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L’accès au patrimoine spirituel de l’humanité

La politique documentaire en religion à la Bibliothèque nationale de France

Christophe Langlois

« Le Roi dit alors :

Nobles délégués […] Toute la sagesse multicolore de la terre est récapitulée en vos personnes. Et pour la première fois dans l’humanité, la quintessence de ces expériences et de ces connaissances est rassemblée et offerte avec simplicité à d’autres  1… »

 

Une bibliothèque permet non seulement de jouir des livres et donc du Verbe, mais aussi de son envers : le silence. Elle offre un espace à l’intériorité qui se cherche. Elle semble perpétuer la paix de l’oratoire et l’activité du scriptorium. En un sens, elle se rapporte encore, même de loin, à la vie monastique occidentale : d’ailleurs, « la bibliothèque est le vrai trésor d’un monastère », rapporte Alfred Franklin  2. « Sans elle, il est comme une cuisine sans casseroles. »

Il semble que la Bibliothèque nationale de France, avec son déambulatoire et son jardin disposés à l’image d’un cloître, se soit souvenue de cette lointaine parenté. On reste également songeur devant le fait que les collections d’imprimés en religion, en déménageant de la rue de Richelieu vers le site François Mitterrand, aient rejoint les magasins de la Tour des Temps, accompagnant ainsi la mutation culturelle qui a fait de la religion un objet d’histoire, appartenant davantage au passé qu’à l’actualité…

Cependant il n’est pas dit qu’en offrant à ses publics des collections remarquablement complètes sur l’aventure spirituelle de l’humanité, la Bibliothèque nationale de France ne s’occupe que du passé. La France, avec la troisième communauté juive au monde (492 000 pratiquants), une population musulmane pratiquante représentant 6 % de la population totale, une population bouddhiste estimée à 600 000 personnes et le terreau catholique que l’on sait, est un lieu de brassage unique au monde, comparable en cela aux États-Unis seulement  3.

Les nouvelles demandes que ne manquera pas de susciter une telle situation s’ajoutent aux missions traditionnelles de la Bibliothèque. Elle doit également accompagner les changements de pratiques du public induites par l’usage massif du web, comme le souligne un rapport récent et très attendu du ministère de la Culture et de la Communication  4. Sans prétendre embrasser ici toute l’étendue des questions soulevées par le contexte technologique, religieux, éditorial et politique, par les rapports historiques entre bibliothèque et religion, il est certain que ce domaine d’acquisition cristallise en terre laïque certaines questions fort intéressantes à poser, qui dépassent le seul contexte de la Bibliothèque nationale de France.

Contexte de travail

La religion représente environ 4 % de la production éditoriale française. Celle-ci est soumise au dépôt légal, et ce sont donc 2 489 documents indexés par la Bibliographie de la France en « religion » qui sont entrés par ce biais dans les magasins en 2008. Pour continuer de compléter ces collections, la Bibliothèque s’est dotée, en 1995, d’un service « Philosophie, Religion », fort d’une quarantaine de personnes, au sein du département Philosophie, Histoire, Sciences de l’homme. Deux postes de chargés de collection existent pour appliquer, depuis 1994, la politique documentaire de l’établissement. C’est celle-ci, telle que ce service la met en œuvre, que nous exposons essentiellement ici, bien que la religion concerne aussi d’autres départements de la Bibliothèque.

Pourquoi un tel rapprochement entre philosophie et religion ? Sans doute pour suivre le programme intellectuel d’Unamuno : « Philosophie et religion sont ennemies, et pour cette raison ont besoin l’une de l’autre 5 »… Plus classiquement, on répondra que ces deux disciplines vont de pair depuis la création de la Sorbonne, et que nos homologues britanniques ont conservé la trace de ce rapprochement lorsqu’ils ont fondé l’ABTAPL en 1954  6. Ce service Philosophie, Religion est chargé de poursuivre, pour les magasins et le libre accès, les acquisitions étrangères, le catalogage et la communication des imprimés.

