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Chris Hedges

L’empire de l’illusion

La mort de la culture et le triomphe du spectacle

par Yves Desrichard

Une fois n’est pas coutume, commençons par la fin. À la fin de son livre, donc, L’empire de l’illusion, Chris Hedges se demande ce qui pourra sauver, ou plutôt régénérer une fois sa chute avérée, le monde dans lequel il vit – et qui, on va le voir, n’est pas si loin du nôtre. Et de puiser dans le Vie et destin de Vassili Grossman : « J’ai vu que ce n’était pas l’homme qui était impuissant dans sa lutte contre le mal, j’ai vu que c’était le mal qui était impuissant dans sa lutte contre l’homme… L’amour aveugle et muet est le sens de l’homme. » L’amour. Ce qui fait de nous « d’ironiques points de lumière » qui « étincellent là où les Justes font échange de leurs messages 1 ». Dans un autre livre, une telle fin, lyrique à souhait, pourrait nous faire sourire, nous laisser sceptique, cynique ou désarçonné. Ici, elle nous rassérène – un peu. Car elle est à la contre-mesure du paysage dévasté que l’auteur, prix Pulitzer, ancien correspondant de guerre pour le New York Times, a décrit. Pas un lointain conflit, pas un affrontement armé aux causes obscures. Non, son pays, les États-Unis. Aujourd’hui.

Très loin dans le très bas

Le premier chapitre du livre relève essentiellement du journalisme pur, avec une série de reportages plutôt disparates, et ce n’est que dans le ramassement du dernier chapitre qu’on comprend leur usage, et qu’ils sont indispensables au propos, à son appréhension, puis à sa compréhension. Chris Hedges s’intéresse (à défaut de nous intéresser) au monde de la lutte professionnelle, à ces lutteurs archétypés, à l’omniprésence de la télévision, à la puissance de l’argent.

Puis il décrit (même remarque) le monde de la téléréalité, dont il traque – judicieusement – l’origine dans la fameuse photographie de Joe Rosenthal montrant cinq marines américains et un infirmier de la Navy hissant le drapeau des États-Unis sur un sommet de l’île d’Iwo Jima. Une image immédiatement réinventée, récupérée, par la propagande de guerre, avec ses « véritables » protagonistes  2. Le début d’une « culture de la célébrité », où tous les moyens sont bons, et si possible les plus sordides, pour se faire connaître et apprécier, et si possible en écrasant les autres.

Ce dont (autre « monde » visité) la « trash television » façon Jerry Springer fait son fonds de commerce, jusqu’à la nausée. Ces émissions, bien connues, ont atteint un degré d’abjection qui est le quotidien de millions de spectateurs américains.

Le chapitre deux est, lui, consacré à l’industrie de la pornographie, jusque dans ses composantes les plus extrêmes, et (je suis sérieux) il est à déconseiller aux âmes sensibles. Là encore, Chris Hedges va très loin dans le très bas, avec cependant une dominante : le mépris profond, la haine pure, de la femme, dont cette « industrie » est « porteuse ».

En contrepoint sans doute ironique, le chapitre trois décrit la situation dans les riches universités américaines, enviées par le monde entier (et tout particulièrement par les Français). Une devinette suffira à décrire le désastre (oui, le désastre). Quel est l’employé le mieux payé de l’université de Berkeley, en Californie, l’un des berceaux de la contre-culture, une université d’élite, une des plus prestigieuses des États-Unis, donc du monde ? L’entraîneur de l’équipe de football, qui gagne environ 3 millions de dollars par an. L’université américaine est contaminée par le sport (ceux qui ont vu Forrest Gump comprendront  3), mais aussi par l’idéologie individualiste et compétitive que le sport véhicule. Là encore, puissance de l’argent, ententes avec le secteur privé, pour mieux révéler, dans un élan qui s’ignore bourdieusien, que « la vraie fonction de ces universités bien nanties est de reproduire l’élite ».

Enfin, Hedges s’intéresse à un mouvement à notre connaissance peu répandu en France, celui de la « psychologie positive », qu’il exécute d’une phrase (un peu abusive il faut le reconnaître) : « La psychologie positive est à l’État-entreprise ce que l’eugénisme était au régime nazi. » Nous sommes déjà au dernier chapitre, et même si certains apartés critiques et philosophiques ont permis de mieux éclairer les turpitudes et les avilissements si durement brocardés, nous n’avons pas encore compris quel était le sens de ce livre. Son but.

« Je vivais dans un pays »

« Je vivais dans un pays qu’on appelait les États-Unis d’Amérique. » C’est la phrase d’introduction de l’ultime chapitre, qui se terminera sur la note d’espoir imposée en ouverture. Et, de fait, c’est bien à un enterrement que Chris Hedges nous prie d’assister. Celui d’une nation qui n’est plus qu’« une illusion », où la démocratie est confisquée par les élites et les entreprises, auxquelles l’État est asservi. Un pays où « les dépenses militaires… dépassent celles de tous les autres pays du monde réunis ». Un pays en déclin, où les chiffres du chômage sont, depuis longtemps, truqués, un pays dont le système de santé est à la fois le plus coûteux, le moins efficace et le plus inégalitaire au monde. Un pays « où le système financier a été pris en otage et pillé par les banquiers, les courtiers et les spéculateurs », qui « n’autoriseront jamais la mise en œuvre de réformes, car celles-ci entraîneraient leur perte ». Un pays où « le parti démocrate est tout aussi responsable que les républicains de l’abdication de l’État en faveur de l’État-entreprise ». Un pays où « la prétention voulant que ces courtisans soient des journalistes réalisant des reportages d’intérêt public constitue le mensonge le plus énorme ». Mais, aussi, un pays où, « plus la situation s’aggrave, moins une population aux abois veut en entendre parler ». Il est vrai qu’elle a, pour s’abreuver, pour oublier, la lutte professionnelle, la téléréalité, la pornographie. Il est vrai que ses élites universitaires l’ont abandonnée, pour mieux se servir, en « hédonistes du pouvoir ». C’est alors qu’il faut parler d’amour.

On espère l’avoir transmis : L’empire de l’illusion (sous-titré : La mort de la culture et le triomphe du spectacle) est un livre puissant et désespéré, fondamental et révolté. C’est un livre de dénonciation, mais avec une sorte d’exaltation lasse et impitoyable bien plus convaincante que bien des pamphlets à la mode. Ne faisons pas l’injure aux lecteurs du Bulletin des bibliothèques de France de se demander si les situations décrites, les déclins constatés, sont propres aux États-Unis d’Amérique. Ne lui faisons pas l’injure, non plus, de se demander si cet anéantissement de civilisation nous concerne  4. Mais demandons-nous, cependant, si un tel auteur, exigeant dans sa recherche (la liste des contributeurs, à des titres divers, est impressionnante, et la bibliographie solide), passionnant dans ce qu’il expose, véhément jusqu’au pathos dans ce qu’il exprime, qui nous laisse abasourdi, pantois, remué, épuisé, si un tel auteur, dis-je, existe dans notre beau pays (de France).

  1.  (retour)↑  W. H. Auden, « 1er septembre 1939 ». La date n’est évidemment pas un hasard.
  2.  (retour)↑  Histoire racontée dans le film de Clint Eastwood, Flags of Our Fathers (Mémoires de nos pères), 2006.
  3.  (retour)↑  Film de Robert Zemeckis, 1994.
  4.  (retour)↑  Il faut signaler que l’édition originale de l’ouvrage a paru en 2009. Il n’a rien perdu de son actualité, au contraire.