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Le futur des bibliothèques se décide aujourd’hui 

Un point de vue espagnol

Lluís M. Anglada i de Ferrer

Espagne

Illustration
Bibliothèque du Musée de la Reine Sofia à Madrid. Photo : PromoMadrid sur Flickr (licence CC-by 2.0)

Pays d’Europe du sud, l’Espagne comptait en 2009 46 millions d’habitants. D’un point de vue politique, il s’agit d’une monarchie constitutionnelle, mais au régime démocratique parlementaire. La constitution espagnole de 1978 organise l’administration territoriale du pays en trois niveaux principaux : 17 communautés autonomes (comunidades autónomas), 50 provinces (provincias) et plus de 8 000 municipalités. Les communautés autonomes bénéficient d’une large autonomie de gestion, pouvant même définir des entités intermédiaires appelées comarques (comarcas), qui regroupent plusieurs municipalités.

Elles sont autonomes dans l’aspect législatif et exécutif, mais pas pour le pouvoir judiciaire, à la différence d’un pays réellement fédéral comme, par exemple, les États-Unis. Toutes ne bénéficient pas du même statut, certaines sont « plus indépendantes que d’autres » et peuvent même aller jusqu’à légiférer dans certains domaines, dont celui des bibliothèques. Il en existe 17, parmi lesquelles la plus riche est la Catalogne, et la plus peuplée l’Andalousie.

Si le castillan est la langue officielle de l’Espagne, certaines communautés autonomes ont leur propre langue officielle, comme le catalan et l’aranais en Catalogne, le galicien en Galice ou le basque au Pays basque.

Selon l’Instituto Nacional de Estadistica (INE, chiffres 2010), il existe un peu plus de 4 000 bibliothèques publiques en Espagne, qui dépendent des communautés autonomes, des provinces ou des municipalités, environ 330 bibliothèques universitaires, 80 bibliothèques de recherche et plus de 20 000 bibliothèques scolaires, auxquelles il faut ajouter la Bibliothèque nationale située à Madrid  1.

Les bibliothèques sont majoritairement financées sur fonds publics, au premier rang desquels les municipalités et les communautés autonomes, puis l’État, qui finance notamment les 80 bibliothèques de recherche.

Les bibliothèques espagnoles emploient environ 23 000 personnes (chiffres 2008), dont seulement 30 % sont des bibliothécaires professionnels.

On peut citer deux organismes qui assurent un rôle de coopération et d’impulsion de projets communs entre différents types de bibliothèques, le Consejo Superior de Investigationes Cientificas  2, plutôt à destination des bibliothèques universitaires et de recherche, et le Consejo de Cooperación Bibliotecaria 3, plutôt destiné aux bibliothèques publiques.

Il existe différentes structures professionnelles dont l’ANABAD 4, qui est une fédération des associations d’archivistes, de bibliothécaires, d’archéologues, de documentalistes et de personnels de musées et qui existe aussi au niveau régional. Une des structures les plus importantes, celle de la Catalogne, est une corporation : le Col-legi Oficial de Bibliotecaris-documentalistes de Catalunya (COBDC) 5 qui publie la revue Item. La plupart de ces structures (dont le COBDC et des ANABAD régionales) se retrouvent dans la Fesabib 6, la Federación Española de Sociedades de Archivística, Biblioteconomía, Documentación y Museística.

Laurence Tarin

Médiaquitaine

  1.  (retour)↑  http://www.bne.es
  2.  (retour)↑  http://www.csic.es
  3.  (retour)↑  http://www.mcu.es/bibliotecas/MC/ConsejoCB/Presentacion.html
  4.  (retour)↑  http://www.anabad.org
  5.  (retour)↑  http://www.cobdc.org
  6.  (retour)↑  http://www.fesabid.org

Le local et le global dans la construction du futur des bibliothèques

Réfléchir sur le futur des bibliothèques d’un point de vue national a deux implications. La première est évidente : le futur finira par affecter nos développements locaux. La deuxième l’est moins : ce que nous faisons peut avoir une influence, d’une certaine manière, ou avec une certaine intensité, sur la forme que va prendre le futur.

