaires cherchaient aujourd’hui un miroir où se scruter, parions qu’il ressemblerait à un écran multimédia, lequel ne délivre pas une image muette, mais donne à voir et à entendre.

Oublions un instant l’image et augmentons le volume du son : « À cause d’internet, le bibliothécaire n’est plus l’expert de la recherche d’information ! », « L’automate de prêt détruit le cœur du métier », « L’avènement des TIC est une chance pour les bibliothèques », « Le management public ne vise que la performance, il détruit la qualité du service », etc. Sous une forme ou une autre, nous avons tous entendu, prononcé et réagi face à des lieux communs de la sorte.

Ce serait rendre justice à chacun que d’affiner les points de vue, de nuancer les approches, mais notre propos n’est pas là. Prenons ces discours pour ce qu’ils sont : des clichés dont l’intérêt tient davantage à leur fonction sociale qu’à leur valeur de vérité. En effet, la vertu du lieu commun est de favoriser l’intégration dans un groupe, il fonctionne comme un code de reconnaissance, à même de forger puis de souder une identité professionnelle. On s’étonnera donc que, dans le monde des bibliothèques, les discours les plus partagés – a priori facteurs de cohésion – soient aussi les plus dissonants, voire les plus contradictoires. Se côtoient les visions apocalyptiques prédisant la fin du métier, les enthousiasmes prophétiques, ou, plus couramment, les propos incantatoires qui appellent au changement. D’autres murmures, presque inaudibles, prennent simplement acte des évolutions techniques, se les approprient, et laissent place au travail.

Cette cacophonie pourrait faire office de miroir grossissant, donnant à lire toutes les crispations identitaires qui se nouent chez les bibliothécaires en prise avec les techniques. Nos lieux communs seraient ainsi symptomatiques d’une errance inscrite dans les termes mêmes d’un débat qui, pour être identitaire, ne s’épuise pas moins à renvoyer dos à dos « technophiles » et « technophobes ». Au-delà des clichés, le décryptage de la littérature professionnelle corrobore cette difficulté qu’éprouve parfois le lecteur, mis devant l’obligation implicite d’avoir à choisir son camp. Le débat binaire sur les bienfaits et les méfaits des techniques est pourtant sans issue : il repose sur un imaginaire technique, lui-même identitaire, qui n’a plus cours. Qu’il perdure, jusque dans le malaise ou la crise, interroge. Nous faisons même l’hypothèse que la posture qu’il induit est responsable de nos difficultés à innover et à investir à notre mesure le terrain technique. Pourquoi persistons-nous à parler depuis un lieu qui n’est plus ? Comment migrer vers une contrée plus adaptée au temps présent et qui rende possible une approche plus conquérante des techniques ? Quelle boussole peut nous conduire vers cette terra incognita ?

L’imaginaire technique des modernes, le lieu d’où l’on part

Si l’opposition frontale entre « pro » et « anti » n’est pas nouvelle, c’est parce que le lieu dont on parle est resté celui d’où l’on part. L’identité du métier, et avec elle notre représentation de la technique, restent ancrées là, dans ce XVIIIe siècle qui a porté haut les valeurs rationalistes. Le bibliothécaire, enfant de la modernité, a fait sien l’idéal encyclopédique des Lumières, en concrétisant l’ambition d’une émancipation par la connaissance. La foi en l’importance du partage du savoir, à laquelle s’ajoute au XIXe siècle l’apparition d’un État structurant et universaliste, s’est traduite par un fort attachement au livre, une ferme volonté d’en faciliter l’accès, un dévouement militant au service public. Dans ce storytelling que se racontent les bibliothécaires à eux-mêmes, la modernité est glorifiée, magnifiée comme ce moment inaugural qui a fondé le sens politique du métier. On oublie aisément qu’elle a porté un autre héritage. À côté des valeurs républicaines, ces pionniers qu’ont été Eugène Morel, Ernest Coyecque ou Charles Sustrac ont aussi survalorisé la technique. Morel nourrissait un enthousiasme sincère pour l’accès au public, mais il vouait un culte tout aussi affirmé à l’efficacité technique, en comparant fièrement la bibliothèque à un outil et même à une machine  1. Dans la lignée du positivisme du XIXe siècle, il défend les vertus progressistes qu’incarne le développement de l’ère industrielle.

En France, l’oubli de cette dimension a structuré l’imaginaire technique du métier autour d’un schéma où valeurs et moyens s’ajustent dans une dialectique aussi simple qu’efficace : au discours politique sur les missions s’adossent des préconisations techniques relatives aux méthodes. En bref, les moyens (techniques) sont neutres, seules les fins (politiques) sont nobles. Dans ce schéma, toute capacité à innover se ramène à l’habileté avec laquelle on ferait servir la puissance de la technique à nos fins. De l’aptitude à absorber les nouveaux outils techniques dans nos pratiques découlera un jugement – positif ou négatif – à leur égard. L’arrivée de l’informatique, après avoir été perçue par certains comme déshumanisante et dévalorisante, sera ensuite vécue comme un transfert de technologie apportant un surcroît d’efficacité  2 ; elle sera alors investie comme un lieu d’excellence et de maîtrise par la profession. En somme, notre imaginaire de moderne nous incite à voir toute technique nouvelle comme un greffon qu’il faut intégrer, de gré ou de force, à l’arbre existant. Elle peut donc être perçue simultanément comme subalterne et être investie d’un fort pouvoir identitaire. Cette posture contradictoire a pu un temps être féconde. L’apparition de techniques d’un genre nouveau la rend aujourd’hui intenable.

