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Des nouvelles du futur (des bibliothèques)

Gilles Éboli

Juin 2006 : congrès du centenaire de l’Association des bibliothécaires de France (ABF) à Paris, intitulé « Demain, la bibliothèque  1 ». Novembre 2009 : colloque de l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques (Enssib) à Villeurbanne, intitulé « Horizon 2019 : bibliothèques en prospective  2 ». Entre ces deux dates, la profession a eu maintes occasions de s’interroger sur son avenir, le thème restant d’ailleurs d’une actualité telle que l’ABF l’a régulièrement décliné dans ses congrès annuels depuis 2006, et que l’Enssib se propose dès 2010 d’institutionnaliser et de décentraliser son rendez-vous. On devine les enjeux de cette problématique à l’heure où bien des horizons, et pas seulement pour les bibliothèques, s’obscurcissent – ou du moins deviennent plus flous encore. Dans son raccourci introductif à « Horizon 2019 », Pascal Ory plantait trois décors possibles : la dissolution du concept de bibliothèque dans le système d’information libéralo-libertaire, la création de « réserves d’indiens » coexistant pacifiquement avec un monde parti sur d’autres pistes, et enfin la recomposition du concept suivant une loi de compensation « global-local » mettant en exergue proximité, matérialisation et service public.

Dans cette perspective, il peut être intéressant de réexaminer les trois axes de travail posés en 2006 en intégrant les éléments nouveaux mis en avant depuis, à travers les multiples journées d’étude, colloques et congrès qui ont parsemé de façon constructive le chemin des bibliothécaires de Paris 2006 à Villeurbanne 2009. Qu’en est-il en effet de la bibliothèque hybride et de la prise en compte de la révolution numérique dans les établissements ? Quid de ce mouvement du métier devant conduire de la collection aux publics, replaçant l’usager au cœur d’un dispositif ayant jusque-là privilégié le document ? Enfin, les bibliothèques doivent-elles toujours s’affirmer comme lieu de vie dans la cité plutôt que comme stock de documents à consulter ou emprunter ?

Solide et liquide

Autant commencer par le numérique : personne ne conteste le fait que sa révolution bouscule, pour ne pas dire ébranle ou renverse, les modèles patiemment construits, requalifie des objets dont la nature était perçue comme immuable. Ici, le balancement matériel/immatériel de la bibliothèque hybride s’est décliné pour les documents en balancement solide/liquide, et pour les services en local/global. Le livre matériel se voit ainsi doté, après deux millénaires de bons et loyaux services, d’une nouvelle vertu, on n’ose pas dire sa finitude, caractéristique inexacte et connotée, mais son caractère clos, fermé : le point est fait, un repère est posé, stable, dans son contenant comme dans son contenu, une autre noblesse en quelque sorte, complétant et/ou étant complétée par l’objet fluide, instable, évolutif, liquide pour tout dire, qu’est l’objet numérique. Précisée pour les collections, cette requalification s’applique aussi bien aux services, et le paradoxe ici, si paradoxe il y a, est de voir le virtuel global requalifier positivement le matériel local. On y revient dans un instant.

Pour l’heure, retournons à nos moutons numériques avec, justement (?), une nouvelle notion à intégrer désormais dans notre paysage, celle du « bain numérique  3 », pour filer la métaphore aquatique. Le mieux est ici de se représenter, sinon l’intérieur d’un « geek 4 », du moins la chambre d’un « digital native 5 » : ordinateur fixe, ordinateur portable, i-phone, wii, à la rigueur récepteur de télévision branché sur la télévision numérique terrestre (TNT) sont à portée d’œil et de main autour du lit défait pour les uns, du bureau impeccablement rangé pour d’autres. On reviendra en fin d’article sur la transposition symbolique de cet univers dans l’espace de la bibliothèque. Retenons ici les applications disponibles, désormais vitales pour les usagers post-révolutionnaires qui voudront pouvoir s’y baigner à la bibliothèque aussi.

Passons maintenant, puisqu’on ne pourra pas l’éviter, à la bibliothèque numérique, pour aborder une autre notion émergente, celle d’identité numérique. Dire que les bibliothèques aujourd’hui, à propos de ces traces qu’elles inscrivent sur le net, développent des stratégies cohérentes et concertées s’appuyant sur un projet global, au sein duquel matériel et immatériel sont envisagés et traités de façon raisonnée et complémentaire, n’est pas encore possible. L’existence, au sein du Conseil du livre  6, d’une commission œuvrant pour un schéma numérique le prouve pour ce qui concerne les collections numérisées : qui numérise quoi et pourquoi, on ne le sait pas bien encore. Ce n’est pas la seule bibliothèque numérique qui est ici en cause, mais bien l’ensemble du dispositif de présence sur internet, à la collection numérisée accessible sur le portail s’étant ajouté un « hors portail » comme il y a un hors les murs avec Flickr, Netvibes, Facebook  7, etc. Quelle cohérence, pour quel objectif et pour quel projet ? La question se pose si on veut éviter le simple ajout parallèle et périphérique. Facebook et territoires adjacents nous conduisent, pour terminer cette première approche des succédanés de la bibliothèque hybride, au web 2.0 et au web communautaire.