La deuxième implication est peut-être évidente dans des pays habitués à avoir un rôle à jouer dans la définition de leur futur. Ce n’est pas le cas de l’Espagne (du moins pour les bibliothécaires de ma génération), car ce pays est caractérisé par une forte composante autocratique  1 et a, de plus, été tenu à l’écart des grands courants qui ont influencé l’histoire européenne et mondiale durant une longue période au XXe siècle. Il y a beaucoup de futurs possibles, mais un seul deviendra réalité, et c’est ce présent (et non pas les futurs possibles) qui finira par influencer les réalités nationales.

En disant cela, je veux dire que la forme que finiront par prendre les futurs des différents pays dépendra pour une large part des tendances qui vont s’affirmer comme réalités pour le développement de la société. Or ce développement est de plus en plus global et uniforme, c’est-à-dire de moins en moins national. Il y a eu un moment où les réalités locales déterminaient les futurs de chacun, mais, aujourd’hui, il semble que le futur prenne une forme moins plurielle.

Une des grandes réussites des bibliothèques espagnoles a été de faire en sorte que notre tradition bibliothéconomique ne nous influence pas trop. Dit d’une autre façon, nous avons recherché des solutions pour le futur dans les réalités du présent des pays possédant de meilleures bibliothèques que nous. Nous ne l’avons pas fait autant qu’il aurait été souhaitable de le faire, mais nos réussites viennent de là.

Dans un passé récent, parler du futur des bibliothèques depuis l’Espagne (et depuis la majorité des pays) était facile. Il s’agissait de planifier la façon dont nous pourrions atteindre le futur, futur que l’on pouvait connaître en étudiant simplement les réalités des pays plus avancés que nous dans le domaine de la bibliothéconomie. Mais maintenant, s’il est certain que nous sommes immergés dans un processus de profond changement (qui peut en douter ?), il n’est pas très évident que nous puissions procéder d’une façon aussi simple : en 2011, le futur reste beaucoup plus à définir qu’à d’autres périodes.

Les bibliothèques ont un futur si nous pensons que le futur n’est pas garanti

Il y a peu de professions qui manifestent une préoccupation aussi profonde et constante pour le futur que les bibliothécaires. On pourrait dire, dans notre cas, que c’est en raison de la grande influence qu’ont sur nos activités les avancées technologiques. Mais les changements introduits par les énormes avancées technologiques de la fin du XXe siècle ont affecté avec une intensité comparable des structures proches des bibliothèques comme les musées ou les universités. Et, malgré cela, ces institutions, aussi vénérables que les bibliothèques, ne font pas preuve d’une préoccupation aussi importante pour leur futur.

On pourrait croire que cette préoccupation est récente, en raison de la très grande influence, sur une institution qui s’est développée autour de l’information sur support physique, de la numérisation de l’information. Mais ce n’est pas cela non plus. Si nous nous penchons à nouveau sur la littérature professionnelle des trente dernières années, nous trouverons non pas des articles qui, en toute logique, détailleraient l’apparition de nouveautés technologiques, mais un très grand nombre d’avertissements sur les changements drastiques que nous réserve le futur.

Alors, à quoi est due cette préoccupation ? À une occulte résistance au changement ? À la peur de disparaître ? On cite très souvent la première, mais nous, les bibliothécaires, avons été traditionnellement des usagers précoces de toutes les technologies : la machine à écrire à la fin du XIXe siècle, les microformes au début du XXe, les ordinateurs dans les années cinquante et soixante. Pour autant, si ce n’est à une résistance au changement, cette préoccupation doit être reliée à l’affaiblissement de l’image traditionnelle de la bibliothèque depuis que l’information s’est automatisée.

La bibliothèque moderne est née pour assurer la médiation entre l’information et ses usagers. Au fil du temps, ses points forts se sont développés autour de l’avantage que lui procurait le fait d’être chargée de récolter et de conserver cette ressource rare qu’a été l’information. La mécanisation de l’information d’abord, son automatisation ensuite, et sa numérisation encore plus récemment, ont été des processus qui ont réduit le rôle de médiateur des bibliothèques, qui ont diminué sa force, celle qui lui avait été attribuée en raison de la rareté de l’information.

La bibliothèque moderne a longtemps été symbolisée par des grands bâtiments pleins d’étagères remplis de volumes imprimés. Les bases de données d’accès distant (la télé-documentation) des années soixante-dix ont été les précurseurs d’une information qui se voulait libre, qui voulait arriver à l’usager de façon directe et sans intermédiaire. À partir de là, toute nouveauté technologique a érodé cette image, qui s’est estompée jusqu’à sembler disparaître. Mais, en même temps, les bibliothécaires ont su (re)construire une nouvelle réalité de la bibliothèque à partir de l’intégration du nouveau et de la modification de l’ancien.

