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La collectionneuse

Yves Desrichard

Dans un opuscule anonymement publié en 1848, Pierre-Joseph Proudhon, considéré (à tort) comme l’auteur de l’estimable formule, « La propriété, c’est le vol », revient sur cette notion à travers une série d’entretiens, dans lesquels l’un des interlocuteurs finit par avouer ingénument à l’autre : « Autrefois je croyais savoir ce que c’était que la propriété ; mais depuis quelque temps on nous a si bien expliqué la chose, que je ne sais plus qu’en penser 1 »

Les bibliothèques sont fondées, ou plutôt ont été fondées, sur cette notion, la propriété, et sur sa concrétisation la plus évidente, la collection, leurs collections. Depuis toujours, ou plutôt jusqu’à aujourd’hui, on évalue la richesse d’une bibliothèque à l’aune de ses collections, qualitativement, quantitativement, les deux même, pour les plus chanceuses. Depuis longtemps, jusqu’à hier, les forces de l’établissement étaient requises, avant tout, pour leur collecte, leur traitement, leur conservation, parfois (pas toujours) leur exploitation, leur communication.

Bien sûr, au cours des ans, sinon des siècles, cette notion de « collection » a connu des acceptions diverses, accueillant au fil d’un XXe siècle technologiquement foisonnant des supports de plus en plus variés, lors même que les siècles précédents avaient vu la domination bientôt sans partage, si l’on en excepte les parts excessivement précieuses, du papier. Mais enfin, jusqu’à ce matin, l’idée même de collection n’avait été interrogée, pour ce qui est de ses caractéristiques, qu’en ses marges.

Or… tout change : la documentation numérique ne peut plus répondre aux requis matérialistes jusque lors acceptés, sauf à confondre la collection et le réceptacle ; cette documentation n’est plus forcément possédée, définitivement possédée, mais peut se réduire à un accès séduisant, multiforme – mais temporaire ; elle n’est plus forcément proposée, même gratuitement, que par la bibliothèque ; même en faisant abstraction (qui le pourrait ?) des bouleversements numériques, les collections « traditionnelles » sont battues en brèche par d’autres supports, d’autres envies, entre trahisons et audaces, entre transgressions et explorations, au point que les bornages rassurants de l’établissement et de ses jouissances s’effacent ou se confondent. Surtout, la collection, les collections, peuvent ne plus être qu’un prétexte, un outil, une tentation – une contrainte. Scandale peut-être, opportunité à coup sûr.

Ce numéro du Bulletin des bibliothèques de France, dans sa neuve tradition, interroge ces changements, mais aussi ces fixités, à travers quatre axes : deux axes résolument théoriques, prenant en compte révolutions et restaurations, émeutes et répressions, et faisant intervenir bibliothécaires et étrangers. Et deux axes pratiques, le premier interrogeant la notion de frontière, le second proposant à l’examen prosélyte quelques exemples de collections (faussement) illégitimes.

« Enfin, tout le monde sait ce que c’est la propriété. La propriété… c’est, c’est… c’est ce qu’on possède, quoi  2 », réplique le larron. Ce numéro du Bulletin n’a qu’un but : éclairer la litote pour mieux en dérouter, en visitant sans prétendre l’épuiser le concept de collection.

  1.  (retour)↑  In : La propriété, c’est le vol, Gaume Frères, Turbergue, 1848 ; disponible sur gallica.fr
  2.  (retour)↑  Op. cit.