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Bibliothèque minimale ou bibliothèque augmentée?

Pierre Franqueville

Concevons-nous des bibliothèques qui répondent aux besoins actuels et futurs ?

Le travail mené par l’agence ABCD  1 (en programmation ou en évaluation) nous oblige tous les jours à nous intéresser à la définition de la bibliothèque, à la stabilité du modèle mais aussi aux forces de déséquilibre qui mettent à mal les modèles que nous sentions il y a encore quelques années comme très solidement pérennes.

Or, nous observons avec les professionnels qui gèrent et animent ces lieux – et ce n’est pas la première fois que nous mentionnons ce constat dans les colonnes de cette revue  2 – que de nombreux détournements d’usage que l’on voit apparaître dans les équipements du livre sont comme les signes répétés qu’un écart se creuse entre la conception initiale qui en est donnée et la pratique qui en est faite. Ce qui revient à se poser la question : concevons-nous véritablement les bibliothèques qui répondent aux besoins actuels et futurs ?

Sans doute, l’usager au sens large est la « main agissante » et l’acteur visible de ces détournements, mais il n’est semble-t-il que l’expression finale d’une transformation plus structurelle.

L’évolution des équipements du livre : l’attente de lieux à l’urbanité renouvelée

La question se pose alors de l’origine de cette pression exercée sur la bibliothèque qui fait qu’on ne construira pas les bibliothèques de demain comme on les a construites ces trente dernières années.

Pourquoi ? Parce que tout a changé : l’économie de nos temps, temps travaillé, temps de loisir, le rapport à l’espace de la cité et les continuités/discontinuités qui existent désormais entre les sphères de l’intime, du professionnel, de l’espace et des lieux publics.

À cela répond la recherche de lieux intermédiaires et mêlés qui relèvent de ces différentes sphères à la fois pour indiquer la complexité de nos attentes, la relation désormais brouillée entre l’amateur et le professionnel et notre attachement à n’être jamais ni l’un ni l’autre, mais les deux à la fois. Cela faisant, on assume cette contradiction et l’apparition d’une « culture de la contribution » qui vient comme institutionnaliser l’effacement de l’opposition classique entre acteur et spectateur, entre producteur et consommateur, la distinction claire entre public et privé, la relation très assumée entre la consommation culturelle et la culture classique, le rôle des collectivités territoriales, notamment celui pas encore tout à fait assumé d’éditorialiste de l’espace public réel et virtuel. Autant de ruptures qui jadis structuraient nos façons d’être et de faire et qui aujourd’hui s’effacent pour donner une tonalité différente à notre horizon d’attente, individuel et collectif.

L’effet sur les bibliothèques est contrasté : elles apparaissent à la fois inadéquates dans leur forme, leur offre, leur fonctionnement, leurs horaires, car le cadre trop décalé qu’elles présentent ne répond pas assez à ces envies de liberté et de décloisonnement multiples. Elles sont aussi détournées pour leur plasticité sociale et urbaine à des fins qui ne correspondent pas à ce pourquoi elles étaient programmées. Bref, le déséquilibre est patent, et l’intégrité de ces lieux est mise à mal.

La question qui taraude certains professionnels du livre pourrait bien être : nos bibliothèques sont-elles encore des bibliothèques dans l’esprit des usagers et des professionnels – est-ce d’ailleurs une question importante ? Nous sommes d’avis qu’il faut ici fortement encourager cette remise en question, ne pas craindre les changements, voire les devancer. Ceci pour plusieurs raisons.

D’une part, les bibliothèques n’ont jamais cessé d’évoluer, car qu’il y a-t-il de commun entre la bibliothèque de l’érudit et du lettré du XVe siècle, la bibliothèque de l’encyclopédiste trois siècles plus tard, la bibliothèque du cardinal de Mazarin qui s’ouvre au public, la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou lors de sa création dans les années 1970 ?

D’autre part, cette évolution signe moins la disparition de la bibliothèque comme espace générique d’organisation et de communication du savoir que la naissance d’une espèce mutante qui viendrait enrichir le panel des lieux intermédiaires dont la cité d’aujourd’hui a besoin. Ne convient-il pas plutôt de se réjouir que la bibliothèque est appréhendée pour ses qualités génétiques et plastiques comme le ferment de base d’un nouveau lieu de la sociabilité urbaine ?