La préoccupation des bibliothécaires pour leur futur et celui des bibliothèques est certainement plus ancienne que celle que peuvent avoir des organisations proches. Et c’est de la constance de cette préoccupation que se nourrissent notre capacité d’adaptation et la possibilité d’avoir un futur – de continuer à en avoir un.

Les bibliothèques ont un futur si nous repensons leur mission autour de besoins réels

Les bibliothèques ont été des espaces dans lesquels on a créé des collections de documents qui, traitées avec les techniques adéquates, ont été mises à disposition pour être utilisées.

Formés à cette mission, les bibliothécaires ont généré de la connaissance sur la création des collections, l’architecture des bâtiments, les techniques d’organisation et les services pour l’accès. Ainsi, collections, bâtiments, technologies et services ont été les grands axes technico-pratiques autour desquels la profession a réfléchi sur elle-même et évolué pour ses usagers.

Au moment où le paradigme de la bibliothèque traditionnelle, construit autour du document imprimé, se rompt, la crise survient. L’information numérique a le don d’ubiquité, elle rend les bâtiments inutiles, les techniques créées au cours du temps obsolètes, et fait que l’on peut désormais se passer des services traditionnels. Les bibliothèques n’ont pas de futur si elles veulent se fonder sur la « tradition », ou du moins sur la tradition construite autour des documents imprimés.

Comme l’a établi S.R. Ranganathan dans sa cinquième loi, ce sont des organismes en développement, en évolution. Leur mission profonde a à voir avec le processus à travers lequel les publics utilisent, s’approprient et établissent des rapports avec l’information. La forme que prend cette information, imprimée ou numérique, les supports qui la conservent (bâtiments ou ordinateurs), les technologies avec lesquelles elle est organisée (avec une intervention humaine plus ou moins grande) et les services avec lesquels elle est diffusée de façon virtuelle ou en présentiel, ne sont que des moyens, et pas une fin en soi.

Nous, humains, avons des besoins de différents types, et nous créons des organisations pour nous aider à les satisfaire : des écoles pour apprendre, des centres de loisirs pour nous distraire, des commerces pour acheter. Nous avons besoin d’être en contact avec l’information, et tout laisse à penser que ce besoin va aller en augmentant. Nous avons donc besoin d’organisations qui facilitent notre rapport avec l’information. Nous devons créer des outils pour être plus efficaces à remplir la mission essentielle de la bibliothèque.

Dès lors, nous pouvons reconstruire les bibliothèques à partir d’un nouveau paradigme : rassembler des collections électroniques, les traiter et les mettre à disposition des usagers avec les capacités actuelles des ordinateurs et du web. Nous pouvons le faire, et ainsi nous recréerons les bibliothèques, nous les ferons évoluer et nous leur assurerons un futur, qui réside dans cette recomposition, mais pas seulement en elle. Car nous ne sommes pas face à une étape de plus de la chaîne évolutive mais face à un point de rupture, et nous devons puiser dans ce que les bibliothèques ont apporté comme valeur à la société, c’est-à-dire aider les publics dans le processus complexe d’utilisation de l’information.

Pour faire renaître la « tradition », la meilleure façon est – peut-être – de nous intéresser non pas à la surface des choses mais à ce qui leur sert de base : les bâtiments. La bibliothèque physique, construite autour des livres et d’autres documents imprimés, a su se recréer dans des centres éducatifs et dans des villes quand elle s’est redessinée autour des publics et de leurs besoins par rapport à l’information. Désormais, ces besoins sont satisfaits en partie à distance (comme pouvaient être satisfaits à distance de nombreux besoins dans le contexte de l’imprimé), mais les espaces bibliothéconomiques recréés en information commons ou en collaboratories ont fait émerger une nécessité, celle d’utiliser l’information de façon partagée.

Les bibliothèques ont un futur si nous saisissons les opportunités que nous offre le présent

Même s’il est utile de le faire de temps en temps, nous ne pouvons pas conduire en regardant dans le rétroviseur. Certaines réalités bibliothéconomiques splendides et construites grâce à de considérables efforts et beaucoup d’ingéniosité s’écrouleront – heureusement.

