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L’art contemporain a-t-il sa place en bibliothèque publique ?

Céline Meyer

Les bibliothèques publiques ont des collections d’œuvres d’art qui peuvent faire pâlir les musées et les galeries d’art. Et la constitution de ces fonds, qui remonte historiquement à la période révolutionnaire, est en constante évolution : estampes, photographies, livres d’artistes, arts numériques, etc. Certaines bibliothèques territoriales savent, en effet, très bien valoriser la diversité de leur patrimoine artistique et soutiennent la production contemporaine. Pourtant, elles ne sont pas encore perçues, ni par le public, ni par leur tutelle, comme des lieux de diffusion et de création artistiques. Comprendre les raisons de cette lacune, c’est s’interroger sur la place de l’art en bibliothèque et sur la place de la bibliothèque dans le monde de l’art.

On peut légitimement se demander pourquoi les bibliothèques municipales et départementales auraient un rôle spécifique à jouer, aux côtés des autres institutions culturelles – bibliothèques spécialisées, musées, écoles d’art – dans la diffusion et la création des arts plastiques. En effet, leur principale mission est de rendre possible l’accès à l’information et à la lecture, droit fondamental. Or, la définition même d’une œuvre d’art, c’est qu’elle n’a aucune visée, sinon esthétique et émotionnelle. La tendance actuelle à voir dans les médiathèques des lieux dédiés à l’information et à la formation ne les prédispose donc pas à se positionner comme des lieux d’accueil de l’art contemporain.

L’appropriation de l’art contemporain : le projet des artothèques

De fait, les rapports des bibliothèques à la création sont souvent pensés en termes de conservation des ferments des œuvres à venir ou au mieux de « recréation ». Tout se passe comme si le lien entre les collections et l’œuvre nouvelle relevait davantage de l’initiative de lecteurs créatifs, qui détournent et instrumentalisent les collections, que d’une volonté délibérée des bibliothécaires de constituer un environnement propice à la rencontre avec l’œuvre d’art.

En réalité, ces deux conceptions se complètent plus qu’elles ne s’opposent. Accompagner le public dans son appropriation de collections d’art encore intimidantes par de nombreux aspects et participer activement à la création du patrimoine artistique de demain, à travers l’expérimentation et le soutien à la production : voilà la double ambition des artothèques.

Le mot « artothèque » désigne toute structure qui pratique le prêt d’œuvres d’art. Depuis ses débuts, le concept étonne : comment prêter une œuvre d’art, produit par essence unique et précieux ? Alors qu’une copie d’un livre est encore un livre, celle d’une œuvre d’art n’est plus une œuvre d’art mais une reproduction. Le tour de force des artothèques est de rendre accessibles des œuvres à la fois authentiques et multiples : à la différence de la copie standardisée, les pièces multiples, conçues comme telles par l’artiste, n’abolissent pas l’existence de l’œuvre d’art.

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Galerie de prêt. © Artothèque de Saint-Priest

En France, les premiers prêts d’œuvres d’art datent des années 1960 et s’effectuent dans un contexte national favorable à la démocratisation de la culture. Dès les années 1970, les villes de Caen, Nantes et Grenoble pérennisent ce concept, mais le véritable coup d’envoi du développement des artothèques sera donné par la politique culturelle du gouvernement au milieu des années 1980. L’État alloue 30 000 euros à toute collectivité locale qui désire prêter des œuvres d’art. La multiplication des artothèques est conçue comme un facteur de rapprochement entre la culture et la vie quotidienne en même temps qu’un moyen de relancer le marché de l’art. Entre 1983 et 1986, ce ne sont pas moins de vingt-sept artothèques qui sont créées, et une vingtaine d’autres qui verront encore le jour après cette date, dans des bibliothèques, des musées ou des centres culturels.

Éduquer le regard pour créer de nouvelles habitudes culturelles

Les artothèques reposent sur le principe élémentaire suivant : choisir une œuvre est le premier acte d’appropriation de l’art. Le choix engage une démarche active et personnelle de la part de l’emprunteur. Celui-ci distingue une pièce parmi des centaines d’autres selon des critères qu’il élabore lui-même. Des personnes non amatrices d’art sont ainsi amenées à construire dans la durée une sensibilité artistique singulière et parfaitement cohérente. C’est la fréquentation intime d’objets d’art sur une longue durée (de deux à trois mois) qui éduque le regard et le rend plus exigeant. Si, au début, les adhérents cherchent une œuvre assortie à leur canapé, grâce aux rencontres avec les artistes et surtout à leur propre expérience, ils s’aventurent vite dans des contrées moins connues. De Soulages à Pierre Ardouvin… En accrochant toutes les œuvres empruntées par un usager au fil des années, l’artothèque de Caen  1 a pu montrer que les emprunteurs étaient capables, à partir de l’offre disponible, de se forger leur propre trajectoire dans la création contemporaine.