La religion : entendons, par là, le christianisme, pôle d’excellence de la Bibliothèque depuis ses origines, et les religions non chrétiennes. Précisons que ces dernières sont également couvertes en partie par le service Littératures orientales pour l’arabe et l’hébreu. La religion, disons-nous : pourquoi adopter ici le singulier ? Il n’indique pas qu’une religion parmi d’autres soit dominante, bien que ce soit effectivement le cas sur le plan quantitatif : ce sens qui fut celui du Grand Siècle n’est plus. Avec l’avènement de la critique historique et de la philosophie des religions, il présuppose plutôt l’unité intellectuelle de la bibliothèque elle-même, la recherche d’une cohérence des fonds.

La religion comprend certes le phénomène religieux d’une confession particulière, son expression et sa permanence dans le temps, mais surtout la nature d’un lien avec la transcendance. Constituer un fonds en religion n’est donc pas tout à fait la même chose que constituer un fonds en religions. Les religions existent dans leur pluralité, une bibliothèque n’oppose pas ces univers différents, elle dispose le lecteur à entrer dans la compréhension de ces mondes et des différentes visions de Dieu. Il n’est pas banal que ce seul singulier signale déjà l’effort intellectuel, philosophique, de saisir le concept de religion en soi.

La Bibliothèque royale : préséance historique de la religion

C’est peu de dire que la Bibliothèque royale s’est constituée comme une bibliothèque religieuse. Dès ses origines, elle compte parmi ses collections les plus prestigieuses des bibles armoriées, des volumens et des codex dont l’exposition« Torah, Bible, Coran : Livres de parole », en 2005, a présenté au public quelques magnifiques spécimens  7.

Sur le plan symbolique, la place de la religion dans le catalogue est significative : suivant un usage en vigueur jusqu’au XIXe siècle, Nicolas Clément, entre 1675 et 1683, accorde la première place à l’Écriture sainte (lettrage A), puis attribue les quatre lettrages suivants à la liturgie, la patristique, la théologie et le droit canon. L’ajout du D2 permet d’inclure la théologie protestante. Un coup d’œil au Catalogue des livres imprimez de la Bibliothèque du Roy 8 montre que les textes réformés figurent en bonne place à côté des livres autorisés, et que les hebraica sont à l’honneur, formant un ensemble remarquable en tête des collections.

Les autres religions, considérées du point de vue du bibliothécaire du XVIIe siècle comme des réalités non catholiques – au sens étymologique, non universelles  9 –, sont simplement rattachées à leur aire géographique particulière. Le bouddhisme et le jaïnisme en O2k, l’Islam en O2g. Les sagesses orientales, le confucianisme et le taoïsme, trouvent leur place dans le R, lettrage de la philosophie, au même titre que les sciences occultes et la magie.

Les collections de la Bibliothèque royale semblent déjà traduire un souci d’exhaustivité, rêve que le dépôt légal devait en effet permettre de caresser. La Révolution enrichit considérablement ces fonds : les principales bibliothèques des couvents, séminaires et abbayes de Paris, transitant par les dépôts, rejoignent la rue de Richelieu. Mais l’irrégularité du dépôt légal ne faisant aucun doute, au moins jusqu’au Premier Empire, l’étude historique des acquisitions, des legs et dons qui ont complété ces collections en religion reste à faire : tel secteur a-t-il été privilégié ? Toutes les controverses sont-elles fidèlement représentées ? Quels ouvrages étrangers ont été omis ?

Relayer l’héritage : une posture traditionnelle

Devenue paradoxalement la première bibliothèque religieuse de France depuis les confiscations révolutionnaires, la Bibliothèque nationale n’a eu de cesse de développer ces fonds.

