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Bibliothèques d’architecture

Sous la direction de Olga Medvedkova
Paris, INHA ; Alain Baudry et Cie, 2009, 314 p., 24 cm
Coll. La République européenne des lettres, La République européenne des arts
ISBN 978-2-35755-006-3 : 55 €

par Michel Melot

L’architecture et le livre

Nous pouvons le vérifier à l’heure où s’est ouverte au palais de Chaillot, dans la nouvelle Cité de l’architecture  1, une vaste bibliothèque publique (entièrement en accès libre) destinée aux étudiants, aux architectes, aux entrepreneurs et aux maîtres d’ouvrage. Constituer une bibliothèque utile pour l’architecture conduisait à nourrir les rayonnages d’ouvrages autant sur la résistance des matériaux que sur la législation des sols, mais aussi avec un riche secteur d’urbanisme, de paysagisme, de sociologie : bref, l’architecture tient à tout et un architecte n’est pas seulement un bon technicien ni même un brillant artiste, mais, avant tout, un lettré.

L’architecte bibliophile

On rencontre ces lettrés dans chacune des dix-neuf interventions de ce riche recueil, avec une orientation vers la Russie, dûe sans doute à l’organisatrice qui a beaucoup publié dans ce domaine, dont une étude sur la bibliothèque de Pierre-le-Grand. Elle nous fait ici mieux connaître l’étonnant Charles Cameron, architecte anglais au service de Catherine II, laquelle disait : « Je raffole des livres d’architecture ; toute ma chambre en est pleine, et je n’en ai jamais assez », et regrettait que Piranèse n’ait publié que quinze volumes. Il édifia pour elle une galerie-bibliothèque à Tsarskoe Selo, dont Mme Medvedkova nous raconte ici l’histoire.

John Soane, autre architecte passionné de lecture, fait l’objet d’une étude de Nicholas Savage d’autant plus intéressante que sa bibliothèque a été conservée intacte au cœur de Londres et peut aujourd’hui être visitée dans son lieu d’origine, la plus belle et la plus vaste salle de sa maison de Lincoln’s Inn Field  2. John Soane poussait la bibliophilie jusqu’à rechercher les livres ayant appartenu à des personnages célèbres ou qu’il admirait et dont il possédait ainsi plusieurs exemplaires, ce que les collectionneurs ne font que rarement. Riches aussi bien en littérature qu’en histoire, ses livres n’étaient pas pour lui qu’une source de connaissance, mais « une incomparable démonstration de leur puissance pour stimuler l’imagination » (p. 166).

On signalera, parmi toutes les communications dont chacune mériterait d’être citée, celle concernant les différentes bibliothèques d’Hippolyte Destailleurs, puisqu’une partie de ses précieux recueils de dessins fut acquis par la Bibliothèque nationale de France en 1889 et est conservée au département des Estampes. L’auteur, Wolfgang Cillessen, qui a déjà consacré d’autres travaux aux différentes bibliothèques constituées par Destailleurs, nous explique bien aussi les usages qu’un tel architecte pouvait faire de ses vastes collections : inspirer sa création bien sûr, mais aussi entretenir ses relations avec ses clients, ses collègues, artisans et fournisseurs, et nourrir des recherches et des publications savantes, puisque Destailleurs, nous dit-on, ouvrait sa bibliothèque à ses collègues et à des historiens de l’art (p. 294).

Panorama des bibliothèques d’architecture

Les architectes ne sont pas les seuls à constituer des bibliothèques d’architecture. Les commanditaires aussi en avaient besoin, dont l’exemple est donné ici par la bibliothèque d’architecture des Jésuites à Anvers, la plus grande des Pays-Bas (aujourd’hui déposée à la bibliothèque royale de Bruxelles)  3, étudiée par Ria Fabri et Piet Lombaerde. Des sujets nouveaux y sont abordés comme l’étude de la lumière, dont on sait qu’elle passionnait les Jésuites férus d’images, l’optique, l’astronomie, la mécanique et les mesures du temps. On constate aussi que c’est dans cette bibliothèque religieuse que l’on trouve un grand choix d’ouvrages sur les fortifications. D’autres types de bibliothèques sont analysés au fil de ce recueil, comme la bibliothèque de la Société des architectes de Nantes, aujourd’hui au service régional de l’Inventaire (article de Gilles Bienvenu) qui montre d’autres préoccupations, plus administratives et corporatives. Gerald Beasley nous raconte aussi les origines et l’essor des bibliothèques dites « institutionnelles » en Grande-Bretagne et aux États-Unis, soit trois des plus importantes bibliothèques d’architecture : The Royal Institute of British Architects  4 (RIBA), fondée à Londres en 1834, The Architecture Department Library of the Massachusetts Institute of Technology  5 (MIT) fondée en 1868, et l’Avery Architectural Library de l’Université de Columbia  6 à New York, fondée en 1890, sur laquelle s’alignent encore de nos jours les bibliothèques d’architecture qui se veulent les plus performantes.

Tant aux Pays-Bas (article de Dirck Van de Vijver) qu’en Russie (article d’Inga Lander), la connaissance de ces bibliothèques s’enrichit de patientes recherches dans leurs anciens catalogues – s’ils subsistent –, plus souvent dans les catalogues de ventes, ou encore, comme le montre Jean-Philippe Garric, dans les listes de souscripteurs publiées parfois dans le livre même. Ces études nous renseignent non seulement sur la curiosité des architectes mais aussi sur l’histoire de la diffusion des idées : de l’Italie antique (imbattable au palmarès des bibliothèques classiques) à la France, à l’Angleterre, puis à l’Allemagne : « La continuation d’un tel travail pour la période postérieure mettra en évidence le poids croissant des ouvrages allemands » écrit D. Van de Vijver pour les bibliothèques de l’actuelle Belgique avant 1830.

En attendant une étude comparative des bibliothèques d’architecture

Cet ouvrage prend la forme d’une suite de monographies, même si l’ouvrage est séparé en une partie intitulée « Synthèses » et une seconde « Personalia ». En plus de l’introduction générale qui tisse les liens entre l’architecte, l’architecture et l’ordre du discours, on aurait aimé que soient tirées des leçons d’ensemble sur les contenus, les classements et l’architecture même de ces bibliothèques, que le lecteur doit glaner dans chacune des contributions. Une conclusion manque, sous forme d’une table ronde des participants par exemple, qui auraient eu sans doute beaucoup d’informations à s’échanger ou de questions à se poser. Il reste à faire l’étude comparative des bibliothèques d’architecture : le sujet s’y prête, les matériaux sont là.