Deux choses : tout d’abord, l’impression d’un surinvestissement professionnel sur le web 2.0, voulant peut-être compenser le retard pris dans ce domaine à la fin des années 1990 et au début des années 2000 par les bibliothèques. Le nombre de journées d’étude spécifiques consacrées à ce problème est impressionnant, peut-être pas toujours légitime : il dénote en tout cas une forte volonté d’évolution. Le surinvestissement tente aussi, peut-être encore, de se donner les moyens d’appréhender cette autre notion nouvelle par rapport à 2006, celle des réseaux sociaux et du numérique communautaire. Le web 2.0 dans la bibliothèque hybride, gadget éphémère ou tendance plus profonde ? Je serai tenté par la seconde proposition de l’alternative si, là encore, elle intervient comme pièce constitutive de l’identité numérique, voire plus largement de l’identité de la bibliothèque.

Tous acteurs

De fait, si on considère le web 2.0 du point de vue de la capacité de l’internaute (et donc de l’usager) à être acteur du web (et donc de la bibliothèque), on peut passer par voie de conséquence logique de la bibliothèque hybride à la question des publics. Et plus largement, en élargissant, un peu vite, la perspective d’un modèle de bibliothèque basé sur le couple production/distribution (c’est-à-dire collection/prêt) à un modèle basé sur la servuction (ou production de services). En élargissant encore, et toujours aussi vite, on entrevoit un métier aux prises avec le passage d’un paradigme vertical, prescriptif et collectif, au cœur de métier centré sur la collection, à un paradigme horizontal, participatif et personnalisé, au cœur de métier centré sur le public. Avec pour corollaire le passage de la gestion du stock à la gestion du flux, pour ne pas dire de la gestion du solide à la gestion du liquide, et pour avatar le passage d’une politique de l’offre à une politique de la demande.

Détaillons. Tout d’abord pour éviter les schémas trop réducteurs : la gestion du flux n’annule pas la gestion du stock, la demande n’est pas l’ennemie de l’offre, comme le public n’est pas l’ennemi de la collection, et enfin la nécessaire individuation n’abolit pas le projet commun ; tout est affaire d’équilibre et d’évolution plus que de rupture et de révolution, l’affaire donc n’étant plus de savoir si « les bibliothèques existeront encore demain mais de quelles bibliothèques demain aura besoin 8 ».

Le public, mis à la porte solide et matérielle par des horaires inadaptés, des collections élitistes et envahissantes, des bâtiments mal situés sur le territoire, voire inexistants, reviendrait donc par la fenêtre liquide et virtuelle. Mieux, ce client-roi du libéralisme triomphant se voudrait aussi acteur ! Évitons la caricature et posons ce qui peut être posé. D’abord en affirmant haut et fort que, dans le domaine de la relation à l’usager et en se rangeant sous la bannière de l’« orienté publics », il est possible aujourd’hui avec les moyens humains et technologiques qui sont les nôtres d’aller au-delà du cahier des suggestions : commentaires sur les notices, classement des ouvrages les plus empruntés, blogs, communautés d’e-lecteurs, audioblogs, speed-booking, wikis, etc. La liste des co-constructions bibliothécaires-usagers peut s’allonger à l’envie, recouvrant à l’occasion d’habits neufs d’anciens oripeaux, mais pourquoi pas ? Il est clair qu’un travail est à mener pour une meilleure prise en compte non seulement des attentes de l’usager individu, mais de l’individu lui-même. Ce travail est d’autant plus indispensable que règne sur internet une abondance documentaire qui, paradoxalement, enjoint au bibliothécaire de créer désormais de la rareté, une rareté ciblée, analysée, adaptée donc à un individu donné.

Cette adaptation requiert de multiples compétences, la moindre n’étant pas le nécessaire « profilage » du public : pour offrir une réponse individualisée à sa demande, mais aussi parce que les bibliothécaires ont à gérer au plus près l’attention disponible de leur public. Conséquence du règne de l’abondance, la raréfaction du temps que l’usager peut consacrer à sa demande impose une efficacité préparée. Cette économie de l’attention disponible comme cette transmutation de l’abondance en rareté, en apparence nouveautés dans le métier, recouvrent encore une fois d’anciennes compétences, bien connues des documentalistes comme des bibliographes – mais à relooker  9.

Dernière piste concernant l’irruption du public dans le jeu bibliothéconomique, ses propres traces : si la collection se construisait bien sur les choix du personnel, internet se construit lui sur les connexions des internautes, leur nombre, leur fréquence. D’électeur, l’usager se transforme en élu, de façon souterraine et aveugle certes, mais bien réelle. La traduction de ce nouvel adage dans nos établissements peut bien évidemment faire naître quelque perplexité.