Oui, heureusement, parce que cela voudra dire que nous avons ouvert de nouveaux chemins pour satisfaire les besoins profonds auxquels nous nous référions précédemment. Tant que l’information satisfera un besoin réel du public tout au long de sa vie, les bibliothèques trouveront des moyens pour faciliter l’accès à l’information. Il en a été ainsi dans un passé pas si lointain, et c’est toujours le cas aujourd’hui. Dans les deux cas, c’est le fait de saisir ces opportunités qui nous a permis de construire le présent et un futur.

Les services d’accès à distance aux bases de données (la télé-documentation) des années soixante-dix n’avaient pas forcément vocation à être des services assurés par les bibliothèques, mais celles-ci ont profité de l’occasion que leur offrait cette nouvelle forme d’accès à l’information et elles l’ont incorporée dans leur catalogue de services. Les achats de documents électroniques dans le cadre de consortiums, qui ont modifié substantiellement le panorama de l’information dans les universités à partir de la fin du siècle passé, n’avaient pas non plus vocation à être pris en charge par les bibliothèques mais, là encore, ce sont elles qui ont profité de l’occasion offerte par une nouvelle forme d’acquisition de l’information et qui ont créé des consortiums pour la rendre possible.

Aujourd’hui, la chaîne documentaire de l’information scientifique créée tout au long de ces quatre derniers siècles vit une crise profonde, même si personne ne croit que l’information scientifique n’a pas d’avenir. La grande invention des revues scientifiques dont le modèle reposait sur les apports financiers de ceux qui les lisaient ne fait plus preuve d’assez d’efficience. L’information veut être libre, et cette volonté est en train de prendre forme, pour une large part, à travers le mouvement du libre accès (open access) à l’information et sa mise à disposition à travers des dépôts institutionnels.

Là encore, ni l’open access ni les dépôts ne faisaient partie des activités traditionnelles des bibliothèques, et rien « n’empêchait » les bibliothèques de rester en marge de leur développement. Pourtant, partout dans le monde, les bibliothèques en sont les promoteurs. Nous sommes en train de saisir l’opportunité que nous offre une nouvelle forme de diffusion de l’information et nous contribuons à la création d’outils pour cela, et, ce faisant, nous créons le futur des bibliothèques.

Les bibliothèques ont un avenir si, en plus du quoi, nous pensons au quand et au comment

Les préoccupations et réflexions sur le futur portent habituellement sur le « quoi ? », c’est-à-dire sur les réalités qui émergent et sur les changements à venir. Manuel Castells, un des analystes les plus lucides de la société de l’information, a consacré une partie de son œuvre à expliquer que la profondeur des changements que nous sommes en train de vivre se manifeste non seulement dans la création de nouvelles réalités mais aussi dans la façon d’agir des organisations, qui va changer, elle aussi, profondément. Si, dans la société industrielle, l’organisation dominante a été une organisation hiérarchique, sous une forme arborescente, dans la société de l’information, l’organisation sera (est déjà) celle d’un réseau en forme de nuage. Les conglomérats qui ont caractérisé l’ère industrielle laisseraient alors la place à des organisations autonomes qui tendraient à s’organiser de façon plus libre en créant un entrelacement.

Les débats sur ce quoi porteront les changements que nous devrons entreprendre, tout importants qu’ils soient, ne doivent pas épuiser toutes les forces que nous mobilisons pour le changement. Nous devons en réserver une partie pour débattre des différents moyens par lesquels nous parviendrons à les atteindre, et nous sommes plutôt bien préparés pour cela.

En effet, la bibliothèque, en tant qu’organisme en évolution, a montré dans le passé sa capacité à changer non seulement ce qu’elle faisait mais aussi sa façon de le faire. Les bibliothèques ont créé des associations nationales et internationales il y a plus de cent ans, elles ont créé des réseaux de bibliothèques et des coopératives dans les années quatre-vingt et des consortiums il y a maintenant une dizaine d’années. Avec ces organisations se met en place un réseau serré de structures qui, tout en étant indépendantes, coopèrent pour une finalité commune, avec comme résultat le fait d’être plus efficaces pour le public qu’elles desservent.