La question nous semble donc plutôt : quelles sont donc ces qualités initiales qui font que la bibliothèque est détournée et reconfigurée par ces visiteurs, qui n’entrent plus là pour emprunter et consulter, mais pour vivre une expérience singulière dans la trajectoire de leur quotidien ? Et c’est ici, sans doute, qu’il faut pointer l’appellation de « minimale », que nous interprétons pour notre part comme le patrimoine génétique fondamental de la bibliothèque d’aujourd’hui, pour prendre une métaphore qui situe cet aspect dans le tout petit et le très caché. Patrimoine qui serait suffisamment plastique pour permettre à la bibliothèque de survivre à ces torsions de l’histoire, mais qui deviendrait en même temps, à chaque fois, un espace d’une autre nature doté d’une urbanité renouvelée.

La question qui est la nôtre est alors la suivante : ces mutations à venir nous engagent sur un chantier où la bibliothèque se repliera sur quelques fonctions élémentaires qui sont les siennes ; elle devra en abandonner certaines, qui semblent centrales aujourd’hui aux professionnels de la lecture publique, mais qui perdent progressivement de leur légitimité, et se faire minimale, pour finalement en gagner d’autres qui lui permettront de valoriser globalement sa place dans la cité de demain.

Comment agir et comment changer le logiciel de fabrication de ces lieux ?

Faut-il déclarer pathogène tout comportement des visiteurs ne semblant pas/plus cohérent avec la définition des bibliothèques publiques que nous avons appris à construire et gérer depuis quelques décennies, et faire appliquer le règlement, ou faut-il explorer de nouvelles pistes programmatiques en imaginant de nouveaux équipements plus conformes à ces aspirations contemporaines ?

Personnellement, je pense qu’il ne faut édicter aucun dogme. Chacun fera selon sa sensibilité et celle de ses élus. En tant que conseil des maîtres d’ouvrage publics, je ne peux que constater qu’on va à l’échec chaque fois qu’on veut imposer une façon de faire et de penser. Par contre, il faut attiser chez nos interlocuteurs l’envie d’innovation quand elle se présente, ce qui fut le cas des élus de Thionville qui verront bientôt la création sur leur territoire de la première bibliothèque troisième lieu  3.

Sur le plan de la méthode, observons les démarches d’invention que l’on peut mettre en place. Évoquons l’option molle qui consiste à se limiter à une écoute de l’usager. L’expérience montre que le détournement opéré par l’usager n’est que le signe tardif du besoin exprimé, pas l’analyse de ce besoin, encore moins l’anticipation de ce besoin. Or, la bonne politique ne peut se borner à accompagner ce besoin, elle doit bien au contraire en être l’anticipation. En d’autres termes, ce n’est pas parce qu’on aura soigneusement écouté l’usager et répercuté ses attentes dans le projet scientifique et culturel (PSC) et le programme que l’on aura défini la bibliothèque de demain. La clé en la matière n’est pas la docilité aux besoins exprimés. L’écoute est certes importante, voire essentielle, et un grand pas a été franchi quand on a décidé d’intégrer l’usager dans la chaîne d’élaboration des projets, mais il faut avouer qu’elle ne permet pas d’inventer.

Une autre façon de renouveler les modèles en cours est d’aller voir ce qui se passe ailleurs. En ce moment plusieurs solutions alternatives sont souvent évoquées dans les débats : Leaving Lab, Idea Store, Learning Center… La réponse consiste alors à tordre le modèle « français », sans pour autant le rejeter radicalement, en s’inspirant des exemples de bibliothèques que nous venons d’évoquer, exemples qui sont le plus souvent empruntés à l’étranger.

Mais ces méthodes nous laissent insatisfait. On ne peut se résoudre à enregistrer placidement les recommandations des usagers et à copier les expériences faites ailleurs. Il semble clair qu’il nous manque à la fois une véritable méthode expérimentale pour innover et des directions de recherche inspirantes. Alors, comment faire ?

