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Une ambition partagée ?

La coopération entre le ministère de la Culture et les collectivités territoriales, 1959-2009

Sous la direction de Philippe Poirrier et René Rizzardo
Publié par le Comité d’histoire du ministère de la Culture
Paris, La Documentation française, 2009, 256 p., 24 cm
Coll. Travaux et documents
ISBN 978-2-11-097541-6 : 30 €

par Héloïse Courty

Des témoignages, des analyses

Le ministère de la Culture vient de souffler ses cinquante bougies. On aurait pu s’attendre à ce que le Comité d’histoire, qui lui est rattaché, célèbre cet anniversaire en publiant une rétrospective de ses grandes réalisations. Au lieu de cela, il a donné, pourrait-on dire, un coup de barre à gauche, en choisissant de mettre en lumière sa collaboration avec les collectivités territoriales au cours du demi-siècle écoulé.

Cet ouvrage historique montre que l’ambition partagée de démocratiser et moderniser la culture n’a pas seulement consisté à construire de nombreux équipements culturels, mais qu’elle s’est également illustrée en rapprochant la décision politique du lieu d’action grâce à une coopération entre les différents niveaux d’action publique.

L’ouvrage s’ouvre sur trois longs articles qui présentent les aspects historiques de cette coopération. La parole est ensuite donnée aux acteurs de cette collaboration. En deux temps, une vingtaine d’élus et de responsables des collectivités territoriales, puis une vingtaine de responsables de l’État rapportent une ou plusieurs expériences qu’ils ont menées en partenariat. Enfin, nous plongeons au cœur des particularismes historiques de chacune des disciplines au travers de dix articles signés par des spécialistes de chaque secteur (Anne-Marie Bertrand, par exemple, pour le livre et la lecture publique).

De l’État tutélaire à l’État partenaire…

Les auteurs de cet ouvrage défendent l’idée que les politiques culturelles ont commencé à se territorialiser très tôt – sans en être conscientes. Avec l’appropriation de l’institution culturelle par un public localisé lors de la participation financière du théâtre de la Comédie par la ville de Lyon sous l’impulsion de Roger Planchon en 1952, cette logique gagne, au cours des décennies suivantes, les autres secteurs de la culture (création des Maisons de la culture en 1961, des Fonds d’intervention culturelle en 1971 et des chartes culturelles en 1974).

Si la décentralisation (lois de 1982-1983) ne transfère quasiment pas de compétences culturelles aux collectivités, elle impulse néanmoins un nouvel état d’esprit, un nouveau mode d’action publique qu’elle a permis et encouragé, et elle fait de la culture un attribut nécessaire de la puissance publique et de la légitimité de tout aspirant ou détenteur du pouvoir politique à quelque niveau qu’il se situe. L’interventionnisme culturel de l’État est amplifié au cours des « années Lang  * », mais pour jouer un rôle d’initiateur, de conseiller, donner une légitimité intellectuelle et susciter l’émulation. L’essentiel des relations entre l’État et les collectivités sont désormais contractuelles.

Dans les années 1990, le rapport de force se renverse et le système se polarise sur les villes, qui en viennent à dépenser deux fois plus pour la culture que le ministère – les dépenses de l’État étant dans le même temps absorbées, de manière très significative, par les grandes institutions parisiennes.

… à l’État absent ?

L’effacement de l’État s’accentue avec la déconcentration (loi du 6 février 1992 relative à l’administration territoriale de la République). Ce sont les directions régionales des affaires culturelles (Drac) et non plus le ministère directement qui deviennent les interlocutrices privilégiées des collectivités. Cela ressort nettement dans la perception des contributeurs des deuxième et troisième parties. Le ministère est de plus en plus absent des collaborations et certaines ne se font plus qu’entre collectivités. Ce constat suscite des inquiétudes : quel partenariat, quelle visibilité de l’État et de son rôle ? Ne doit-on pas craindre une disparité nationale contraire à l’ambition républicaine d’égalité du territoire, et un manque de moyens pour faire vivre l’ensemble des disciplines si l’État n’est plus là pour réguler ?

La culture pour chacun des acteurs politiques ?

On le comprend en lisant cet ouvrage, le mouvement de territorialisation des politiques culturelles est aujourd’hui très accompli. La culture s’est imposée comme un élément incontournable des politiques publiques, les élus ayant perçu qu’elle relève, dit Pierre Moulinier, du monde du symbole et de l’identité, et ceux-ci ne se partagent pas. C’est vrai également parce qu’elle rend les territoires attractifs et qu’elle participe de la cohésion sociale. Portées par l’émulation ministérielle, les collectivités se sont saisies des politiques culturelles avec volontarisme, et chaque strate du mille-feuille institutionnel revendique désormais sa participation à cet élément intégré comme indissociable de toute action politique.

Un bel effort d’intelligibilité

Le Comité d’histoire du ministère de la Culture publie là un ouvrage foisonnant et en résonance avec l’actualité. On sort de cette lecture d’abord ébloui par la diversité et le nombre des projets accomplis ; elle est stimulante, également, du fait de l’enthousiasme qui transparaît dans les témoignages des acteurs des politiques culturelles du demi-siècle écoulé. Il appert que le rôle de telle ou telle personnalité a été aussi déterminant qu’un développement raisonné des politiques depuis le ministère. Nous avons au final le sentiment de mieux comprendre comment se font les politiques publiques – comment naît la décision –, de mieux cerner les différents paramètres qui interfèrent et les spécificités propres de chaque domaine. Il nous fait apparaître enfin la complexité d’une réforme des financements de la culture, et à quel point il est violent qu’elle soit décidée par l’État seul. Si le système des financements croisés peut être remis en cause, il faudrait, avant de le démanteler, comme le suggère Abraham Bengio, dialoguer : le temps est peut-être enfin venu de l’invention de nouvelles formes de dialogue – post-œdipiennes ? – entre l’État et les collectivités.

  1.  (retour)↑   Jack Lang, ministre de la Culture et de la Communication, de 1981 à 1986, puis de 1988 à 1993.