Compte tenu du patrimoine imprimé conservé en magasins, qui peut être estimé, pour les « lettres théologiques », à environ 500 000 imprimés, à l’exclusion donc des collections d’Histoire, de Littérature et de Philosophie qui se rapportent aussi à la religion, la Bibliothèque nationale de France met à la disposition des lecteurs un fonds unique par son étendue, complété par des acquisitions étrangères de haut niveau et sans interruption notable au cours des soixante dernières années.

Ce faisant, elle souscrit à un triple objectif permanent : l’enrichissement des collections de ses magasins, le maintien à un haut niveau académique du libre accès de la Bibliothèque de recherche (salle K) et l’actualisation de la Bibliothèque d’étude (salle J) destinée au grand public et aux étudiants.

Comme le souligne la Charte documentaire des acquisitions de la Bibliothèque nationale de France (2005), la plupart des documents de travail sur la politique documentaire, depuis les Propositions (1993), ont d’abord concerné le libre accès, traduisant la nécessité de définir au plus vite les publics visés et les proportions que devaient prendre les disciplines les unes par rapport aux autres. Prolonger ce travail en fonction des collections conservées en magasins sera sans doute la priorité de la décennie à venir : la Charte de 2005 stipule en effet qu’« à l’avenir, les chartes devront asseoir leurs analyses sur une meilleure connaissance des collections en magasins 10 ».

À la lecture du premier texte daté de 1994, on se réjouit d’un enthousiasme des commencements devant l’exhaustivité visée. Il s’agit ni plus ni moins, pour le libre accès, de couvrir « toutes les religions, dans le monde entier, des origines à nos jours, des rites sumériens aux sectes contemporaines », afin de permettre « à des lecteurs de tous niveaux et de toutes disciplines de se documenter rapidement ou d’approfondir leurs connaissances sur n’importe quelle religion ou sur le phénomène religieux lui-même ».

De cette noble ambition, que dire aujourd’hui ? Pour ses collections en magasin, la Bibliothèque nationale de France a acquis en 2008 environ 2 500 monographies en religion : 2 000 en christianisme et 500 pour les autres religions, dont une grande partie en anglais, allemand, espagnol et italien, mais aussi en français. Le judaïsme et l’islam, ainsi que les religions de l’Inde, les sagesses orientales et l’ésotérisme sont principalement couverts en anglais. Le lecteur a accès à 272 titres de périodiques vivants conservés en magasin, dont 200 pour le christianisme, sans compter les 177 périodiques électroniques toutes religions confondues. Les documents acquis pour les magasins sont des ouvrages de niveau universitaire, voire érudit, et quelquefois d’un niveau plus grand public lorsqu’il s’agit d’une publication à grand retentissement, comme ce fut le cas pour Eternal Ganesha : from birth to rebirth de Gita Mehta. Mais, la plupart du temps, pour prendre un autre exemple, le niveau de la veille documentaire en hebraica est plutôt celui des recensions présentées par la liste de diffusion du Jewish Theological Seminary, équivalent américain du consistoire français.

Quel encyclopédisme religieux en 2010 ?

Quant au libre accès, 5 400 monographies et 28 titres de périodiques en salle J, contre respectivement 7 500 et 36 en salle K, illustrent le domaine des sciences religieuses.

Le grand public a accès en salle J à un fonds de qualité, très largement francophone et équilibré entre christianisme (50 %) et autres religions (Antiquité 7 %, judaïsme 7 %, islam 7,5 %, religions de l’Inde 8 %). Ce fonds est rafraîchi chaque année d’environ 150 titres et désherbé d’autant, avec une inflexion depuis quatre ans vers davantage de titres français, sachant que, dans cette discipline particulièrement, certains outils demeurent des références pendant des décennies. Il reflète les problématiques contemporaines, – créationnisme, morale, sujets polémiques – tout en continuant d’illustrer les fondamentaux – études bibliques, traductions, commentaires – et en laissant la parole aux acteurs du religieux – œcuménisme, actualité des églises, témoignage, prière et spiritualité. Cet équilibre documentaire est essentiel. Il consiste à viser l’équilibre documentaire au sein d’une question donnée plutôt qu’une universalité de surface.