Dans les années 1990, le paysage change radicalement et induit un tout autre référentiel. En effet, internet et, plus encore, le web 2.0 ne sont pas des outils neutres qu’il suffit de s’approprier et de tordre à nos fins. Le bibliothécaire ne peut les investir de son expertise et construire à partir d’eux des compétences-métier. Internet, dès son origine, est porteur d’un projet politique et social qui induit des valeurs. Il est né, en effet, d’une puissante utopie démocratique dont le pilier est l’accès transparent et universel à l’information.

Dans un autre registre, le nouveau management public, qui tend à se substituer à une gestion administrative des emplois, change pareillement la donne. LOLF, RGPP, LRU se présentent comme des politiques, mais ce sont aussi des méthodes rationnelles de gestion. Par elles, les valeurs républicaines et le sens du service public se trouvent conditionnés à l’efficience, à l’efficacité, soit à des impératifs de moyens. Le directeur de bibliothèque ne peut appliquer un tel mode de gestion sans se soucier de sa signification, sans clarifier ses enjeux implicites. Il sait que le management se déploie aujourd’hui dans un discours technique enveloppant un projet politique qui ne dit pas clairement son nom.

Il est remarquable que les deux familles de techniques évoquées ici – TIC et management – ne sont pas génétiquement identitaires. Ceci brouille doublement l’imaginaire technique des bibliothécaires : ils ne peuvent ni revendiquer un monopole dans la maîtrise des moyens, ni neutraliser l’importance de ces derniers en revendiquant la noblesse des fins humanistes dont ils étaient précédemment les hérauts. À manipuler ces outils contemporains depuis l’imaginaire de la modernité, on nie l’authenticité de ce qu’est devenue la réalité technique : elle apparaît comme un fait social global où représentations, objets, environnements et usages sont intimement liés. Analysant les effets d’internet, Pierre Musso rappelle ainsi qu’« aux objets techniques et aux pratiques sociales sont associés des imaginaires. C’est l’entremêlement des deux qui structurent les usages de la technique 3 ». Cette prise de conscience de la nécessité d’intégrer l’objet technique à un environnement social de pratiques et d’usages constitue une piste pour changer notre posture et, peut-être, cheminer vers un autre lieu.

Pour une conversion de notre regard sur les techniques

Si un décrochage avec le positionnement moderne semble aujourd’hui salutaire, il ne peut se décréter. Paul Ricœur soulignait que tout imaginaire social comprend une part stable et identitaire, celle de l’idéologie – qui réalise « l’intégration d’une communauté » – et une part plus aventureuse, celle de l’utopie – qui « permet d’envisager des manières de vivre radicalement autres 4 ». Le nouvel imaginaire technique des bibliothécaires reste largement du côté de l’utopie, au sens le plus étymologique du terme : c’est un « non-lieu » dont la fonction stimulante est de nous aider à regarder ailleurs. Il nous dit moins vers où aller qu’il n’énumère toutes les impasses à éviter, tous ces sentiers battus qui nous figent dans le passé. Il s’agit bien alors d’inventer un nouveau lieu d’où parler et de construire des repères inédits pour réinterroger et refonder nos pratiques.

Faute de pointer précisément notre destination sur la carte, commençons déjà par dire « non » et modifions notre regard sur les techniques. Au croisement des recherches menées dans différents champs des sciences humaines, entre anthropologie, cultural studies, sociologie interactionniste, ou ethnotechnologie, des chemins existent. Ils ont un socle théorique commun, qui reste assez peu audible tant résonne fort le discours techniciste moderne. En posant que « le technique est social, le social est technique », Marcel Mauss a ouvert la voie à ceux qui veulent analyser les objets techniques « par l’autre bout de la lorgnette ». Patrice Flichy résume l’intention : « La recherche ne doit pas porter sur le fait technique mais sur l’action technique, sur les intentions, les projets, les délibérations qui précèdent l’action, sur le déroulement de l’action elle-même et surtout sur l’interaction des différents acteurs entre eux, et entre eux et l’objet technique 5. »

Il y a là comme l’indication d’un cheminement : lutter contre notre tendance génétique à considérer TIC, management ou tout autre outil émergent comme des objets indépendants, détachables de leur contexte d’usage. Puis les considérer comme parties prenantes d’une réalité sociale. Folksonomies, tags et autres réseaux sociaux illustrent parfaitement combien le va-et-vient décousu des usages flottants issus du web 2.0 lie intimement l’outil à un contexte. Anéantissant l’autorité du professionnel, tout individu est susceptible d’être l’expert : il plie l’instrument à ses besoins, à sa créativité, se joue de toute régulation, devenant ainsi l’acteur majeur de l’innovation. Le bibliothécaire prend acte et, sans résignation, doit plus que jamais faire preuve d’inventivité.