J’ai la même à la maison

Mais pourquoi, au final, s’évertuer à recentrer l’activité des établissements sur les publics, certains pouvant agiter le spectre du supermarché, la dictature du consommateur et l’abandon de la mission ? C’est ici qu’entre en jeu le syndrome bien connu du « j’ai la même (bibliothèque) à la maison » : pourquoi se déplacer (loin parfois, à des heures indues souvent) quand internet offre une bibliothèque aux étagères chaque jour mieux remplies ? Pourquoi enfin construire et payer encore des bibliothèques quand Google a réglé la question (et pas seulement pour des médias en mal d’annonce fracassante, mais aussi pour des élus aux prises avec de quotidiennes quadratures du cercle budgétaires, des administrateurs cherchant des réponses aux questions de ces élus, etc.). Pourquoi : à cause, entre autres choses évidemment, du « troisième lieu » (premier lieu : le foyer ; deuxième lieu : le travail ; troisième lieu : la bibliothèque, le cinéma, le musée, etc.) et du « présentiel ». Malgré l’apothéose chaque jour nouvelle du numérique, les humains persistent à vouloir rencontrer de vrais gens dans de vrais lieux pour faire autre chose ou la même chose mais autrement qu’à la maison et au travail, pour… vivre ensemble.

En Scandinavie tout d’abord (la célèbre bibliothèque n° 10 d’Helsinki, le projet de bibliothèque municipale d’Oslo, sans parler de Rotterdam ou Delft), puis en Grande-Bretagne (avec le mouvement des « learning centers » pour les bibliothèques universitaires et des « idea stores » pour les bibliothèques publiques), les bibliothécaires ont accompagné ce mouvement, répliquant à « j’ai la même (bibliothèque) à la maison » par « j’ai la même (maison) à la bibliothèque ». C’est l’idée centrale de la « living room library », où rayonnages et documents cèdent de la place aux sofas et tables basses. Troisième lieu, living room library, lieu de vie : peu importe l’appellation pour les descendants des séjourneurs, qui voudront à la bibliothèque aussi retrouver le bain numérique, mais pas seulement.

La tendance « lieu de vie » entraîne en effet d’autres conséquences-composantes. En premier lieu, une nécessaire « mise en spectacle » de la collection qui n’a pas encore disparu : facing, coup de cœur, vitrines, parcours, cette dramatisation du rayonnage doit faire écho à l’enrichissement des notices du catalogue (vignettes, tables des matières, biographies des auteurs, permaliens, etc.). Autre tendance émergente, l’événementialisation de l’institution. Passant de la collection au public, du stock au flux, on passe nécessairement du statique au mouvement, de la structure à l’événement. Il n’est pas question ici de faire du music-hall (même à l’Alcazar de Marseille), mais bien de favoriser l’éternelle mise en relation du public et de la collection en rendant vivant l’établissement qui la met en scène, en y favorisant par des rendez-vous multiples et réguliers, liés à la collection, les occasions de débats, de rencontres avec la création, de rencontres tout simplement, intégrant par là la programmation à un projet global, et en incluant au cœur du dispositif des espaces jusque-là vécus au mieux comme périphériques : salles d’exposition, salles de conférence, auditoriums, voire, puisque participation il peut y avoir, salles de répétitions, ateliers, etc.

Dernier aspect à prendre en considération : le métissage des formes  10. La bibliothèque, dans ce registre de l’événementialisation, a en effet tout à gagner en s’inspirant, en s’enrichissant des autres formes de rencontres avec le public : après avoir sollicité les ressources de la muséographie, pourquoi ne pas s’inspirer du spectacle vivant notamment, et pas seulement pour le conte ?

Les vrais bibliothécaires

Et le bibliothécaire dans tout ça ? Dans son récent mémoire, Raphaële Gilbert, bibliothécaire à venir, s’interroge : « Est-il encore possible d’être bibliothécaire  11 ? » La question est d’autant plus légitime que, tout comme le public, le bibliothécaire devient lui aussi acteur. Nouvelle conséquence paradoxale de l’impact de la révolution numérique sur le métier : le déplacement qu’elle induit des établissements dans la chaîne du livre. Jusque-là placées en bout, autour de la fonction de distribution, les bibliothèques remontent dans la chaîne avec des fonctions de production : la production de la rareté en est un exemple, l’événementialisation en est un autre, on pourrait les multiplier, de telle sorte qu’on ne sait plus s’il va exister encore de vrais bibliothécaires comme il y a de vrais gens. C’est ici que plusieurs commentateurs, après le retour du public (en attendant le retour du prêt que certains voient se dessiner au cœur de la bibliothèque lieu de vie), convoquent le retour des valeurs. Construire la bibliothèque de demain autour de la bibliothèque hybride centrée sur les publics, forum et lieu de vie dans la cité sans doute, mais sur un socle de valeurs clairement réaffirmé au risque de la dispersion et de la dissolution. Égalité avec un accès libre et gratuit aux savoirs, fraternité avec une culture qui se discute et se partage, liberté avec une bibliothèque qui permet à chaque individu de se construire : la trilogie républicaine peut encore nous éclairer.

Janvier 2010