entête
entête

L’étonnante plasticité des compétences professionnelles et la bibliothèque numérique

Laurence Rey

Le terme « bibliothèque numérique » englobe à la fois les ressources numériques en ligne, le patrimoine numérisé, les outils numériques, internet, les livres électroniques, les réseaux sociaux et les outils collaboratifs. Cette multiplicité de services et d’outils induit une polyvalence croissante des fonctions du bibliothécaire, même si le service au public reste au cœur de leurs missions. Dans une logique de continuité plus que de rupture  1, la révolution numérique est une occasion de rassembler des établissements éloignés et de faire converger les métiers des bibliothèques avec d’autres, ceux de la documentation notamment.

Le groupe Île-de-France de l’Association des bibliothécaires de France (ABF) 2 a organisé le 10 janvier dernier, au Centre Georges Pompidou, une deuxième journée d’étude consacrée au thème « Nouvelles compétences, nouveaux métiers ?  3 » dans les bibliothèques à l’heure du numérique.

Aux compétences professionnelles classiques s’ajoutent de nouvelles compétences liées à la valorisation des contenus. Lionel Maurel, coordinateur scientifique Gallica de la Bibliothèque nationale de France (BnF), s’interroge sur la nouveauté du métier de conservateur dans la bibliothèque numérique : la constitution de collections numériques implique leur mise en valeur via les médias sociaux (blogs ou lettres d’actualité) : on passe de la conservation à la conversation. Inventer une nouvelle médiation pour les usagers est nécessaire selon Lionel Dujol, médiateur numérique pour les bibliothèques du Pays de Romans, pour se positionner sur le territoire numérique par la production de contenus valorisant l’ensemble des collections de la bibliothèque. La nécessité de la médiation dans l’accès au numérique est encore plus évidente dans un contexte social défavorisé.

La collaboration entre professionnels se développe, ainsi que l’illustrent les projets de la médiathèque de Caen-La Mer concernant les élections régionales, en collaboration avec les services de la BnF chargés du dépôt légal du web. Pour Bernard Huchet, ce projet a été l’occasion de mobiliser de nouvelles compétences non seulement dans le domaine de l’archivage mais aussi dans celui de la coopération locale.

Les incidences du numérique sur le management des bibliothèques sont nombreuses. La logique transversale de gestion de projet bouleverse l’organisation hiérarchique, permet la montée en compétences et renforce la cohésion des équipes, du point de vue de Daniel Le Goff, de la Bibliothèque francophone multimédia de Limoges.

Sous la houlette d’Aline Girard (vice-présidente du groupe Paris de l’ABF), Emmanuelle Bermès et Thierry Pardé (BnF) ont montré comment le numérique, structuré selon une logique de collection  4, a essaimé progressivement dans toutes les activités de la BnF  5. Au sein de cet établissement, l’observatoire ORH – ION (Organisation et ressources humaines – Implantation organisationnelle du numérique) a vu émerger la méthodologie par projet qui associe, dans une logique transversale, des acteurs, titulaires ou non, dont le nombre et les qualifications varient en fonction des phases du projet. La dissémination des compétences se fait grâce à un petit groupe d’experts qui impliquent petit à petit tous les métiers de la bibliothèque, métiers à l’étonnante plasticité. L’accent est mis sur la formation continue, comme le souligne Didier Desmottes en développant les axes de l’organisation du travail lié au numérique à la bibliothèque municipale d’Alès.

Hors de nos frontières, les défis de la bibliothèque hybride sont les mêmes : Deborah Shorley, directrice de la bibliothèque de l’Imperial College de Londres, souhaite aussi faire à la fois évoluer les services en fonction des avancées technologiques et des besoins des lecteurs (personnalisation des services, Information Literacy, etc.) et communiquer sur ces services. Elle constate que, contrairement aux besoins, les organigrammes n’évoluent que lentement.

L’offre de formation présentée par Armelle de Boisse (École nationale des sciences de l’information et des bibliothèques – Enssib), Jenny Rigaud (Institut national supérieur des études territoriales de Nancy) et Christophe Pavlidès (Médiadix) intègre le numérique, pour toucher toutes les catégories de professionnels. Le numérique, loin de constituer un domaine à part, est présent dans toute une gamme de stages, allant de la politique documentaire aux services aux publics.

La diversification des métiers de la bibliothèque nous interroge sur la place de la bibliothèque dans la société de l’information. Patrick Bazin, directeur de la Bibliothèque publique d’information, conclut la journée sur la fonction de production de contenus intermédiaires, dans un continuum entre physique et virtuel qui, selon lui, légitime le rôle de médiation des bibliothèques. •

  1.  (retour)↑   Voir sur le sujet l’ouvrage de Robert Darnton, Apologie du livre : demain, aujourd’hui, hier, Gallimard, 2011.
  2.  (retour)↑  http://www.abf.asso.fr
  3.  (retour)↑   La première journée d’étude a eu lieu le 14 juin 2010 et portait sur l’évolution des publics et des services.
  4.  (retour)↑   Collections numériques, numérisation pour Gallica, dépôt légal du web, documentation multimédia, archivage administratif, etc.
  5.  (retour)↑   Elle mobilise aujourd’hui un agent sur cinq à la BnF.