En salle K, des collections de référence s’articulent avec celles des magasins. Le christianisme y représente 60 % du fonds en libre accès. On s’y empare des grands textes, des encyclopédies et des dictionnaires. Les langues originales ont été privilégiées : hébreu, grec, latin, arabe, allemand, anglais en particulier. Les acquisitions ont été forgées à partir d’une liste de 95 noms regroupant la patristique, les théologiens contemporains, à traiter en corpus. On trouve à portée de main l’intégralité de Migne, des Sources chrétiennes et du Corpus christianorum, mais aussi les Acta Sanctorum en édition originale. À cet égard, la salle K illustre ce que pourrait attendre un chercheur de la BnF au XXIe siècle : d’une belle reliure qui tient dans l’empan de la main naît un genre de plaisir qu’il est légitime de venir y trouver, l’air de rien, et il n’est pas rare, en Allemagne par exemple, qu’une bibliothèque universitaire offre en libre accès des éditions originales, ce qui satisfait ceux qui passent une grande partie de leur temps en compagnie de contenus virtuels.

Enfin, les choix documentaires en religion ne sont pas dissociables des disciplines voisines, de l’accès à distance et des autres départements de la Bibliothèque.

La proximité des collections de philosophie, de sociologie et d’histoire permet des rapprochements féconds en même temps qu’elle évite de doublonner certains grands auteurs, aussi bien philosophes que docteurs de l’Église, et certains titres à cheval sur deux disciplines. L’accès aux bases de données en religion est le même dans toutes les salles : citons entre autres ATLA, Index Islamicus, RAMBI, Vetus Latina et Cetedoc. Le lecteur peut consulter en salle B des documents audiovisuels tels que Le grand silence de Philip Gröning, Dans les pas de Lanza del Vasto de Georges-Alain Baudry ou Elie Wiesel et le cardinal Lustiger de Michel Hermant, écouter de la musique sacrée, visionner des conférences sur la Bible et le Coran ; il dispose d’importantes collections en art dans les salles H et W, en littérature et poésie dans les salles G et V, en politique en salles D et N.

Des ressources à distance sont également offertes. Une importante sélection de plus de 300 sites web en religion  11 est proposée via les Signets de la Bibliothèque nationale de France, dont l’arborescence récemment refaite offre un panorama très complet sur chaque religion. Le site web de la Bibliothèque n’est plus structuré par département mais par thème, et on peut ainsi consulter la page Religions  12 pour y avoir un aperçu des ressources, et apprendre par exemple l’existence du fonds Péladan à la bibliothèque de l’Arsenal. Enfin, des sélections bibliographiques sont régulièrement proposées au public de la salle J et mises en ligne, selon l’actualité commémorative : Inde, paysages religieux (2007), Simone Weil, Jean Calvin, saint Paul (2009)  13.

Perspectives actuelles

Même si la fréquentation de la salle J – environ 300 lecteurs par jour en moyenne – reste relativement stable, les collections d’imprimés de l’ensemble de la Bibliothèque d’étude les plus consultées sont les plus récentes, ce qui n’est pas sans poser la question de la rapidité de mise à disposition des documents. Par ailleurs, le public spécialisé en religion est peu nombreux. Et pour cause, il n’existe aucun cursus universitaire en théologie à la faculté – mise à part la fameuse 5e section de l’École pratique des hautes études (EPHE), et exception faite de l’Alsace-Lorraine. Les bibliothèques religieuses ne manquent pas à Paris.