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Galerie de prêt. © Artothèque de Caen

L’appropriation est aussi physique et affective. À la différence de l’œuvre du musée immobile et sacrée, l’objet élu est manipulé et intégré à la vie quotidienne. En le disposant dans son habitation, l’emprunteur amorce une réflexion sur son identité et sa spatialité : la pièce se charge du sens de l’œuvre ; celle-ci s’imprègne de la vie du lieu. Au fil du temps se construit une relation émotionnelle entre l’œuvre et son propriétaire éphémère qui peine parfois à s’en détacher. En découvrant le vide laissé par l’œuvre d’art décrochée, l’emprunteur prend conscience de toute la place que celle-ci occupait : il reconnaît l’œuvre d’art pour elle-même et non plus pour ses aspects utilitaires et inessentiels.

Les œuvres d’art, en effet, ne sont pas de simples objets dont la qualité principale serait la beauté. Elles sont avant tout des artefacts humains qui délivrent un message sur une certaine façon d’interpréter le monde. « Ce que laisse le passage d’une œuvre dans une vie, au-delà de sa présence physique et du simple plaisir esthétique qui pourrait en découler, c’est l’ouverture sur un champ nouveau, le déplacement du regard, la conscience de l’autre et de sa vision du monde. […] Une œuvre succédant à une autre, l’emprunteur explore un chemin unique, le sien, qui lui permettra au fil du temps, non seulement de se familiariser avec l’art contemporain, mais plus encore de contribuer à se construire une meilleure connaissance du monde et de lui-même 2. »

C’est pour explorer la richesse de ces visions du monde que les artothèques s’efforcent de bâtir des collections qui soient représentatives de la création contemporaine en arts plastiques. À Hennebont, dans le Morbihan, les emprunteurs peuvent découvrir toutes les grandes démarches et courants de l’art contemporain de 1945 à nos jours. Plusieurs artistes sont suivis dans la durée et, depuis deux ans, l’artothèque essaie d’ouvrir son fonds à d’autres supports que la gravure et la photographie en acquérant des volumes, des œuvres sonores et du multimédia.

De nouveaux foyers de la création contemporaine ?

C’est bien à travers leurs expérimentations, leurs réussites et parfois même leurs échecs, que les artothèques parviennent à affirmer leur volonté de porter la création contemporaine au centre de leurs préoccupations. Dans un contexte favorable à la sortie de l’art du cadre muséal, elles représentent un lieu alternatif susceptible d’offrir aux créateurs les conditions nécessaires à leurs innovations artistiques. Accueillir les artistes d’aujourd’hui, diffuser leurs œuvres les plus contemporaines et soutenir le processus créatif pour lui-même font ainsi partie des attributions légitimes des artothèques qui prennent position sur la scène de la création contemporaine.

C’est pourquoi la Maison du livre, de l’image et du son (MLIS) de Villeurbanne privilégie les résidences pour ses expositions annuelles, revendiquant son inscription en amont même de la création, sur le versant de la production. Pour « Or something like that… » (2008), Wilfrid Almendra a présenté un ensemble de trois sculptures, spécialement conçues pour le lieu : Phasmatodea, mobile floral de tubes chromés, Shell, Swell with a Blonde Hair, reproduction ironique et hybride de La naissance de Vénus, et douze casques en fil de fer, entre imaginaire du voyage et haute technologie (dont l’un acheté par l’artothèque). Chaque nouvelle sculpture est l’occasion pour l’artiste « de fabriquer de l’aventure, par l’expérimentation empirique de techniques inédites ou par une mise en danger physique assumée, de lui-même et de la pièce. Ce dépassement de soi, parfois visible, parfois caché dans la couche de peinture qui vient recouvrir une pièce auparavant minutieusement travaillée, est intimement lié au résultat final, c’est-à-dire l’œuvre achevée, et est aussi important, si ce n’est plus, qu’elle 3 ».

Les artistes sont demandeurs de ces types de projets qui leur permettent de se faire connaître et/ou de concevoir une installation dans le cadre spécifique de l’utilisation qui sera faite de leurs œuvres. C’est-à-dire de leur valeur d’usage auprès d’un public qui n’est pas nécessairement celui qui se rend habituellement dans une galerie ou dans un musée d’art contemporain. Pour Hélène Decaudin, présidente de l’Association de développement et de recherche sur les artothèques (Adra)  4, la médiathèque est ainsi « le seul lieu de l’art contemporain où sont prises en compte les conditions de la réception de l’œuvre ». Par ailleurs, ces projets de production et d’édition conduisent les artistes à expérimenter des techniques, des rapports à l’œuvre et au public qu’ils ne connaissent pas, ou qu’ils ont encore peu eu l’occasion d’approfondir.

Les publics de l’art contemporain en bibliothèque

Cependant, à l’exception des artistes, qui s’intéresse à la bibliothèque publique comme laboratoire de création ? Il est difficile de distinguer, parmi les visiteurs, ceux qui se rendent à la médiathèque pour son offre documentaire de ceux qui s’y rendent spécifiquement pour des œuvres d’art. C’est peut-être aussi l’atout, majeur, des bibliothèques, par rapport aux autres lieux de diffusion artistique, de mêler un public assez hétérogène, constitué d’amateurs d’art, de curieux, de badauds.

