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11e Conférence internationale sur la littérature grise

The Grey Mosaic - Piecing it all together

Hélène Prost

Joachim Schöpfel

Christiane Stock

GreyNet  1 est un réseau international de professionnels, enseignants-chercheurs et organisations, dont le but est de faciliter le dialogue, la recherche et la formation dans le domaine de la littérature grise. Créé en 1992 comme une société sans but lucratif, à Amsterdam, par le sociologue Dominic Farace, GreyNet organise des conférences annuelles et contribue à l’information sur la littérature grise par une revue, The Grey Journal, une newsletter, les actes des conférences, et d’autres publications  2. Tous les grands organismes d’information scientifique et technique, comme la Library of Congress et l’Office of Scientific and Technical Information (États-Unis), la British Library, l’Inist – CNRS  3, le VNTIC (Russie) ou la Japan Science and Technology Agency, y ont trouvé un forum à leur niveau pour co¬opérer et échanger sur leurs pratiques, expériences et projets.

Enjeux, cadre et participants

La 11e Conférence internationale sur la littérature grise, organisée en coopération avec FLICC (Federal Library and Information Center Committee), un comité de coordination de bibliothèques et d’agences fédérales américaines, se tenait en décembre 2009 à la prestigieuse Library of Congress à Washington. Depuis les conférences de 1997 et de 2004, un document relevant de la littérature grise se définit comme suit : « Document produit à tous les niveaux des institutions gouvernementales, académiques, commerciales et industrielles, sous forme papier ou électronique, et non contrôlé par les éditeurs commerciaux, c’est-à-dire tout document diffusé par des institutions pour lesquelles l’édition n’est pas l’activité première. »

Répondant à un appel à communication sur le thème « The Grey Mosaic – Piecing it all together », dix-sept équipes de chercheurs et professionnels ont présenté les résultats de leurs travaux, illustrant ainsi les différentes facettes de la thématique. Seize présentations de poster ont complété l’image de la mosaïque, détaillant pour certains des points évoqués en session plénière. L’audience, à prédominance américaine et canadienne, était composée de représentants de 57 organismes, d’agences gouvernementales (Department of Energy, Office for Scientific and Technical Information – OSTI) et de bibliothèques universitaires et de recherche (National Library of Medecine – NLM, New York Academy of Medecine – NYAM), ainsi que d’instances d’administration de la recherche (National Science Foundation – NSF).

L’impact de la littérature grise

S’il est difficile de connaître et d’évaluer le coût consacré au traitement et à la collecte de la littérature grise, plusieurs communications ont montré l’intérêt croissant qu’elle suscite chez les citoyens et les chercheurs. Bertram H. Macdonald, de la Dalhousie University, a analysé les citations des rapports du Gulf of Maine Council on the Marine Environment (GOMC) sur la période 1990-2006. Sur 509 citations, 358 concernent des documents gris, 151 des revues ou ouvrages. Son équipe évalue à présent l’impact des rapports du GOMC à travers une analyse qualitative, en suivant toute la chaîne de diffusion à partir de la production, via les distributeurs, vers l’utilisateur final (administration, politique, recherche).

Dans le domaine vétérinaire, en se basant sur des données de la base SCOPUS, Robin Sewell (Texas A&M University) a étudié les citations des revues JAVMA et Theriogenology, et a révélé l’importance de la littérature grise pour la recherche clinique et l’éducation.

Le rôle ou l’intérêt de la littérature grise est également démontré dans le domaine des archives ouvertes. L’étude menée conjointement par l’université de Lille 3 et par l’Inist révèle que 74 % des archives ouvertes en France contiennent des documents gris. Au regard des statistiques d’usage, la littérature grise est plus largement consultée que d’autres éléments : par exemple, dans l’archive ouverte des écoles d’ingénieurs de Toulouse, le nombre moyen de consultations par article est de 49, celui par thèse de 109. Autre exemple, l’analyse des téléchargements de l’archive ouverte internationale en sciences économiques RePEc montre que les « working papers » sont en moyenne 2 à 7 fois plus consultés que les articles de revues.

Hiroya Takeuchi, de l’université de Chiba, a expliqué que le développement des 132 archives institutionnelles japonaises, regroupant 764 000 dépôts, a fait considérablement baisser le nombre de photocopies. Marcus Vaska, de l’université de Calgary, a démontré l’importance de la sensibilisation des chercheurs dans une approche psychologique assez originale. Si, avant de suivre une formation cognitive-comportementale, 61 % des chercheurs déclarent utiliser de la littérature grise, ils sont 92 % après formation. Ils consultent aussi davantage le catalogue de la bibliothèque et les dépôts institutionnels.