Déverrouiller la pensée programmatique des lieux de lecture publique, adopter une focale plus large, la réflexion urbaine

La bibliothèque troisième lieu qu’ABCD a programmée à Thionville ne constitue pas un modèle qu’il convient de multiplier à l’envi. Ce serait une grave erreur  4. D’une part, parce que la notion de troisième lieu ne semble pas encore arrivée à maturité, d’autre part et surtout parce que le troisième lieu n’est qu’un avatar, ou plutôt un genre ou une espèce si l’on reprend la métaphore darwinienne, d’une lignée « urbaine » de médiathèques qui reste globalement à inventer.

En quoi consiste d’ailleurs cette tentative, et que cache de singulier cette évolution socio-urbaine de la bibliothèque ? Ray Oldenburg  5, inventeur du concept de troisième lieu, est un sociologue qui s’intéresse aux villes, notamment aux villes américaines des années 1980 et à leur évolution en banlieues infinies. Il sait les dangers d’une telle dilution de la ville dans l’espace. Il repère très vite que ces nouvelles cités qui se construisent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, aux confins des périphéries urbaines, conduisent à une humanité fragilisée et qu’y règnent solitude, individualisme, repli identitaire social et économique. Il propose de revaloriser l’ensemble des lieux dans la cité qui ne sont ni la maison ni le travail, mais bien des tiers lieux, qui représentent pour lui les lieux du politique par excellence, lieux de la démocratie, du civisme, lieux où la parole collective se construit : place de marché, bureau de poste, café, pub, église. Il ne parle pas des bibliothèques, mais le pas peut être rapidement franchi, on comprend pourquoi.

Ce n’est pas tant le programme du troisième lieu qui nous intéresse ici que la direction donnée, car on comprend bien comment le regard de l’urbaniste vient mettre en concept une évolution que l’on observe à notre insu tous les jours dans les bibliothèques. On comprend également comment la boîte à outils du sociologue de l’urbain vient féconder positivement la programmation classique des lieux de lecture publique. En deux mots, le sociologue de l’urbain donne des clés pour comprendre et propose des directions pour agir.

Autrement dit, au risque de provoquer une dilution progressive de la bibliothèque dans un programme plus générique – et une idéologie utilitariste – nous observons combien le fait de sortir du strict cadre programmatique normatif peut être stimulant pour celui qui a à imaginer et à gérer ces équipements. Aussi, nous proposons de prolonger cette réflexion « urbaine ».

On ne manquera pas de nous faire observer que la nécessité de penser « la bibliothèque dans la cité » n’est pas nouvelle  6, sauf si nous proposons d’inverser la proposition : il s’agit moins de nous intéresser à ce que la cité peut pour nos équipements du livre, que de s’interroger sur ce que peuvent nos équipements du livre pour la cité. En d’autres termes, pourquoi et comment nous pouvons mettre les équipements du livre au service d’un intérêt supérieur qui est celui de la cité – en assumant donc quelque peu cette logique utilitariste. Sur le plan de la démarche, on se questionnera sur la façon dont les avancées dans le domaine de l’invention de la ville et de la quête d’une urbanité renouvelée peuvent venir féconder notre conception de la bibliothèque. C’est donc une méthode de fécondation par le détour.

Quelques thèmes intéressants portés par les urbanistes contemporains

Le besoin de lieux de frottement de la ville hypermoderne

Si l’on devait choisir un urbaniste pour sa capacité à conceptualiser la ville postindustrielle et fonctionnelle qu’il nomme la ville hypermoderne, ce serait sans aucun doute François Ascher  7. Nul mieux que lui n’a défini, sans jamais également prononcer le mot, ce que pourrait être la bibliothèque de demain.

L’un des enjeux de l’urbanisme contemporain, nous dit-il, est de favoriser le potentiel d’innovation dont la ville est capable, et il faut comprendre ici ce dont ses élus, techniciens, acteurs de la société civile et habitants sont capables. Cet objectif sera atteint parce que la ville disposera de lieux, de moments et de situations qui seront favorables à la sérendipité  8, celle-ci étant définie comme la capacité à provoquer l’inattendu, la rencontre non immédiatement fonctionnelle, tout ce qu’on ne cherchait pas intentionnellement.

