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Les sciences de l’information et de la communication à la rencontre des Cultural Studies

Sous la direction de Françoise Albertini et Nicolas Pélissier
Paris, L’Harmattan, 2009, 254 p., 24 cm
Coll. Communication et Civilisation
ISBN 978-2-296-10689-5 : 24,50 €

par Oriane Deseilligny

Issu pour partie d’un colloque qui s’était déroulé en novembre 2007 à l’Institut scientifique de Cargèse en Corse, cet ouvrage collectif analyse les relations entretenues entre les sciences de l’information et de la communication (SIC) et les Cultural Studies (CS) depuis plusieurs décennies. Dès l’introduction, les directeurs de l’ouvrage évoquent la fertilité actuelle des interactions entre les deux traditions scientifiques, succédant à une période de méconnaissance, voire de rejet des Cultural Studies par les SIC.

La première partie de l’ouvrage se focalise sur les « Pères fondateurs » des Cultural Studies et leur réception française. Dans la seconde partie, des chercheurs en SIC portent leur attention sur des objets fécondés par les CS qui pourraient enrichir l’approche communicationnelle. Le dernier temps du livre est consacré à des terrains croisés par les deux disciplines à travers des travaux qui posent la question des territoires.

Regards croisés et réflexifs

P. Rasse retrace le parcours de Richard Hoggart et souligne la capacité de l’auteur de La culture du pauvre * à mettre à distance sa propre histoire, à déployer un regard complexe, une approche compréhensive et ethnographique à propos des cultures populaires. M. Rapoport s’intéresse quant à lui à la réception de l’œuvre de Hoggart ainsi qu’à celle d’Edward Palmer Thompson dans les revues françaises. L’enquête révèle des réseaux de transferts culturels et des passeurs communs – P. Bourdieu et J.-C. Passeron notamment qui ont œuvré pour la traduction française de leurs écrits –, mais des réceptions et des postérités décalées. L’auteur met aussi l’accent sur le rôle déterminant des directeurs de revues et des traducteurs dans la lecture et l’interprétation de La culture du pauvre pour le lecteur français.

Dans les deux dernières parties du livre, à travers des exemples précis d’études portant notamment sur l’approche culturelle du journalisme, sur les identités et les minorités (F. Albertini et N. Pélissier), sur des genres journalistiques « hybrides » comme le fait divers et le people (A. Dubied), sur le design des objets (B. Darras et S. Belkhamsa), les auteurs mettent en exergue la complémentarité des approches et des méthodes (focus group, « tournant ethnographique »). Certains auteurs s’attachent en outre à l’analyse de notions issues des Cultural Studies, comme celle de « communauté interprétative » (J. Simonin, E. Wolff). D’autres insistent davantage sur la manière dont les CS ont permis de remettre en question certains paradigmes un peu figés et de nourrir le champ scientifique : M.-J. Bertini souligne par exemple l’impact global des studies anglo-saxonnes, marquées par une logique de transgression et de « contestation des pouvoirs et savoirs établis », tandis qu’E. Maigret évoque l’intérêt récent pour des objets de recherche naguère ignorés.

Comprendre les espaces de convergence et de divergence théorique

Au fil des articles, les freins culturels, académiques, institutionnels et théoriques qui pourraient expliquer les rendez-vous manqués entre les deux disciplines sont discutés. Sont aussi soulignés et encouragés les points de convergence et la manière dont les deux courants peuvent construire ensemble des objets scientifiques inédits.

B. Miège attribue la prise de distance initiale des SIC par rapport aux Cultural Studies à des projets divergents liés à la professionnalisation des formations françaises et à la faveur accordée aux méthodologies interdisciplinaires. E. Maigret souligne de son côté la responsabilité d’une sociologie de la légitimité culturelle adossée à une dénonciation de la culture de masse. La notion de « médiacultures » qu’il a proposée avec E. Macé en 2005 vise précisément à réconcilier « Culture » et communication de masse. Il voit en outre dans l’adhésion à la cybernétique, et dans la nécessité de délimiter précisément une discipline alors émergente, des éléments d’explication du rejet par les SIC des CS dans les années 1970-1980. Toutefois, les redéfinitions actuelles de la culture et de la communication et la pénétration de plus en plus massive de la première dans le champ de la seconde attestent, selon lui, d’un tournant majeur en sciences de l’information et de la communication. C. Roth adopte du reste un point de vue similaire pour décrire le rôle conjoint de la culture et de la communication dans l’élaboration des identités collectives, à travers le cas de la construction européenne.

L’ouvrage offre une intéressante mise en perspective des deux disciplines et permet au chercheur de mieux saisir la complexité des dynamiques à l’œuvre dans la construction des traditions scientifiques. Il propose également des pistes de réflexion épistémologique autant que pragmatique dans la définition d’objets de recherche complexes.

  1.  (retour)↑  La culture du pauvre (The Uses of Literacy), étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre, publié en 1970 aux Éditions de Minuit (coll. « Le sens commun »). Traduit de l’anglais par Françoise et Jean-Claude Garcias et par Jean-Claude Passeron.