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La bibliothèque verte : le développement durable au quotidien

Yves Desrichard

Il pouvait y avoir quelque ironie à consacrer (le 4 mai dernier) une journée aux bibliothèques et au développement durable à la Cité du design de Saint-Étienne, tout récemment inaugurée. Celles et ceux qui considèrent le design comme un ensemble de techniques pour rendre de plus en plus beaux des objets de plus en plus inutiles purent y voir comme un écho de la tentation oxymoristique contenue, pour les sceptiques, dans la proposition même du « développement durable ».

C’est à Alain Caraco, directeur du service commun de la documentation de l’université de Savoie, auteur d’un article fondateur dans ce même Bulletin sur ces mêmes sujets  1, que revint le soin de rappeler les origines de l’expression, issue du rapport Bruntland, publié en 1987, et qui contenait pour la première fois l’expression « sustainable development ». On en connaît les prémices : au rythme actuel de « croissance » (économique, technique – humaine, intellectuelle, c’est plus douteux), il faudrait plusieurs planètes comme la Terre pour pourvoir à notre effrénée consommation. Le développement sans limites est un suicide, il faut raisonner en termes de « besoins » et de « limitations », en s’appuyant sur les piliers économique, social, environnemental, de gouvernance. Le développement durable est-il, s’interrogea Alain Caraco, un « non-sujet pour les bibliothèques » ? Celles-ci, en effet, quoique avec retard, ont largement bénéficié, en France, de la croissance des « trente glorieuses ». Sont-elles prêtes à évoluer ? Il y a, en tout cas, beaucoup à faire : l’impact environnemental des bâtiments, la gestion raisonnée des « achats et des déchets » (une seule et même chose pour Alain Caraco), etc., obligent à « une nouvelle façon d’envisager l’avenir » : « on peut faire mieux même sans faire plus » – de toute façon, les contraintes économiques de plus en plus pesantes vont nous y obliger.

À l’issue de la présentation de la Cité, de sa médiathèque et de sa « matériauthèque » (hélas pas encore accessible), Pascale Bonniel-Chalier, consultante, s’interrogea sur l’« Agenda 21 de la culture  2 », qui se propose d’associer culture et développement durable, en référence au fameux Agenda 21 adopté à Rio, lors du Sommet de la Terre, en 1992. Cet agenda s’appuie lui aussi, comme son inspirateur mais en s’adaptant aux préoccupations culturelles, sur quatre « piliers », les « 4 D » : diversité culturelle, dialogue interculturel, démocratie, droits humains. Pour Pascale Bonniel-Chalier, il s’agit d’« un document de convergence entre la culture et le développement durable », une appréhension globale de la question, à la hauteur des défis à relever, et un ensemble d’actions pour la mise en œuvre desquelles les bibliothèques ont toute leur place, elles qui, après tout, avec la « propriété collective des livres », œuvrent déjà dans l’économie raisonnée des biens : mission de service public et sens de la responsabilité sont deux axes forts, dans la ligne des travaux d’Hans Jonas. L’intervenante prit ensuite l’exemple de l’action en matière de développement durable de deux grands organismes culturels, dont l’opéra de Lyon, introduisant lors une certaine confusion entre le développement durable culturel – qui n’a pas pour vocation première de préférer les verres en verre aux gobelets en plastique – et le développement durable « tout court ».

Le poids des petits gestes dans le développement durable

Non sans humour, avec pragmatisme, et un prosaïsme parfois bienvenu, Élisabeth Gilibert présenta l’action en la matière du département hôte de la journée, à savoir la Loire. La problématique des « petits gestes » y fut évoquée, qui servit en quelque sorte de fil rouge à la journée : qu’est-ce que cela peut changer que moi, je pense à fermer l’eau pendant que je me brosse les dents ? Beaucoup, dirent, avec une unanimité successive, les orateurs. On peut rester perplexe : évoquer avec Alain Caraco « l’exemplarité des gens qui ont un peu de pouvoir » passerait pour démagogique. S’interroger sur le poids des lobbies routiers, de l’élevage intensif, de la publicité, etc., pour naïf ou cynique, c’est selon. Pour autant, même les incrédules ne resteront pas insensibles à ce constat spontané de Mme Gilibert : « Certains cherchent des problèmes, d’autres des solutions. » Comme c’est vrai ! Et pas seulement dans le développement durable, est-il besoin de le préciser ?

Enfin, Catherine Herbertz, directrice de la médiathèque de La Ricamarie, traita du sujet proprement dit, « bibliothèques et développement durable », prônant par exemple « la décroissance de l’équipement des documents », incitant à donner ou à vendre plutôt qu’à jeter les documents obsolètes, avant que de soulever le débat autour de la « préférence de proximité », fer de lance du développement durable, mais juridiquement peu défendable pour ce qui est, par exemple, des marchés de fourniture de documents : comme Alain Caraco (qui apporta à la journée sa connaissance large et précise du dossier) l’indiqua définitivement : « Le livre ne pousse pas chez le libraire. » Même le livre bio ?

C’est ce même Alain Caraco qui clôtura la journée : on ne fait pas de développement durable tout seul, il s’agit d’« une façon de voir et de penser le monde », qui implique un renversement complet du « système de valeurs » actuellement en cours (et qui, à vrai dire, n’a jamais eu l’air d’aussi bien se porter) : le temps et l’argent ; le temps, c’est de l’argent. Avant que de soulever un dernier lièvre que, hélas (le temps, justement…) il ne put rattraper : et le numérique dans tout cela ? Pourquoi ne s’interroge-t-on pas sur le bilan écologique désastreux de ces appareils dévoreurs d’énergie, démodés avant même que d’être commercialisés, qui nous envahissent, nous individus, nous professionnels ? Écrans plats, tablettes électroniques, plastiques et métaux lourds, recyclage coûteux ou impossible ? Que pas un des intervenants, pourtant aguerris, ne pensa à poser même la question montre bien l’aura idéologique dont bénéficie la machinerie informatique : certes, on abat les forêts pour imprimer les livres. Mais on peut facilement recycler le papier. Dans un an, combien du million d’iPad (paraît-il) déjà vendus aux États-Unis seront jetés à la benne, avant que de rejoindre les poubelles technologiques du tiers-monde ? Le temps du e-développement durable semble encore loin.