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La bibliothèque de Babel existe, je l’ai visitée

Stéphanie Benson

Un écrivain, nul ne s’en étonnera, passe beaucoup de temps à la bibliothèque. J’écris ici « à la bibliothèque » et non pas « dans des bibliothèques » en pensant, bien sûr, à celle de Borgès, tout en voulant la dépasser, car l’argument de cet article sera d’opposer le systématique (j’aurais pu écrire l’obsessionnel) au divers, le modèle à l’infini des variations, l’unique au multiple qui devient la somme de ses variations et ainsi unique et multiple en même temps.

Suis-je claire ? Sans doute pas.

À la suite de Borgès (mais loin de son systématisme) je postule la bibliothèque conçue comme le monde ; somme de tous les mondes possibles. Le monde ici, tangible, « notre » terre, « notre » univers, « notre » système solaire (l’ordre de grandeur n’est peut-être pas ici respecté, tant mieux, cela nourrit d’autant plus mon argument) et les autres, ceux qu’on ne peut ni voir ni mesurer, issus de notre imagination humaine. Ainsi la bibliothèque que je fréquente est morcelée, éclatée dans le temps et dans l’espace, réunie uniquement dans mon esprit comme somme totale de tous ces lieux divers qui font partie de mon identité de lecteur et, plus récemment, d’écrivain.

Il y a les bibliothèques de mon enfance, tout d’abord, celle que l’on fréquentait tous les samedis matin, après les courses en ville, celle dans laquelle j’ai eu droit à la reconnaissance des années qui passaient en gagnant accès, dès mes 12 ans, aux salles jusqu’alors interdites des livres pour adultes. Finis les abrégés, les compactés, les Dickens sans les passages descriptifs et allusions sexuelles. C’est d’abord la bibliothèque qui a reconnu à mon esprit en devenir le droit au monde des grands, aux vocabulaires insoupçonnés et interrogations philosophiques (et est-ce vraiment un hasard que ce soit à la même époque que je rejette la religion, l’histoire du Dieu créateur ?) ouvrant sur tant d’autres mondes encore. En parallèle à cette bibliothèque municipale, il y a celle de mes parents, mélange de passages obligatoires et de miroirs dans lesquels je vois reflétés ceux qui m’ont mise au monde et aux livres. Puis celle de ma tante, comme dans les films, panneaux de bois et fauteuils de cuir y compris. Celle du collège, havre de paix dans ce monde éducationnel et chaotique où l’on peut s’extraire, le temps d’une pause déjeuner, de la réalité, pour voyager sous la mer, au centre de la terre, dans des galaxies lointaines et la terre du milieu.

Puis arrivent les premières bibliothèques universitaires, sommes de savoir, lieux de travail où s’accumulent sur les opulentes tables les cailloux du Petit Poucet de nos chemins de recherche.

Puis les bibliothèques associatives, petites et nombrilistes, dans lesquelles on fait le tour du petit monde lisible en quelques mois (pour se rabattre vite sur les coffres ouverts des bouquinistes des marchés où l’échange de livres s’opère avec échange d’argent, où l’on peut soudain décider de garder ou de rendre contre remboursement la précieuse porte vers l’ailleurs), et dans lesquelles nos suggestions d’achats sont systématiquement ignorées.

Les premières pièces de ma bibliothèque de Babel personnelle sont des salles de lecture (l’université exceptée, mais si peu), où l’on s’attarde ou pas, où l’on butine, goûtant brièvement au plaisir plus riche à venir. Mais la bibliothèque n’a pas donné toutes ses possibilités, et mon passage de l’autre côté du miroir de l’écriture dévoile soudain un monde jusqu’alors inimaginé, une superposition de bibliothèques et de livres : l’existant et le possible.

S’asseoir sur la frontière

Écrire dans une bibliothèque, c’est s’asseoir sur la frontière. Derrière, le monde connu, accessible, abordable. Devant, l’inconnu. On a beau avoir fait un plan, on ne sait pas ce que le texte va devenir. Au hasard d’un titre aperçu, derrière, dans un rayon, tout peut bousculer. On sort le livre, l’ouvre, lit quelques lignes, et le livre en devenir, devant, est transformé à jamais. C’est là que se situe la bibliothèque de Babel, entre l’existant et le possible, entre la superposition des bibliothèques de la réalité et l’incommensurable possible du livre en cours qui, une fois complété, viendra rejoindre ses collègues, prendra sa place de l’autre côté de la frontière. La bibliothèque de Babel, c’est tout simplement le monde de la littérature. Celle du passé, couchée déjà sur manuscrit ou imprimée sur papier, numérisée pour internet, téléchargeable ou consultable sur écran, et celle à venir qui, pour l’heure, attend de l’autre côté de la frontière sous forme de projet, d’idée, de désir dans l’esprit de celui qui s’attellera un jour à trouver les mots. Ce sont les mots qui traversent la frontière entre possible et réalité, qui s’attachent à la feuille ou au document informatique, qui s’imposent, majestueusement ou timidement, au modeste écrivant.

C’est sans doute pour cela surtout – même si je n’y pense que maintenant – que j’aime animer des ateliers d’écriture en bibliothèque, sentir le bourdonnement des mots possibles entourer le groupe pour se poser sur telle ou telle feuille, tel ou tel écran, transiter par l’imagination de tel ou telle participant(e).

Oui, la bibliothèque de Babel existe, non pas uniquement hexagonale (mais c’est un possible comme un autre), avec ou sans puits d’aération et balustrades basses. Les étagères peuvent être au nombre de vingt ou plus ou moins, de cinq par côté ou pas, peu importe. Ce qui importe, c’est que la bibliothèque n’est pas seulement là pour figurer l’infini, elle est l’infini, elle est l’infini de la littérature, et nous sommes tous, ainsi, infinis avec elle.

Octobre 2010