Maria E. Gonzales, de la Wayne State University, a analysé la circulation, le contenu et l’impact de la littérature grise sur la violence conjugale, notamment sous forme de témoignages et questions déposés dans des forums de victimes, et a souligné son poids pour la compréhension du phénomène de la violence.

La littérature grise dans les archives ouvertes et institutionnelles

La présentation de S. Biagioni sur la mise à disposition d’un fonds historique en calcul électronique illustre parfaitement la pratique croissante d’inclure des documents gris dans les archives ouvertes. Tina Gheen (National Science Foundation), avec un fonds sur l’Antarctique, et Maliaca Oxnam (université d’Arizona) présentent deux initiatives parmi d’autres de numérisation de littérature grise « ancienne » (publiée avant 1975) pour leur mise en libre accès. La création de métadonnées, ainsi que leur intégration dans des catalogues, fait partie intégrante des projets.

En France, les métadonnées se sont avérées être un obstacle majeur à une analyse fine de l’utilisation de la littérature grise dans les archives ouvertes, tel qu’exposé dans une communication présentée par Joachim Schöpfel. Celui-ci souligne l’importance de normes comme Counter (Counting Online Usage of Networked Electronic Resources), et recommande des guides de bonnes pratiques. Une analyse de la base centrale de publications du Centre national de la recherche italien (CNR), étape préalable à la création d’une archive institutionnelle, révèle un taux de littérature grise compris entre 30 % et 70 % selon le type de document et le type de laboratoire. Cependant, R. Di Cesare déplore également la piètre qualité des métadonnées, qui ne favorise pas un meilleur signalement.

La Bibliothèque nationale technique tchèque (NTK) vient d’ouvrir une archive nationale dédiée à la littérature grise, basée sur la coopération de plusieurs institutions  4. La bibliothèque était, tout comme le CNR, participante à la base de données européenne en littérature grise, SIGLE  5. Sous le nom d’OpenSIGLE  6, la majorité des données est depuis 2008 accessible en libre accès, à l’initiative de l’Inist – CNRS. Il est prévu de rouvrir la base prochainement à une alimentation courante, et d’inclure des liens vers le texte intégral.

CRIS et eScience

D’emblée, la keynote address de Peter R. Young, de la Library of Congress, avait placé la littérature grise dans l’environnement de la cyber infrastructure (eScience) et des sciences citoyennes (citizen science). Keith G. Jeffery (EuroCRIS) a enfoncé le clou : pour jouer son rôle comme vecteur incontournable de la communication scientifique, la littérature grise a besoin des archives institutionnelles et d’un système d’information intégré de recherche (CRIS), avec des métadonnées riches et normalisées (format européen CERIF)  7 qui lient les documents aux résultats scientifiques, chercheurs, institutions, projets, etc.

Au cours de la conférence, plusieurs modèles et initiatives ont été cités, dont le projet italien OpenAIRE  8 présenté par Stefania Biagioni (CNR), la diffusion des résultats de recherche et développement par la Japan Atomic Energy Agency (JAEA), ou encore le récent système d’information de la Fédération de Russie pour suivre et évaluer les projets scientifiques sans financement public. Dans chacun de ces projets, la littérature non commerciale occupe une place particulière aussi bien en amont (comme source d’information) qu’en aval de la chaîne de valeur (comme vecteur de communication des résultats).

Les pièces de la mosaïque grise présentent parfois une portée thématique ou géographique très limitée, sans toutefois perdre leur importance pour les utilisateurs. Illustration faite à GL11 avec des carnets de terrain en géologie non indexés, de la littérature grise vétérinaire, ou avec un fonds gris sur une catastrophe environnementale, qui trouve des lecteurs bien au-delà de la région touchée.

Après GL11

Les résumés et présentations sont mis en ligne sur le site de la conférence. Quelques notes se trouvent sur Twitter  9. GreyNet diffusera les communications à partir de son propre site ; à terme, elles seront en accès libre sur OpenSIGLE. Certaines études seront publiées dans The Grey Journal, ou par d’autres revues.

Deux événements ont eu lieu en marge de la conférence. À l’initiative de GreyNet, et sous les auspices de la Library of Congress, les organismes publics américains ont décidé de réactiver leur réseau professionnel GrayLit, qui était en veille depuis 2007. En même temps, GreyNet a signé un protocole d’accord avec l’ICSTI  10 qui rapproche ces deux réseaux internationaux et place la littérature grise au centre des préoccupations de l’ICSTI.

Afin de consolider et développer son réseau, GreyNet investira dans les prochains mois l’univers du web 2.0 (Wikipédia  11, réseaux sociaux), et contribuera à plusieurs publications, dont un numéro spécial de la revue Cataloging & Classification Quaterly qui sera consacré à l’évolution du catalogage de la littérature grise.