Il faut pour cela agir sur la temporalité et sur le flux, car la vitesse est un frein à la rencontre et à la découverte non programmées. S’il est vain et contre-productif, nous dit-il encore, de ralentir la ville, il est intéressant de créer des lieux et des moments attisant le potentiel global d’interaction de la cité. « Des lieux et des moments obligés ou fortement attractifs qui ouvrent le champ des possibles, qui créent du frottement, de la complexité, de l’imprévisible 9. » Il désigne les équipements collectifs comme enjeux clés de cette démarche, en ajoutant : « Plus ils sont spécialisés, fonctionnellement et géographiquement, moins ils offrent de richesse du point de vue de l’altérité. De fait la proximité est rarement propice à la rencontre avec l’imprévu et le différent 10. »

La bibliothèque fait-elle partie de ces lieux dont Ascher nous parle ? Ne faut-il pas dès lors, pour les bibliothèques publiques du moins, travailler à accroître leur capacité à créer de l’inattendu, de la rencontre inopinée entre lecteurs, entre lecteurs et collections, ne faut-il pas travailler à faire de la bibliothèque un espace où le sentiment de l’accélération urbaine est plus faible qu’ailleurs, ou tout au moins maîtrisé et réparti entre plusieurs niveaux d’agitation au sein de l’équipement ?

L’évolution du temps libre

Un autre thème intéressant pour nous est celui de l’évolution du temps libre et l’interprétation qu’en donne Marcel Roncayolo  11. Celui-ci fait de l’histoire du temps libre un thème important pour notre propos. Il observe l’évolution de notre conception du temps travaillé et du temps de loisir, passant d’une dualité franche entre le temps travaillé et le jour religieux chômé (dimanche ou samedi) à une conception plus laïque qui laisse place à l’invention du week-end (mot qui fait son apparition en 1920). Il examine la désynchronisation actuelle des temps sociaux, conséquence de l’essoufflement du salariat de masse, l’apparition des phénomènes d’intermittence, de flexibilité, et du brouillage des frontières entre temps travaillé et temps libre qui en résulte, ces phénomènes appelant eux-mêmes une intermittence dans la fréquentation des lieux.

Quelles sont les implications pour les bibliothèques de demain ? La bibliothèque n’est-elle pas par définition le lieu de la multi-temporalité ? Le simple fait d’y demeurer ne met-il pas son visiteur à l’abri du vacarme du monde, lui permettant, comme le suggère Marcel Roncayolo, de retrouver à travers le temps du loisir l’unité de sa dimension culturelle, tout en lui octroyant l’accès aux informations du monde ? Mais, paradoxalement, n’est-elle pas également l’outil de communication qui permet à ses visiteurs extérieurs une accessibilité à distance de son catalogue et bientôt de ses fonds ? En d’autres termes, la bibliothèque n’est-elle pas ce lieu paradoxal permettant de s’évader du flux temporel, tout en restant à ses affaires : le nec-otium et l’otium à la fois, le temps des affaires et le temps de la vacance. Les bibliothèques actuelles valorisent-elles correctement cet atout, en tant qu’équipements publics ?

L’apparition d’une culture de la contribution

Bernard Stiegler exprime très clairement le renversement de perspective auquel nous assistons, ainsi que le fort potentiel créatif et civique de ce qui se met en place : « Aujourd’hui, un nouveau modèle d’innovation est en train de s’inventer : on est passé d’un processus hiérarchique produit par le haut pour redescendre vers les applications à l’“innovation ascendante” 12. »

Bien entendu, pour lui, ce bouleversement n’aurait pas eu lieu sans l’apparition des nouvelles technologies, et notamment d’internet, qui rend possible l’apparition de toutes sortes de « contributeurs », et il ajoute : « Il y a cinquante ans, la politique culturelle de Malraux était destinée à former des amateurs d’art, et non des consommateurs de culture. Les technologies culturelles et l’économie de la contribution revalorisent cette figure de l’amateur – c’est-à-dire du public capable de discerner et d’apprécier 13. »

La « contribution » peut s’interpréter également comme un nouveau mode de gouvernance dont la cité se dote. Gouverner en s’appuyant sur la contribution, c’est parier sur l’existence d’une société réticulaire, changement majeur du XXIe siècle, où chacun peut être producteur de savoirs, de valeurs et de sens, et où la circulation rapide et fluide des idées sert le bien commun. Cette société de la contribution produit du savoir-faire, du savoir-penser, du savoir-vivre, en un mot, de l’intelligence collective.

