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Antiquité, Lumières et Révolution : l’abbé Leblond (1738–1809)

« Second fondateur de la Bibliothèque Mazarine »

Études rassemblées et publiées par Patrick Latour
Catalogue rédigé par Isabelle de Conihout
Paris, Bibliothèque Mazarine, 2009, 159 p., 26 cm
ISBN 978-2-7284-0047-8 : 20 €

par Raphaële Mouren

Du 19 novembre 2009 au 26 février 2010, la bibliothèque Mazarine a commémoré le bicentenaire de la mort de l’abbé Leblond, son bibliothécaire pendant la Révolution. L’exposition, somptueuse par la qualité des ouvrages choisis, était accompagnée d’un volume qui réunit la description des ouvrages exposés et une collection de onze essais consacrés à l’abbé Leblond.

Après la préface du directeur de la bibliothèque, l’ouvrage commence par une brève présentation, fort bienvenue, de l’abbé Leblond par Patrick Latour, mêlée de la critique historiographique des rares publications ayant déjà partiellement étudié le bibliothécaire de la Mazarine. Il se poursuit par une aride bibliographie non commentée, propre à décourager le lecteur le plus bibliographe, et complétée d’un état des sources : les deux auraient sans doute gagné à être soit étoffés, soit renvoyés en annexe.

Les premiers articles, de Christophe Vellet et Mathilde Avisseau-Broustet, rappellent la carrière scientifique de Leblond, numismate, primé à plusieurs reprises par l’Académie des Belles-Lettres qui l’élit très jeune en son sein. M. Avisseau-Broustet s’arrête sur une des publications les plus importantes de Leblond, le catalogue illustré de la collection de pierres gravées du duc d’Orléans.

Une carrière de bibliothécaire

Les chapitres suivants sont consacrés à l’action de Leblond comme bibliothécaire de la Mazarine, membre des comités révolutionnaires qui veillent aux destinées des dépôts littéraires, et collectionneur. P. Latour propose un récit enlevé de la carrière de bibliothécaire de Leblond, nommé sous-bibliothécaire à 32 ans, s’emparant sans vergogne du poste de bibliothécaire à la Révolution, protégeant la bibliothèque de plusieurs dangers malgré quelques vicissitudes qu’il ne peut éviter, comme la transformation pendant quelque temps du collège des Quatre-Nations en prison. Leblond obtient en 1796 de pouvoir, comme la Bibliothèque nationale, choisir pour la Mazarine des livres dans les dépôts littéraires : il peut ainsi enrichir la bibliothèque de pièces rares. Céline Lèbre s’intéresse aussi aux entrées plus conventionnelles, les achats et les dons, mettant en lumière les changements dans les acquisitions, et en particulier dans les abonnements de périodiques, entre l’époque de Leblond et celle de son prédécesseur, Hooke.

Mireille Pastoureau fait passer le lecteur de l’autre côté de la porte : celle qui sépare les deux bibliothèques, la Mazarine et l’Institut, passage autrefois muré et qui a aujourd’hui retrouvé la porte d’entrée de la première. La salle de lecture qui est aujourd’hui celle de l’Institut a été aménagée par Leblond pour en faire une extension de la bibliothèque Mazarine, ce qu’elle ne fut jamais.

Leblond fut aussi pendant dix ans, de 1790 à 1800, un membre important des commissions successives qui, tout au long de la Révolution, depuis la Commission des Quatre-Nations jusqu’au Conseil de conservation des objets de sciences et d’arts, s’efforcent d’agir pour aider à la prise en main des livres confisqués et réunis dans des dépôts littéraires. Dominique Varry dépeint le groupe socioculturel qui constitua ces comités, cette « dernière phalange » qui, collectivement et personnellement, a assuré la survie de principes bibliothéconomiques hérités du passé, mais a aussi jeté les bases d’une profession de bibliothécaire presque entièrement renouvelée et soudainement augmentée par les besoins nouveaux créés par ces masses de livres réunis par la Révolution. Ils passèrent ainsi le relais à une « première cohorte » de ces nouveaux bibliothécaires, les futurs Gabriel Peignot, Antoine-Alexandre Barbier ou encore Charles Nodier. Ségolène Chambon retrace ces dix ans de commissariat, l’histoire et le rôle de ces commissions qui furent chargées de suivre les conséquences des confiscations massives et d’en assurer la gestion. Son article est précieux pour mieux comprendre l’histoire des bibliothèques pendant cette période, mais les trois articles de S. Chambon, Emmanuel Schwartz et D. Varry auraient gagné à être un peu mieux harmonisés, pour éviter les redites.