Pour autant, la coopération n’est qu’un instrument que nous devons utiliser pour améliorer notre façon d’offrir des services. C’est un instrument qui sert à deux choses : à obtenir des résultats qu’une bibliothèque isolée ne pourrait pas atteindre et à réduire les coûts. La création récente de consortiums de bibliothèques lui a donné une nouvelle impulsion, ce qui nous prépare d’autant mieux à relever les défis du futur. Avec les achats groupés de documentation électronique, nous avons réussi à fournir aux usagers des bibliothèques universitaires un niveau d’accès à l’information qui était inimaginable il y a seulement quelques années. La formation de réseaux de structures indépendantes poursuivant un but commun sera la forme d’organisation de la société de l’information, forme pour laquelle nous sommes particulièrement bien préparés et dont nous avons des exemples avec le catalogue mondial WorldCat  2 d’OCLC, le dépôt coopératif de livres électroniques de Hathi Trust  3 ou les réseaux de référence virtuelle.

La construction du futur vue depuis les bibliothèques espagnoles

Pour comprendre le présent des bibliothèques espagnoles, nous devons prendre en compte le fait que l’Espagne est, d’une part, un pays relativement neuf, et, d’autre part, un état très décentralisé. Un pays relativement neuf parce que la dictature de Franco a empêché l’Espagne d’évoluer de la même façon que les pays de son entourage et que, quand la dictature a pris fin, il y a environ trente-cinq ans, la société et les organisations espagnoles ont pu s’organiser sans les obstacles négatifs que recèlent souvent les traditions. Un état très décentralisé, parce que les communautés autonomes avec lesquelles s’organise l’État font que l’Espagne est un pays quasi fédéral.

Avec ces antécédents, les bibliothèques espagnoles  4 ont pu aborder la modernité avec une relative facilité. En même temps, elles présentent des caractéristiques quelque peu différentes selon la communauté autonome à laquelle elles appartiennent.

Ainsi, l’association des bibliothèques universitaires REBIUN  5 peut être considérée comme une entité nouvelle puisque, initiée au début des années quatre-vingt et créée à la fin de la même décennie, elle a été refondée au début des années quatre-vingt-dix. REBIUN a su moderniser les bibliothèques universitaires espagnoles en leur proposant un modèle de bibliothèque universitaire moderne centrée sur les services vers lesquels il faut tendre et qu’il faut imiter  6. Cela s’est concrétisé dans les différents plans stratégiques de REBIUN  7 et surtout dans la promotion que REBIUN a faite d’un nouveau modèle de bibliothèque universitaire où la bibliothèque se définit comme le centre de ressources pour l’apprentissage et la recherche de l’université (CRAI) 8.

Les activités de coopération des bibliothèques universitaires, et dans certains cas des bibliothèques spécialisées, ont été initiées par REBIUN avec la création d’un catalogue collectif et d’accords pour le prêt entre bibliothèques. Cette coopération a reçu une nouvelle impulsion à la fin du XXe siècle avec la création de consortiums de bibliothèques dans les principales communautés autonomes espagnoles (Andalousie, Castilla y Léon, Catalogne, Galice et Madrid). Ces consortiums  9 ont centré leurs activités sur la négociation de contrats pour l’utilisation de ressources électroniques, mais ils ont élargi leurs activités à d’autres projets coopératifs en créant des silos à livres pour les ouvrages imprimés à faible rotation  10, en signant des accords multilatéraux pour le prêt  11 et en réalisant des catalogues collectifs  12. Les bibliothèques espagnoles sont aujourd’hui très actives dans la promotion de l’accès libre  13 (open access), activité qui se reflète dans l’organisation du séminaire « Policies for the Development of OA in Southern Europe  14 » en mai 2011 ou dans l’existence de Recolecta, portail qui rassemble les ressources en libre accès des bibliothèques espagnoles  15.

Pour le franquisme, il n’y avait pas d’autres bibliothèques publiques que celles des capitales de province  16, qui étaient gérées de façon centralisée par l’État. Avec l’avènement de la démocratie, les communautés autonomes ont créé des systèmes bibliothéconomiques régionaux, et ceux-ci ont pris appui en partie sur les bibliothèques créées par les municipalités en marge de celles de l’État et, surtout, sur les bibliothèques nouvellement créées sous l’impulsion des communautés autonomes. Bien que les bibliothèques publiques espagnoles appartiennent aux municipalités, leur création, leur développement et leurs services dépendent fortement de services régionaux ou parfois provinciaux  17.