Le public de chercheurs vient à la BnF pour consulter les collections des magasins qui n’ont pas leur équivalent ailleurs. Pour les autres étudiants et le public de la Bibliothèque d’étude, du fait de l’absence de licence en sciences religieuses dans les universités publiques, le besoin de vulgarisation est évident. Toutefois, le choix a été fait de ne pas acquérir la littérature confessionnelle, le dépôt légal collectant déjà ce type de documents pour la France, et il sera certainement nécessaire de développer l’offre en guides, introductions et panoramas de toute sorte. Qui sait même s’il ne faut pas envisager l’introduction d’une littérature confessionnelle de qualité ?

Côté éditeurs, en ce qui concerne l’islam, la faible production française de niveau académique empêche de donner toute sa place en salle à la deuxième religion de France – le problème étant moins important en magasin, car les collections accueillent une production anglo-saxonne de bon niveau dans le domaine.

Autre souci, les risques d’exclusion réciproque des grandes tendances religieuses du moment se projettent désormais sur le monde éditorial, comme l’avait redouté Michel Albaric  14 lorsqu’il retraçait, au milieu des années quatre-vingt-dix, cinquante années d’édition religieuse. Plus que jamais, le bibliothécaire doit veiller à consulter toutes les recensions et suivre de près les nouveaux éditeurs. Par ailleurs, pour mettre en perspective la polémique autour du motu proprio, par exemple, un ouvrage tel que L’Église en prière d’Aimé-Georges Martimort est indispensable : or on peut s’étonner que Desclée ne réédite pas ce classique qui fait le tour de la question.

Enfin, sur le plan de la culture numérique, l’absence de connexion wi-fi pénalise le renouvellement des pratiques de lecture nomade à la BnF. La géographie complexe de la Bibliothèque impose des allers et venues d’une salle à l’autre, en particulier pour aller de la religion à l’art, et l’écart se creuse toujours davantage entre l’étendue des ressources électroniques et les pratiques simplistes d’interrogation du catalogue. Heureusement, celui-ci offre la possibilité de feuilleter à distance les documents en rayon dans la discipline de son choix  15.

Mais l’attente actuelle s’étend, pour l’essentiel, à la numérisation (voir encadré p. 12-13). Un programme « Audit grands textes », actuellement en cours, a pour but de définir des corpus de référence sur des périodes ou des thèmes jusqu’ici mal représentés dans Gallica, et en particulier de créer un parcours guidé sur la Bible. La Réserve des livres rares a ainsi commencé un nouveau programme de numérisation de ses fonds précieux. Un « blog Gallica  16 » présente au public les nouveaux corpus numérisés.

Prudence en bibliothèque : problématiques contemporaines

De manière plus générale, dans ses choix en matière de religion, le bibliothécaire semble devoir revenir, depuis dix ans, au principe de précaution. Signe des temps, la revue Esprit titrait en 1997 son numéro décennal sur la religion, Le temps des religions sans Dieu, mettant l’accent sur la fascination pour les sagesses orientales, qui ne s’est pas démentie depuis ; mais, en 2007, la même revue intitulait son numéro spécial Effervescences religieuses dans le monde 17, attestant de la globalisation et de la virulence des phénomènes religieux contemporains.

Nombre de bibliothécaires devant bâtir un fonds en religion se posent des questions cornéliennes : comment ne pas privilégier la religion catholique, comment présenter en rayon islam et judaïsme, comment ne pas minorer le bouddhisme ? Ne faut-il pas équilibrer protestantisme et orthodoxie ? Doit-on occulter les Témoins de Jéhovah ? L’exhaustivité semble à certains la seule preuve documentaire de leur neutralité de bibliothécaires. Ou, à l’opposé, dans le droit fil d’une laïcité pure et dure, d’autres estiment nécessaire de tenir à distance ces problématiques. Sans compter que, pour des raisons de tranquillité, on se laisserait presque persuader qu’il vaut mieux ne pas attirer des publics trop marqués religieusement, leur coexistence pouvant poser problème. Il n’est pas impossible que le bibliothécaire soit confronté à un fidèle qui demande à faire sa prière dans la salle de lecture, et il est alors urgent de disposer de réponses convaincantes.