Quelles sont les implications pour les bibliothèques de demain ? N’y a-t-il pas une ingénierie, mais également une posture que les acteurs de la lecture publique possèdent et qu’ils peuvent proposer à la collectivité ? Cela n’ouvre-t-il pas un champ des possibles immense à la bibliothèque qui serait acquise à ce rôle de plate-forme de la contribution ?

Ce peut être une plateforme artistique, comme c’est le cas du projet de Thionville, qui inclut un ensemble de studios destinés à l’accueil de créateurs, d’associations, d’habitants, proche en cela des « fabriques artistiques », si l’on fait allusion à la typologie de nouveaux lieux de création, sortes de « pépinières artistiques comme il y a des pépinières d’entreprises », bientôt disséminées dans l’agglomération nantaise  14. Ce peut être également une simple plate-forme destinée à la contribution citoyenne des habitants, à la discussion, aux débats, aux rencontres.

L’éditorialisation

On a souvent évoqué la capacité et le rôle d’éditorialisation des bibliothèques  15, mais a-t-on correctement évoqué cette aptitude vis-à-vis de la collectivité, notamment l’ingénierie et le savoir-faire majeur que les bibliothèques pourraient apporter dans ce chantier qui s’avérera sans doute l’un des plus importants dans les années à venir pour nos collectivités locales ?

Que signifie, ici, « éditorialisation » ? On dira simplement que l’éditorialisation consiste à produire un sens collectif à partir du divers de la société, à produire du récit à partir d’éléments identitaires masqués ou implicites, culturels ou non, et à le communiquer sous diverses manières  16. Or, n’est-ce pas l’un des enjeux, sinon le premier, des collectivités dans la période actuelle, qui verra sans doute advenir une recomposition territoriale majeure, si elles veulent être identifiées non plus seulement comme institutions techniques de gestion du territoire, mais comme de véritables communautés de destin ?

Mais éditorialiser signifie aussi occuper une visibilité et donner une lisibilité. De ce côté, l’exigence est forte également : nécessité d’occuper l’espace public (au sens premier de la rue, des boulevards, parcs et places…) comme un espace sémiotique à part entière, nécessité d’occuper l’espace virtuel de la même manière. On ne dira jamais assez l’urgence qu’il y a à ce que les collectivités publiques ne laissent pas ces deux espaces complémentaires en friche, ce qui impliquerait ipso facto son abandon au profit de tous les consumérismes imaginables.

Les bibliothèques ont-elles pris conscience du chantier important qui s’offre à elles, mais également de la légitimité qu’elles ont naturellement pour aller sur ce terrain, ainsi que de l’ingénierie qu’elles ont acquise progressivement dans ces domaines ?

Nous avons ensemble – je mets dans cet « ensemble » les élus, les professionnels des bibliothèques, les consultants comme ABCD, les architectes, les visiteurs… – besoin de renouveler considérablement, voire radicalement, nos objectifs mais aussi nos méthodes de conception et de fabrication de la bibliothèque.

De la bibliothèque minimale à la bibliothèque augmentée

Mais, me direz-vous, quelle que soit la réalité des évolutions, des quelques besoins qui sont ici énoncés, ainsi que de tous les autres dont il n’a pu être question dans cet article, en quoi concernent-ils la bibliothèque publique ? Et si ces tendances et ces besoins étaient avérés, quelle raison supérieure nous ferait abandonner certaines de nos missions pour aller en ce sens ? Je répondrais : aucune. Sinon l’instinct de survie.

