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La révolution du livre numérique

État des lieux, débats, enjeux

Ouvrage coordonné par Alexandra Laignel-Lavastine
Introduction de Luc Ferry
Paris, Odile Jacob, 2011, 208 p., 23 cm
Collection « Conseil d’analyse de la société – Penser la société »
ISBN 978-2-7381-2575-0 : 19,90 €
Une version numérique de l’ouvrage au format PDF est disponible sur le site du CAS à l’adresse suivante : http://www.cas.gouv.fr/IMG/pdf/001-224_RevolutionNumerqiue.pdf

par François Rouyer-Gayette

« Penser la société » publie des essais et rapports écrits par des membres du Conseil d’analyse de la société (CAS) 1 ou par des auteurs qu’il a sollicités sur des questions sociétales de toute nature qui font aujourd’hui débat : des enjeux de la bioéthique en passant par les défis du développement durable, de l’éducation ou des questions culturelles, et cela dans la perspective de proposer des synthèses claires et approfondies au gouvernement. En se saisissant de la question du livre numérique, le CAS a tenté de dégager un ensemble d’exigences et de solutions visant à relever le défi du numérique à travers une présence équilibrée des principaux acteurs (spécialistes ?) concernés par la création, l’édition et la lecture des œuvres littéraires.

Architecturé autour de six grands témoignages proposés par Marc Tessier, Bruno Racine, Jean-Noël Jeanneney, François Samuelson, Bernard Fixot et Teresa Cremisi, La révolution du livre numérique, dont on doit l’introduction à Luc Ferry, président du CAS, n’aborde en fait que trois grandes thématiques :

  • la numérisation du patrimoine imprimé via l’éternelle question de la pactisation avec le diable qu’est Google et ses deux corollaires : l’alternative en terme d’offre et la nécessité d’une régulation ;
  • la (petite) place de l’écrivain dans l’univers du numérique et du libraire ;
  • la « révolution culturelle » qu’impose la numérisation de l’écrit pour les éditeurs.

Toujours le même débat

Ces thématiques font l’objet de longs développements, et chacun des contributeurs au débat défend son credo. S’agissant de la thématique du patrimoine écrit, on connaît tout de la position équilibrée de Bruno Racine, de celle du « trublion » Jean-Noël Jeanneney et des propositions de Marc Tessier contenues dans son Rapport sur la numérisation du patrimoine écrit 2 remis au ministre de la Culture en janvier 2010. Et c’est cette impression de déjà-vu qui rend la lecture de la première partie de cet ouvrage ennuyeuse, à moins d’en apprécier la synthèse, d’en rechercher l’analyse rhétorique et d’en goûter l’exégèse.

Une fois que l’on a dépassé ces cent premières pages, le discours se fait autre et les propos de François Samuelson  3, célèbre « garagiste » comme il se définit, ont le mérite de la clarté car ils placent la question des droits numériques de l’auteur au centre du débat. Pour celui-ci, l’agent littéraire est un maillon indispensable entre l’auteur et l’éditeur au vu de la complexité des questions émergentes, tant d’un point de vue technique que juridique, afin d’assurer aux auteurs une rémunération décente sur l’exploitation des livres dématérialisés. Sa théorie, fondée sur le postulat que l’éditeur ne détient pas les droits numériques, implique l’établissement d’une nouvelle cession de droits et vise à dégeler ce que d’aucuns appellent le « glacis soviétique ». Reprenant ainsi à son compte le discours de la toute-puissance de l’éditeur face au créateur, François Samuelson dénonce l’effet d’aubaine que le numérique provoquerait chez l’éditeur et annonce la fin des librairies, mais aussi d’une certaine forme d’édition, en faisant un parallélisme avec les États-Unis. Selon lui, la « messe est dite » et le développement du « print on demand » (l’impression à la demande) en est la preuve, fragmentant le marché à l’unité prêt afin qu’il bascule de l’offre à la demande.

Toujours les mêmes réponses

La dernière partie de l’ouvrage donne à entendre deux voix singulières de l’édition, qui incarnent à elles seules deux histoires et deux visions du métier d’éditeur. Nous avions déjà eu l’occasion de l’évoquer dans ces colonnes lors de la recension de l’ouvrage Profession éditeur : huit grandes figures de l’édition contemporaine racontent  4 publié par l’Imec  5 : Teresa Cremisi, tout en resituant cette révolution numérique dans le temps, note que 2009 est une charnière et que cette révolution, pour la littérature générale, est (enfin) en marche, insistant sur la question des métadonnées, du référencement et d’une régulation nécessaire, afin qu’à l’instar du livre physique l’éditeur puisse maîtriser l’ensemble des procédures de création, de fabrication, de distribution, de diffusion et de valorisation du livre numérique.

Pour Bernard Fixot, l’éditeur est malheureusement l’otage de la guerre des prix entre Amazon, Google et Apple. Il plaide aussi (ce qui est pour le moins surprenant de sa part), pour une économie régulée du livre numérique, dont la mission première serait de préserver le droit d’auteur et l’intégrité de l’œuvre littéraire, tout en appelant de ses vœux la mise en œuvre de « solutions plus simples » en créant par exemple une « coopérative » proposant une seule plate-forme commerciale commune, où l’on viendrait simplement acheter un livre…

Il est des jours où l’œcuménisme de bon aloi est sympathique, mais, ô combien, une fragile ligne Maginot face aux stratégies monopolistiques de certaines compagnies californiennes.

On l’aura compris, cet ouvrage est une énième compilation de propos entendus et connus de tous, sans nouvelle problématisation. Une synthèse de plus, plaisante à lire certes, mais qui manque cruellement de propositions prospectives, alors même que c’était le projet initial. Son seul intérêt réside peut-être dans une « novlangue » bien utile, qui présente une sélection et une définition des cinquante mots indispensables pour se retrouver dans l’univers du livre, dématérialisé allant de l’Ascii  6 à l’XML  7.