La plupart du temps, il faut avouer que le bibliothécaire, découragé par cet inventaire digne des plus belles pages du Traité sur la tolérance de Voltaire, pourrait être tenté de jeter le bébé avec l’eau du bain et s’en tenir aux « grands classiques ». Trompeuse perspective que celle des « classiques » ! Car, même pour les Livres sacrés, il faut opter pour une traduction, donc pour une herméneutique et, dans la foulée, pour une anthropologie sous-jacente au texte. Il est impossible d’évacuer la religion, encore moins d’en neutraliser le contenu. Toute nouvelle traduction – pensons aux réactions qui accompagnèrent la Bible Bayard en 2001 – comme le note Frédéric Boyer dans sa préface à la réédition 2009, ranime de vieilles querelles : « Oppositions sommaires entre langage profane et langue sacrée, tradition et innovation, inspiration et histoire sacrée, vérité et littérature 18… »

Le roi, le sage et le bouffon : à la recherche de l’objectivité

Pour parodier le titre du magnifique livre de Shafique Keshavjee qui présente en un tournoi d’éloquence les grandes religions de l’humanité, il n’y aurait finalement que trois approches possibles : celle du roi et de la légitimité historique, celle du sage et de la visée universaliste, ou celle du bouffon dont la lucidité bariolée interdit toute « adhésion » en contestant tous les points de vue.

Entre ces trois attitudes, laquelle est la plus juste ? Une question pourrait sans doute les départager : comment déterminer scientifiquement une politique documentaire en religion de manière à échapper à tout soupçon de prosélytisme ? Le fondement satisfaisant consisterait à définir parfaitement ses publics et à se doter d’outils d’acquisition et de mesure fiables… Puis, à découper les collections proportionnellement au nombre de pratiquants de telle ou telle religion dans le pays, pour ne pas faire de mécontents en quelque sorte. Mais le pourcentage de croyants de telle obédience ne saurait déterminer à lui seul celui des collections qui leur sera consacré, pas plus que le lectorat en religion ne peut se déduire de la seule existence d’un lectorat « religieux ». Un musulman ne consultera pas obligatoirement un fonds spécialisé sur l’islam, pas plus qu’un catholique ne se penchera volontiers sur le rayon « théologie » de sa bibliothèque…

En l’absence de données scientifiques sur les besoins du public autres que les ventes en librairie, voici les professionnels livrés à eux-mêmes. Toute bibliothèque, et a fortiori une Bibliothèque nationale, doit « se prononcer sur la religion, sur l’équilibre des valeurs en concurrence avec elle, et sur les problèmes liés à la séparation, ou à l’insuffisante séparation, de l’Église et de l’État  19 ». C’est autour de cette question que s’articule plus que jamais la politique documentaire en religion au niveau national.

Les moyens de légitimer la place de la religion en bibliothèque restent sans doute d’être attentif à l’actualité religieuse elle-même, de refléter ses tendances, de former les personnels et de rester en lien avec les professeurs, chercheurs et spécialistes. La religion change sans cesse de physionomie. Le catholicisme a connu le bouleversement du Concile, le foisonnement des mouvements charismatiques, la querelle liturgique récente. L’œcuménisme a progressé. Le Conseil français du culte musulman a été créé. Le dalaï-lama a conquis le grand public. Les pratiques du pèlerinage se renouvellent. La demande de « modes d’emploi » spirituels, pour la prière, l’oraison ou la méditation, est forte.

