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Matthieu Desachy

Gennaro Toscano

Le goût de la Renaissance italienne

Milano, Silvana Editoriale, 2010, 158 p., 27 cm
ISBN 978-88-366-1787-6 : 28 €

par Rémi Mathis

Concilier lecture publique et patrimoine, travail d’administrateur territorial et de responsable juridique et intellectuel d’un fonds ancien souvent de grande valeur, voilà le défi qui se présente à nombre de directeurs de bibliothèques municipales, classées ou non. C’est ce que s’emploie à réaliser avec un certain succès Matthieu Desachy à la médiathèque d’agglomération d’Albi, puisque cette dernière a récemment reçu le prix Livres Hebdo de la meilleure animation, tandis que le présent ouvrage est la preuve d’un travail de premier intérêt sur les fonds anciens.

Concilier politique locale et travail scientifique

Troisième volume de la collection « Trésors écrits albigeois », quittant les éditions du Rouergue pour Silvana editoriale, le présent ouvrage succède aux catalogues de deux belles expositions sur les incunables albigeois et sur les manuscrits issus du scriptorium de la cathédrale Sainte-Cécile. Le principe est toujours le même : mettre en valeur la production locale – ce qui plaît assurément aux tutelles autant qu’aux habitants – à travers un véritable discours scientifique faisant appel aux meilleurs spécialistes français et internationaux. Les visiteurs découvrent ainsi à leur porte des trésors dont ils ignoraient bien souvent l’existence, un nouveau public fréquente la médiathèque, les fonds anciens sont mieux connus et étudiés au profit de tous.

Ce sont les manuscrits d’un très important homme d’État et d’Église qui font l’objet de l’exposition de l’automne 2010 : Jean Jouffroy (ca 1410 – 1473). Né en Franche-Comté, docteur en droit de l’université de Pavie, il est remarqué par le cardinal-neveu lors du concile de Bâle, puis entre au service des ducs de Bourgogne comme diplomate, notamment à la Curie. Intervenant également dans les affaires françaises, il parvient à se faire nommer évêque d’Arras et cardinal, mais perd bientôt la confiance de Philippe Le Bon. Ses bonnes relations avec Louis XI lui permettent cependant d’échanger Arras pour Albi et – quand la rupture sera consommée avec le pape en 1463 – de cumuler avec l’abbaye de Saint-Denis. Immensément riche et propriétaire de collections fabuleuses, ce prélat humaniste finance et accompagne deux campagnes contre Jean d’Armagnac et contre les Aragonais, et meurt sur le chemin du retour.

Qualité scientifique et mise en contexte pédagogique

Il convenait, afin d’éviter de perdre le lecteur, de remettre le personnage en contexte, d’en souligner l’originalité et l’intérêt, d’expliciter ses liens – finalement assez ténus – avec Albi. La première partie du catalogue est donc dédiée à une courte biographie et à deux constructions emblématiques de sa vie : l’hôtel de sa famille, à Luxeuil, et sa chapelle funéraire de la cathédrale d’Albi. Les deux parties suivantes se concentrent sur notre sujet en s’intéressant au cardinal Jouffroy comme collectionneur et comme bibliophile.

Les auteurs soulignent que Jean Jouffroy conjugue le profil ordinaire des humanistes avides de textes inédits et de manuscrits anciens avec celui d’un homme de pouvoir disposant d’un pouvoir de coercition et n’hésitant pas à le mettre en œuvre pour obtenir l’objet de ses désirs auprès d’abbayes qui voient leur bibliothèque amputée de leurs plus rares et plus beaux exemplaires. Il est à cet égard particulièrement intéressé par les pièces de haute époque, mais commande également ses propres exemplaires enluminés auprès de copistes et d’artistes de Florence ou de Rome. Sa collection romaine, confisquée par le pape au titre du droit de dépouille, constitue ainsi le noyau le plus ancien de la bibliothèque vaticane.

Les articles de fond sont mêlés aux notices de catalogue proprement dites – elles aussi de première qualité. Les objets exposés étaient peu nombreux – moins nombreux en tout cas que ne pourrait le craindre le visiteur habituel, qui se lasse de manière bien compréhensible après avoir vu un trente-septième manuscrit très semblable aux trente-six premiers. Parmi eux, la bulle de nomination à l’évêché d’Albi ou le procès-verbal de l’installation des reliques de sainte Cécile à la cathédrale (1468). L’immense majorité des numéros du catalogue concerne cependant des manuscrits enluminés, souvent de toute beauté, aujourd’hui conservés à la Bibliothèque nationale de France ou à la Vaticane – la bibliothèque d’Albi possède bien peu de manuscrits ayant appartenu au cardinal Jouffroy, bien que l’exposition ait été l’occasion d’attribuer à cette collection un petit Jean Chrysostome (ms 17 ; cat. 11).

Le commissaire ne manque pas en revanche l’occasion d’exposer le fabuleux Strabon (Albi, ms 77 ; cat. 19) dont les enluminures pourraient être de Giovanni Bellini… ni de réclamer le retour du défait de son extraordinaire reliure indûment resté à Paris où il fut jadis envoyé pour comparaison : manière de rappeler en un ultime pied de nez combien patrimoine local et intérêt scientifique universel sont inextricablement liés.