Qu’est-ce alors que la bibliothèque minimale ? N’est-ce pas l’exercice salutaire qui consiste à se dépouiller de ce qui ne définit plus consubstantiellement aujourd’hui la bibliothèque publique, dans ses missions, dans le savoir-faire des professionnels qui l’animent ? Le mot important ici étant « aujourd’hui ».

Et pour arriver à quoi ? Peut-être à définir ce qui serait une bibliothèque augmentée, une bibliothèque redéfinie dans ses missions au regard de ces nouvelles exigences que nous venons d’évoquer, pour lui permettre de répondre de façon plus actuelle aux besoins de la cité.

Initions cet exercice, en définissant tout d’abord, d’une façon quelque peu simpliste, la bibliothèque comme l’équilibre fonctionnel entre quatre éléments : une collection, un bâtiment qui l’abrite, des professionnels qui l’animent et des visiteurs qu’on nomme ou non lecteurs . Que se passe-t-il si je tords l’équilibre entre ces quatre éléments ? Que se passe-t-il si l’un de ces quatre éléments est modifié dans sa nature, dans son organisation – voire plusieurs de ces éléments ?

Nous constatons que : la tendance est à la dématérialisation du document et que ce phénomène ira en s’accroissant, que les visiteurs des bibliothèques ne seront plus des lecteurs au sens où nous l’entendions encore il y a quelques années, parce que les modalités d’accès au livre, à la documentation en général, se modifient radicalement, que les visiteurs de nos équipements ne sont plus des lecteurs au sens strict du terme, que la palette de leurs besoins, de leurs attentes, a largement évolué, que les professionnels ont dû et devront de plus en plus sortir du strict cadre des missions qui étaient les leurs, que les équipements traditionnels du livre évoluent vers des programmes et des architectures qui n’ont plus rien de commun avec les bibliothèques d’antan (j’entends celles construites dans les années quatre-vingt). Bref, l’équilibre est d’ores et déjà entamé.

Nous pressentons ainsi que la collection se dématérialisant progressivement jusqu’à disparaître, ainsi que la logistique de prêt qui l’accompagne, les professionnels n’auront plus à la gérer.

La proposition de la bibliothèque va se déplacer vers l’acte de la consultation sous toutes ses formes, que celui-ci soit assisté ou non, solitaire ou en groupe, sur place ou à distance. Sur des plages horaires de plus en plus ouvertes, correspondant aux pratiques réelles des habitants ou visiteurs en transit dans la ville. L’exigence de confort et de bien-être va devenir essentielle et va différencier les équipements, car la bibliothèque en tant que telle restera un lieu fortement inscrit dans l’espace urbain comme abri où le corps est momentanément retiré et protégé du flux incessant de la cité, mais connecté néanmoins à ses activités extérieures.

La bibliothèque accueillera une multitude de services venant accompagner cet acte de consultation, au premier chef la recherche et la valorisation de l’information pertinente dégagée de toute contamination à visée marchande et idéologique, services d’assistance technique liés à la consultation, ou services de confort et de sociabilité mis à disposition des visiteurs.

Mais, surtout, la bibliothèque développera une réelle compétence d’animation de cette culture de la contribution en devenant une plate-forme de débats et d’échanges au centre de la cité, que de fait elle aura en charge l’éditorialisation de la cité, ou l’animation de cet acte partagé consistant à produire le récit collectif de la cité ou du territoire, qu’elle participera de façon forte à la diffusion de ce récit, virtuellement ou réellement, sur l’espace public.

Conclusion

Nous fermons trop vite cette confrontation avec l’urbanisme prospectif en pensant aux autres directions qui pourraient nous être données et que nous n’avons pu évoquer ici. Nous voyons cependant bien l’intérêt de cet exercice qui consiste à réinterpréter les missions des équipements du livre au regard de ce que la cité en pleine évolution peut en attendre.