La petite fabrique de religion

Le numérique n’a pas encore pris l’ampleur qu’annonçaient les créateurs du papier électronique. Si ce nouveau support prend son essor, selon le mot de Hegel, la lecture du journal sera bel et bien la prière du matin de l’homme moderne ! La bibliothèque sera alors portative et interactive. En attendant ce jour, la bibliothèque physique préfigure ce qu’est une « petite fabrique de religion » pour reprendre le titre du manuel scolaire d’Alain Duchesne  20. Ce sobriquet rappelle la « religion à la carte » qui oriente décidément la réalité éditoriale du moment, d’après les analyses de Danièle Hervieu-Léger  21. On cherche la religion la meilleure, la plus simple, la moins contraignante. Le public attend des alternatives aux grandes traditions et aux églises, il se méfie des solutions globales. Il privilégie le témoignage, le pèlerinage, les blogs  22, les recettes individuelles et la sagesse philosophique, en restant cependant à l’écoute des grandes voix officielles ou historiques, comme l’atteste le succès durable du secteur spiritualité en cette période de crise.

On a assez dit que ce mot, spiritualité, adoucissait et vivifiait le vieux terme de religion. Répandu en particulier au lendemain de la Grande Guerre, il marque effectivement le retour de la mystique sous l’influence de l’abbé Brémond  23 et de Pierre Pourrat  24, y compris dans l’enseignement des séminaires et la grande entreprise éditoriale du Dictionnaire de spiritualité. Il fait florès depuis, et on le trouve aujourd’hui dans tous les grands stands du Salon du livre. Plus aisé à conserver au singulier que le mot religion, il témoigne de l’incontestable psychologisation de la vie spirituelle. Le rayon « dogmatique » et « patristique » des librairies religieuses rétrécit au profit d’une spiritualité non théologique et individualiste.

À cette restriction de la religion à la sphère de l’intime correspond curieusement une frilosité dans le classement adopté par les bibliothèques. Un moyen de lutter contre le cloisonnement culturel dont la religion fait l’objet serait de « décoincer » la Dewey. Issue d’une vision protestante reconnaissable à ses choix, elle engendre une insularisation de la religion. Elle semble réduite à vivre avec ses semblables, non loin de la philosophie certes, mais à mille lieues de l’histoire de l’art, de l’audiovisuel et de la poésie.

Pour réinventer un classement qui ne soit pas uniquement calqué sur l’ancien modèle de la bibliothèque religieuse ni sur le patron anglo-saxon, il faut multiplier les angles d’approche. Proposer le catalogue raisonné de Rembrandt, Un Évangile selon Rembrandt du père Baudiquey et, à l’avenant, les peintres graveurs qui ont illustré le christianisme. Disposer d’écrans où seraient mis à disposition Robert Bresson et son Journal d’un curé de campagne, le Bodhi-Dharma de Yong-Kyun Bae, le Collier perdu de la colombe de Nacer Khemir. Mettre en relation la musique de Bach avec les courants spirituels qui ont traversé l’Allemagne au XVIIe siècle, disposer les livrets et leur traduction, la musique médiévale d’Hildegarde de Bingen en regard des textes des troubadours et de la thèse de Denis de Rougemont, L’Amour et l’Occident. Proposer des biographies ; des projections comparables à celle qui, cet été 2009, à la Caixa de Madrid, illustrait l’exposition sur l’islam, proposant un survol des mosquées du Moyen-Orient et montrant leurs points communs avec les édifices de l’Espagne mozarabe. N’est-il pas temps d’illustrer les efforts féconds de l’œcuménisme en plaçant côte à côte le BEM 25, Nathan le Sage de Gotthold Ephraïm Lessing et Les sources de Taizé de frère Roger ? Pourquoi éloigner Pascal de la Bible, Marot des Psaumes ? Marcel Jousse des guides du chemin de Compostelle ? Et ne voit-on pas que Silbermann de Jacques de Lacretelle et Ô vous, frères humains d’Albert Cohen ont leur place à côté du texte de Jean-Paul II, Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah ? La littérature et le spirituel d’André Blanchet y rejoindrait les Notes sur la foi du poète et éditeur Jean-Claude Renard. La controverse de Valladolid de Jean-Claude Carrière réinterrogerait Montaigne, le film La pourpre et le noir de Jerry London jetterait un éclairage nouveau sur Amen de Costa-Gavras.