Plusieurs expériences ont été lancées par les bibliothèques elles-mêmes pour tenter de mieux connaître leur public. Forte de ses 250 à 300 prêts mensuels, l’artothèque de Grenoble a d’abord suivi le trajet pendant un an d’un tableau, assez neutre pour plaire au plus grand nombre. Ce travail a donné lieu à une série de quatre portraits d’emprunteurs, tous très différents dans leur profil et dans leur sensibilité à l’art. Pour les vingt ans de l’artothèque, une seconde expérience a été menée. L’exposition « Tout doit disparaître » invitait les usagers, au cours de la dernière semaine, à décrocher une œuvre à laquelle ils s’identifiaient en mettant leur propre portrait au polaroïd en lieu et place du vide laissé par le décrochage.

Plus « sérieuses », les enquêtes de fréquentation des artothèques  5 dressent un portrait assez différent de l’emprunteur moyen, très éloigné de l’image et de l’idée de démocratisation culturelle que voudraient renvoyer les artothèques. Ces enquêtes montrent que les emprunteurs particuliers sont plutôt diplômés, féminins, cadres supérieurs et professions libérales, déjà sensibles à l’art. Parmi leurs motivations : le désir du collectionneur freiné par les prix du marché de l’art, le caractère moins intimidant des artothèques par rapport aux galeries d’art, l’occasion de pouvoir partager ses goûts artistiques avec ses proches, d’approfondir sa relation aux œuvres avant de passer à l’acte d’achat.

Parmi les publics concernés par l’art contemporain en bibliothèque, outre les artistes et les particuliers, il ne faut pas oublier tous les partenaires  6 qui participent aux manifestations et sans lesquels l’action artistique ne pourrait pas exister : les galeries d’art, les associations, les écoles d’art, les musées et centres d’art contemporain, les festivals, etc. La mise en commun des volontés et des ressources de l’action artistique à destination du plus large public possible constitue une prise de position commune à toutes ces structures. Cette ouverture à d’autres professionnels du monde de l’art permet aux bibliothèques d’assumer plus facilement leur rôle de diffuseur et de producteur sur la scène de la création contemporaine.

L’avenir des artothèques françaises

En expérimentant des formes variées de partenariats et de médiations, les bibliothèques contribuent à la démocratisation et à la diffusion de l’art contemporain, prouvant que leurs collections d’art ont une raison d’être. Ce qui se joue dans ce positionnement, c’est non seulement leur présence au centre des débats culturels de leur époque, mais également la vision de la société sur la création contemporaine. Or, force est de constater qu’en dépit des initiatives des artothèques, ce regard est toujours imprégné d’une certaine forme de rejet, parfois violent, qui s’explique par le sentiment d’exclusion et de malaise face à ce que l’on ne comprend pas. De fait, les artothèques françaises ne touchent qu’une faible audience, qui se trouve déjà dans une disposition favorable à la réception de l’art contemporain. Vingt-cinq ans après l’essor des collections d’art contemporain, le bilan est donc en demi-teinte. Il s’expliquerait en partie par le fort déficit d’image dont souffrent les artothèques. La communication faite autour du terme qui les désigne et de leur concept a été insuffisante. De plus, l’irrégularité de leur répartition sur l’espace national et l’hétérogénéité de leurs démarches ont nui à leur reconnaissance. Mais les vraies causes sont à rechercher dans l’insuffisance des budgets par rapport à l’évolution du marché de l’art et dans l’absence de légitimité octroyée par les décideurs publics.

Depuis dix ans, les artothèques s’organisent pour inverser la tendance : elles ont constitué un réseau national, l’Adra, qui rassemble vingt-deux établissements et des acteurs du monde culturel. Le réseau s’est donné deux principales missions : enrichir les pratiques et réflexions de ses membres sur les problématiques du métier et favoriser les champs de la recherche propres aux artothèques. En outre, l’Adra est une plateforme de communication qui permet une meilleure visibilité nationale des artothèques et encourage l’adhésion à une politique commune pour certains projets. Le dernier en date est une invitation à réfléchir sur le sens même du prêt quasi gratuit d’œuvres d’art. Invité à donner un point de vue extérieur à l’institution, le philosophe François Coadou préférait la « médiation critique », la permanence de l’interrogation des artothèques « aux dispositifs d’annulation » de la crise de l’art contemporain que sont sa muséification et sa médiation classique. Car paradoxalement, c’est la crise qui fait tout l’intérêt de l’art contemporain : l’art, par définition, ne devant rien produire d’attendu, de convenu, de ce que la société veut entendre, « mais y apporter autre chose, qui la trouble ou qui, précisément, la mette en crise 7 ».

Février 2010