La bibliothèque minimale, en fin de compte, c’est quoi ? C’est la bibliothèque à la diète pour se dépouiller des missions qui ne sont plus actuelles, pour se concentrer sur ce qui constitue aujourd’hui le véritable cœur de ses nouvelles compétences, qui sont différentes de celles d’hier. C’est se désencombrer de certaines missions qu’elle a faites siennes avec le temps et qui ne seront plus toutes d’actualité bientôt, si ce n’est déjà le cas maintenant. Les lecteurs, on le voit tous les jours, ont déjà engagé ce travail de vérification à marche forcée, au travers des multiples détournements qu’ils font subir aux établissements, les vidant peu à peu d’une substance que l’on croyait être quasi immuable.

C’est vérifier que les métiers qu’elle exerce sont encore ceux attendus par la ville contemporaine. Ce n’est pas un changement technique, c’est avant tout un changement de focale.

C’est, ce faisant, se donner de la marge économique, humaine, technique, pour mieux valoriser et exercer des compétences et talents qu’elle a construits par ailleurs.

Oui, les acteurs de la lecture publique doivent étendre leur domaine d’intervention, se mêler plus intimement aux affaires de la cité ou du teritoire. Le chantier est vaste, très stimulant. Il ne touchera pas seulement la définition des équipements dans leur matérialité. Il ne faudra pas craindre de s’interroger sur l’application des compétences acquises, sans doute en imaginer de nouvelles, de façon à les mettre au service d’enjeux plus vastes et plus en phase aves les évolutions contemporaines.

Oui, la bibliothèque doit muter en profondeur, pour se mettre plus pleinement au service de la Cité, pour devenir peut-être autre chose que des bibliothèques, mais est-ce si grave ? •