E. Schwartz présente en miroir l’abbé Leblond et Alexandre Lenoir, et surtout leur action pour la sauvegarde des œuvres d’art confisquées : leurs inventaires et leurs jugements montrent des hommes rigoureux et de bon sens, qui, comme le premier l’a fait pour les livres confisqués et la Bibliothèque nationale, ne sont pas prêts à laisser tout l’art au futur Muséum du Louvre.

Bibliothèque privée

Isabelle de Conihout, enfin, clôt la première partie de l’ouvrage par un petit article plein de richesses, consacré à la bibliothèque privée de Leblond. Utilisant deux exemplaires annotés du catalogue de la vente de cette collection, organisée en 1810 par Guillaume II Debure, elle identifie un des acheteurs désigné par une abréviation, le marquis Trivulzio, pour qui Debure achète des livres qui se trouvent aujourd’hui à la bibliothèque Trivulziana de Milan. Elle localise ainsi l’exemplaire Leblond des chants de Matteo Bandello, imprimé à Agen en 1545 : sa reliure Derome mosaïquée caractéristique, reproduite p. 92, avait été exposée à l’été 2009 par la bibliothèque Trivulziana sans que l’origine du livre soit identifiée  *. Ses recherches lui font retrouver un libraire inconnu de tous les répertoires, déjà croisé en 1989. Mais en suivant la piste d’un livre fort rare, la Cazzaria, elle ne trouve qu’une mention « fugitive » dans un catalogue de la bibliothèque de Berlin qui laisse augurer un funeste destin lors de la Seconde Guerre mondiale…

Trente livres exposés et décrits

De la même façon qu’en 2002 la bibliothèque avait célébré Mazarin avec les trente plus beaux livres choisis par Naudé, ce sont trente livres entrés grâce à Leblond, essentiellement à partir des confiscations révolutionnaires (le lecteur curieux s’interroge sur un des rares livres entrés par une autre voie, le somptueux Flavius Josèphe enluminé du début du XVIe siècle « obtenu par échange avec le ministère de la Justice ») qui ont été présentés et sont décrits dans le catalogue, après un choix qu’on imagine difficile. Allant du XIe au XIXe siècle, manuscrits et imprimés bénéficient chacun de deux illustrations, et de notices souvent consacrées aux livres eux-mêmes, évitant la plupart du temps les généralités parfois de mise dans ce genre de texte. Choisis pour leur décoration, leur contenu ou leur rareté, ils illustrent l’histoire du livre, l’histoire de l’art, l’histoire politique et culturelle : livres d’heures, récits de voyage, recueils d’illustrations, romans et poésies... Ce catalogue se lit plaisamment et présente des livres fort rares et fort beaux.

On aurait aimé en savoir un peu plus sur le fonctionnement de la bibliothèque Mazarine pendant ces dix ans, les heures d’ouverture, le public, les livres prêtés... Mais bien que de taille modeste, cet ouvrage apporte de nombreuses informations sur l’histoire de la bibliothèque Mazarine, et plus largement sur l’histoire des bibliothèques françaises pendant la Révolution.

  1.  (retour)↑   « Sei secoli di legature : legature storiche e di pregio dalle collezioni della Biblioteca Trivulziana », dans Libri & documenti, numéro spécial, agosto 2009, Milano, Archivio storico civico e Biblioteca Trivulziana, Castello Sforzesco, 2009, n° 50.