La quasi-inexistence de bibliothèques municipales à l’arrivée de la démocratie a obligé les pouvoirs publics à faire un effort en ce sens. Cela a conduit les bibliothèques à être plus coordonnées (au niveau provincial et au niveau régional) que celles des pays européens voisins. Contrairement aux anciennes bibliothèques provinciales de l’époque franquiste, très centrées sur la conservation, les nouvelles bibliothèques municipales, avec une coordination centrale et une vocation claire à la modernisation, se sont orientées sur les services et ont développé des collections audiovisuelles, et elles sont également très actives dans les processus de numérisation de contenus. À ce propos, le travail de promotion de la numérisation de fonds à travers l’agrégateur Hispana  18, équivalent espagnol d’Europeana, mérite d’être souligné.

Cependant, dans cette réussite, on peut identifier deux points faibles : les bibliothèques scolaires et la vie associative professionnelle.

Les bibliothèques scolaires parce que le système éducatif, ni dans le cadre national ni dans le cadre régional, n’a pas su ou pu créer, à côté des classes, des centres de ressources ou des bibliothèques scolaires qui serviraient d’appui à l’enseignement traditionnel et qui seraient des instruments pour le processus d’auto-apprentissage.

La vie associative professionnelle parce que, après le succès du regroupement des différentes associations régionales dans une fédération (Fesabid) 19, les associations professionnelles se sont réfugiées dans la formation professionnelle et ont délaissé le champ du lobbying et de la défense de la profession. La bibliothéconomie espagnole n’a pas été délibérément isolationniste, car elle n’a pas rejeté par principe toute influence étrangère, mais elle l’a été de fait par sa faible présence sur la scène internationale. Habituée à uniquement recevoir, elle ne s’est pas préparée à donner.

Le futur des bibliothèques réside dans les valeurs avec lesquelles se construit la société du futur

Tout futur est un conditionnel. Personne ne sait avec certitude ce qui va se passer, mais beaucoup tentent d’influencer le futur depuis le présent. Les bibliothèques, comme j’ai essayé de le détailler, le font quant à elles de manière consciente ou inconsciente. En cette période de crise économique, deux choses vont être nécessaires.

La première sera d’avoir un modèle de bibliothèque qui apporte de la valeur à une société en mutation. Cela ne devrait pas être difficile, puisque la société tendra à utiliser l’information de manière croissante et dans davantage de contextes et de circonstances. Et même si les technologies nous facilitent la tâche, l’organisation « bibliothèque » aura toujours l’occasion d’améliorer la relation information/public.

La seconde sera d’offrir à la société une image rénovée de la bibliothèque et de montrer son intérêt pour une société en changement. Nous ne devons donc pas minimiser la force des représentations construites tout au long du siècle passé ; pour beaucoup de gens, la bibliothèque reste un magasin qui conserve des livres imprimés. Une part des efforts des bibliothécaires a porté sur les statistiques et les indicateurs de résultats des services bibliothéconomiques. Ce courant de notre profession semble s’être orienté depuis peu vers la mise en avant de la valeur des bibliothèques pour la société au service de laquelle elles sont  20, afin d’améliorer ces représentations.

Mais, de toute façon, le futur de la bibliothèque ne dépendra pas seulement de raisons objectives. L’étude d’OCLC, From awarness to funding : a study of library support in America, a comme principale conclusion : « Significativement et de façon surprenante, le soutien financier aux bibliothèques n’a pas de corrélation avec des facteurs démographiques (nombre d’entrées, âge, genre, race, opinion politique). Le soutien aux bibliothèques a plus à voir avec une façon de penser ou avec une attitude mentale qu’avec les profils démographiques traditionnels 21. » •

* Traduit de l’espagnol par Laurence Tarin et Angel Clemares

Conservateur de bibliothèques, titulaire d’un DEA d’espagnol et d’un DEA de sciences politiques, Laurence Tarin a exercé dans des bibliothèques de lecture publique et universitaires et dirige depuis 1998 le centre régional de formation continue aux carrières des bibliothèques, Médiaquitaine.

Conservateur de bibliothèques, titulaire d’un DEA de civilisation médiévale, Angel Clemares a exercé dans des bibliothèques universitaires, et dirige depuis 2006 le centre régional de formation continue aux carrières des bibliothèques Média Centre-Ouest.

Août 2011