Février 2012

  1.  (retour)↑  http://www.abcd-culture.comL’agence intervient en tant que conseil ou assistant à la maîtrise d’ouvrage auprès de l’État ou des collectivités territoriales.
  2.  (retour)↑  Voir notamment : Pierre Franqueville, François-Xavier Goemaere et Sandrine Rioux-Onyela, « L’activité de conseil dans le domaine de la lecture publique : ou comment mettre en cohérence service public, territoire et moyens », BBF, 2008, n° 2, p. 50-54. En ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2008-02-0050-007
  3.  (retour)↑  Voir Pierre Franqueville et Mathilde Servet, « À Thionville, une belle opportunité née d’un accident de parcours », BBF, 2010, n° 4, p. 66-66. En ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2010-04-0066-003
  4.  (retour)↑  Il est urgent de ne pas cristalliser la réflexion au moindre projet renouvelant le regard sur la bibliothèque. Il faut au contraire ouvrir des pistes de réflexion, mettre les modèles existants en danger en les confrontant à des domaines étrangers à la lecture publique (transports et gares, commerces, tertiaires…), changer de focale comme nous le proposons ici en s’interrogeant sur les avancées effectuées dans le domaine de l’urbanisme prospectif et stratégique.
  5.  (retour)↑  On renverra ici au mémoire Enssib (2009) de Mathilde Servet avec qui ABCD a travaillé sur le projet de Thionville, qui fait le point sur l’applicabilité de la notion de troisième lieu au monde des bibliothèques : http://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/document-21206
  6.  (retour)↑  Nous reprenons très volontairement le titre de l’ouvrage désormais classique des éditions du Moniteur qui a servi a des générations de professionnels pour les aider à concevoir leur équipement : Bibliothèques dans la cité : guide technique et réglementaire, sous la dir. de Gérald Grunberg, Le Moniteur, 1996.
  7.  (retour)↑  François Ascher (1946–2009) est économiste de formation et s’intéresse très vite au thème de la métropolisation et de la planification urbaine. Il est nommé directeur de l’Institut d’urbanisme de l’Académie de Paris en 1981. Il s’intéresse à la prospective des villes. Il est lauréat en 2009 du Grand Prix de l’urbanisme. Ces ouvrages : Métapolis ou l’Avenir des villes, Odile Jacob, 1995 ; La société hypermoderne : ces événements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs, Éditions de l’Aube, 2001 (nouv. éd. 2005) ; L’âge des métapoles, Éditions de l’Aube, 2009.
  8.  (retour)↑  Les trois princes de Serendip, Amir Khosrow Dehlavi (1253–1325). On renverra à la traduction de Farideh Rava et Alain Lance éditée chez Herman en 2011. Ce récit d’initiation raconte l’histoire de trois princes qui refusent de succéder à leur père. Bannis du royaume de Serendip (Sri Lanka), ils partent à la découverte du monde. Il leur arrive beaucoup d’aventures, juste en observant des signes et en résolvant des énigmes sur leur chemin. Le romancier Horace Walpole forgera en 1754 le mot serendipity pour définir le talent des trois princes : « (…) quand leurs Altesses voyageaient, elles faisaient toujours des découvertes par accident et sagacité, des choses qu’elles ne cherchaient pas : par exemple, un d’entre eux trouva qu’un âne borgne de l’œil droit était passé récemment sur la même route parce que l’herbe avait été broutée uniquement sur le côté gauche, où elle était moins bien que sur le côté droit – est-ce que maintenant vous comprenez Serendipity ? (…) il faut bien noter qu’aucune découverte d’une chose que vous cherchez ne tombe sous cette description (…) ». Présentation de Pek Van Andel et Danièle Bourcier.
  9.  (retour)↑  François Ascher, « La ville c’est les autres – le grand nombre entre nécessité et hasard », p. 124, in Organiser la ville hypermoderne, sous la direction de Ariella Masboungi, Marseille, éditions Parenthèses, 2009.
  10.  (retour)↑  Ibid.
  11.  (retour)↑  Marcel Roncayolo est urbaniste et géographe, à la fois chercheur (il a dirigé en tant que directeur adjoint l’École normale supérieure de Paris) et engagé dans l’action en tant que directeur de l’Institut d’urbanisme de Paris. L’urbanisme est avant tout pour lui un phénomène culturel, et la ville qui se construit ne dépend totalement ni du marché ni des décisions politiques des élus. De multiples facteurs viennent se combiner dans la fabrique de la ville, et l’histoire manifeste alors cette vaste décantation combinatoire d’éléments et de matériaux multiples qui la composent. Autre élément important pour nous de la pensée de Marcel Roncayolo : si un humain sur deux vit dans une ville, tous les humains sont des urbains d’un point de vue culturel.
  12.  (retour)↑  Par exemple l’interview de Bernard Stiegler, interrogé par Pierre Bro le 15 mars 2011 sur RSLN (Regards sur le numérique), blog société. L’open data est « un évènement d’une ampleur comparable à l’apparition de l’aphabet » : http://www.rslnmag.fr/post/2011/03/15/Bernard-Stiegler-lopen-data-est-171;-un-evenement-dune-ampleur-comparable-a-lapparition-de-lalphabet-187;aspx
  13.  (retour)↑  Bernard Stiegler, entretien cité.
  14.  (retour)↑  On peut lire à ce sujet l’article « La Fabrique, un nouveau concept culturel » dans la revue Urbanisme de novembre-décembre 2011.
  15.  (retour)↑  Par exemple Patrick Bazin, directeur de la Bibliothèque publique d’information, dans l’entretien accordé à Laurence Santantonios dans Livres Hebdo du 21 janvier 2011.
  16.  (retour)↑  Il ne faut pas négliger lors le rôle majeur que les institutions culturelles et artistiques ont à jouer dans cette recherche de fabrique du sens. L’ancien conseiller à la culture de Jean-Marc Ayrault, Jean-Louis Bonnin, racontait il y a peu comment la manifestation Estuaire (biennale d’art contemporain entre Saint-Nazaire et Nantes) avait été créée et conçue pour donner sens à la construction territoriale d’une grande métropole qui unifierait Nantes, capitale régionale des Pays de la Loire, avec Saint-Nazaire. Ainsi, on peut dire qu’Estuaire est une manière d’éditorialiser ce rapprochement entre les deux cités et le territoire intercalaire. Dans un autre esprit, on peut évoquer un article critique de Fred Kahn paru dans Mouvement sur la programmation Marseille-Provence 2013 qui venait d’être dévoilée ; au-delà de la quête de divertissement et d’excitation, il posait la question suivante : « À quel projet de Cité cet événement participe-t-il ? » Ce qui est une autre façon de poser la question du sens et de sa communication.