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Littérature et numérique : vers quelles écritures ?

Odile Farge

Dans le cadre des rencontres de l’Atelier français  1 et en partenariat avec la Société des gens de lettres (SGDL)  2, un atelier-conférence s’est tenu à la Gaîté Lyrique le 21 avril 2011 sur le thème : « Littérature et numérique : vers quelles écritures ? ».

En quelques mots, qu’est-ce que la littérature « nativement » numérique ? Nous devons la distinguer de la littérature numérisée qui signifie davantage la production d’un livre sur support numérique. En revanche, la littérature « nativement » numérique, encore confidentielle et expérimentale, pensée pour le numérique et avec le numérique, est celle qui nous interroge sur le numérique en général, sur notre acte créateur, et qui porte la création littéraire au-delà des formats que le marché tente de prescrire.

L’écrivain se trouve propulsé au rôle d’artiste, de créateur d’œuvres, dont le processus est interrogé par les médias qu’il met en scène. À la frontière entre plusieurs disciplines, selon Alexandra Saemmer  3, cette littérature se caractérise par quatre formes essentielles que sont l’animation  4, le programme  5, l’interactivité  6 et le multimédia  7.

En choisissant quelques œuvres significatives de ces quatre formes, leur caractère parfois « impertinent, voire résistant » interroge le lecteur sur ses actions, ses attentes et les conventions qui s'imposent à lui dans ce monde numérique.

L’expérience du lecteur nouvellement interrogée nous permet de mieux comprendre le champ de la littérature numérique. La performance de poésie-action numérique Contact de Philippe Boisnard  8 l’illustre à sa façon, dans une dialectique entre l’écriture et sa place au cœur d’une performance. Pouvons-nous inventer d’autres « styles » littéraires, même s’ils s’éloignent des formes traditionnelles véhiculées par le livre ?

Comment s’élabore la littérature numérique ?

Comment s’élabore la littérature numérique ? De cette question centrale découlent les relations plus ou moins harmonieuses des écrivains avec leurs éditeurs, ou des acteurs comme les développeurs ou les programmeurs qui viennent nourrir les œuvres et les orientent. L’acte de création est au centre du débat, mais également la « compromission » de l’auteur se pose. L’écriture ne se produit pas à partir d’une page blanche mais au travers de logiciels ou de technologies qui imposent des choix et des orientations qui questionnent l’acte créateur. Comment échapper le plus possible à cette « compromission » ou, au contraire, comment jouer de ces contraintes pour qu’une nouvelle création puisse émerger ? Nicolas Francannet  9 insiste dans sa présentation sur ces nouvelles contraintes de création induites par de nouveaux usages de lecture : « Une fois défini le public que l’on souhaite toucher, ses usages, ses comportements, alors la création peut démarrer. » L’auteur se trouve néanmoins confronté à une matérialité du numérique, celle de la programmation elle-même. Alexandra Saemmer souligne une tendance à la « dissociation des rôles », alors que les pionniers de la littérature numérique, dont elle a montré quelques exemples lors de l’entretien, avaient comme idée de programmer eux-mêmes (pour eux, la programmation faisait partie de l’acte créateur). Philippe Boisnard nous précise que nous sommes aujourd’hui arrivés à la quatrième génération de créateurs en matière de littérature numérique. Cet acte d’écriture, de « transformation cérébrale », d’articulation du langage, notamment à travers la programmation, nourrit l’auteur et influence l’œuvre.

L’univers de la littérature numérique mobilise des profils d’intervenants très différents : des poètes, des développeurs, des éditeurs qui, pour ces derniers, se définissent comme des chefs d’orchestre mettant en relation des compétences (celles des écrivains et des photographes par exemple) dans un dispositif numérique donné.

StoryLab privilégie d’ailleurs les modes de création collaboratifs. Le projet Pickpocket, présenté dans le cadre du festival « Paris en toutes lettres  10 », montre cette collaboration fructueuse entre différents acteurs de la création. La littérature numérique s’élabore aussi en réseaux. La twitterature, mouvement récent d’une littérature numérique via l’application Twitter, vient l’alimenter et ouvrir les champs des possibles. Le roman numérique Journal d’un caprice 11 de Kenza Boda illustre parfaitement cet aspect du travail d’écriture, à la fois solitaire et en interaction entre plusieurs professionnels. Chaque média s’est ajouté mais s’est vu transformé au contact d’un autre, « chacun des éléments contribuant à renforcer l’esthétique » au sein d’un « roman-fusion », comme le définit elle-même l’auteure.

Il nous est encore parfois difficile de comprendre cette relation étroite entre l’écriture et le numérique. Écrire sur un support numérique semble une action simple. Ce qui l’est moins est l’expérimentation des possibilités que le numérique offre dans une simultanéité de l’action, qui constitue un désir pour certains et qui pousse d’autres à « accepter » les contraintes avec lesquelles ils composent pour vivre l’expérience de la littérature et du numérique. •