Un autre imaginaire technique : vers un autre troisième lieu

Les lieux communs sur les techniques révèlent assurément une identité professionnelle malmenée, en décrochage avec l’environnement sociotechnique contemporain. Les pratiques de terrain dites « innovantes » seraient-elles de meilleurs faire-valoir que les longs discours ? Faut-il scruter à la loupe toute innovation technique pour conclure à la germination d’un nouvel imaginaire ? La réponse dépend de ce que l’on regarde. L’outil ne saurait être à lui seul un point de focalisation : une bibliothèque n’est pas innovante par le simple fait qu’elle prête des liseuses ou des tablettes à ses usagers ! Pour dépasser les clichés sur la technique, il convient d’appréhender l’environnement alentour comme un tout original, fait d’un complexe d’outils, d’intentions, d’usages. Dès lors, l’objet technique ne saurait être la carte maîtresse de notre reconstruction identitaire. Il n’existe qu’au sein d’un projet, c’est-à-dire malmené par la prise de risque et pris dans une dynamique de questionnement. Un portail de bibliothèque, par exemple, n’a pas à être conçu pour canaliser et normer des usages – qui ne sont d’ailleurs figés que dans nos représentations. Au contraire, il doit être une occasion d’accueillir des pratiques inattendues qui questionnent sa finalité première et poussent à évoluer. Tout projet circonscrit ainsi un lieu : celui où le bibliothécaire n’est ni l’ingénieur – qui conçoit l’outil –, ni le technicien – garant de son fonctionnement –, ni encore l’usager – qui le manie. C’est un archipel où se côtoient des postures, jugées autrefois antinomiques. C’est un espace autre, et l’on dira, pour rester dans les clichés, qu’il est celui de la médiation. Si le bibliothécaire reste aujourd’hui un médiateur, c’est en tant que tiers-participant. Se gardant d’une neutralité toujours illusoire, il gagne à agir en chef de projet. Il est celui qui oriente, grâce à la vue systémique qu’il a construite des outils, pratiques et environnement technique pris ensemble. Paradoxalement, c’est à l’heure où la technique occupe une place prédominante que le bibliothécaire a tout à gagner à se départir du statut de technicien.

Aujourd’hui, nous ne sommes ni maîtres du jeu technique, ni esclaves d’une innovation subie ; il n’y a donc plus aucun sens à opposer « pro » et « anti » technique. Au-delà du « ni-ni », espérons que l’évolution des pratiques professionnelles devance celle des discours. Si l’on parle beaucoup de la bibliothèque comme « troisième lieu », parions aussi sur ce terme pour désigner l’émergence d’un nouvel imaginaire de la technique. Un tel lieu invite à se représenter les techniques comme un complexe social dont le ressort est l’interaction. Engagés dans cette modeste voie, les bibliothécaires renonceront à la confortable – mais illusoire – position de « stratège » pour investir celle plus incertaine du « tacticien ». Cette distinction, que l’on doit à Michel de Certeau  6, illustre la nécessaire conversion du regard que nous avons à opérer. Là où le « stratège » exerce son pouvoir comme un chef militaire qui commande et impose sa loi dans une position de surplomb, le « tacticien », lui, tire son pouvoir des circonstances et de son habileté à aménager, au coup par coup, une situation dont il a su lire la complexité. Le bibliothécaire n’existera qu’en développant des tactiques. Certes, c’est un « art du faible », mais c’est depuis ce lieu en marge, véritable terre de « braconnage », que les contours de notre identité professionnelle se redessineront. Ceux-ci apparaîtront alors dans les discours – le lieu commun retrouvant sa fonction sociale –, mais aussi dans un agir créatif, générateur d’une image mouvante de notre identité qu’aucun miroir, qu’aucun écran ne pourront figer. •

Août 2012

  1.  (retour)↑  Cité par Jean-Pierre Seguin, Eugène Morel et la lecture publique. Portrait et choix de textes, Paris, BPI, 1994, p. 95.
  2.  (retour)↑  Hervé Le Crosnier, « Le choc des nouvelles technologies », in Histoire des bibliothèques françaises, tome IV, Éditions du Cercle de la Librairie, 1992.
  3.  (retour)↑  Pierre Musso, « Usages et imaginaires des TIC », in Christine Le Teinturier et Rémy Le Champion (dir.), Médias, information et communication, Paris, Ellipses, 2009, collection « Transversales », p. 201.
  4.  (retour)↑  Paul Ricœur, L’idéologie et l’utopie, Paris, Le Seuil, 1997, p. 31.
  5.  (retour)↑  Patrice Flichy, L’innovation technique. Récents développements en sciences sociales. Vers une nouvelle théorie de l’innovation, Paris, La Découverte, 2003, collection « Science et société », p. 121-122.
  6.  (retour)↑  Michel de Certeau, L’invention du quotidien. 1. Arts de faire, Paris, Gallimard, 1990, Folio Essais, p. 61.