Sagesse en bibliothèque

La bibliothèque, qui permet de « converser avec les morts, avec les absents, avec ceux qui ne sont jamais nés, à travers toutes les distances du temps et de l’espace 26, peut être mue, selon la savoureuse expression de James Billington, directeur de la Library of Congress, lors de sa visite à la Bibliothèque nationale de France en octobre 2004, « d’un sentiment évangélique du lire », d’une joie ardente à communiquer le goût de lire.

Pour bâtir cette approche multidisciplinaire de la religion, dont le but est bien de permettre de comprendre la religion et de ne pas s’arrêter aux apparences, ce qui suppose presque une ascèse, une « sagesse du bibliothécaire » pour reprendre l’expression de Michel Melot, et la certitude que notre époque a plus que tout besoin d’intériorité, on peut s’appuyer sur le très emblématique Livre des sagesses paru chez Bayard sous la direction de Frédéric Lenoir et Ysé Tardan-Masquelier, véritable tour d’horizon des spiritualités, mais surtout sur les bibliographies traditionnelles  27 et les remarquables revues francophones dans le domaine.

Ces outils, un sentiment aigu de l’histoire et des enjeux actuels, de meilleurs délais de mise en rayon, un matériel adéquat en salle pour consulter les documents numériques et audiovisuels, permettront peut-être de donner un nouveau visage à ce domaine de recherche. Pour que le rayon Religion de nos bibliothèques ne devienne pas le rayon Ésotérisme des librairies, pour que nous ne finissions pas par tirer les tarots à nos lecteurs et les introduire dans l’espace parapharmacie du bien-être spirituel, préoccupons-nous de religion. L’absence de mémoire et de culture est caractéristique des nouveaux phénomènes religieux. La méconnaissance de ce que portent en elles-mêmes les religions en atténue la « formidable énergie de création, de protestation, de transformation 28 ». La religion est menacée d’incognito. Comme le rappelle Jean-Louis Schlegel, « avec la religion et les religions, […] on est loin du squelettique et triste “fait religieux”, comme on a coutume de l’appeler désormais en France pour le banaliser et le neutraliser dans une abstraction indifférenciée et lointaine. On a affaire ici à la vie et à la mort, à la souffrance et à la guérison, au mal […]  29 ».

Si la Bibliothèque accueille dans la même salle de lecture musulmans, juifs et chrétiens, elle joue pleinement son rôle en socialisant la religion. Il suffit d’un rien pour provoquer la découverte réciproque. Émerveillement, question, lecture : voici ce que la Bibliothèque nationale de France peut apporter dans un contexte de revendication, de radicalisme et de repli identitaire. Elle participe à cette volonté d’élucidation en donnant accès à un patrimoine vivant, en recueillant la production éditoriale universitaire et académique en religion dans les principales langues et en recevant des lecteurs du monde entier. Elle se crée, au fond, un devoir d’universalité. Agissant comme le Musée imaginaire de Malraux, en annexant toutes les religions et en les émancipant du temps, elle reste un rempart contre les conformismes.

Toute bibliothèque qui tâche de développer un fonds en religion fait ce pari. Celui de l’intelligence. N’est-ce pas celui de toute la profession ?

Novembre 2009

  1.  (retour)↑   Shafique Keshavjee, Le roi, le sage et le bouffon : le grand tournoi des religions, Paris, Le Seuil, 1998.
  2.  (retour)↑   Commentaire sur la Règle des frères de Sainte-Croix, cité par Alfred Franklin, Les Anciennes bibliothèques de Paris : églises, monastères, collèges…, Paris, Imprimerie impériale, 1867-1873, 3 vol. Consultable sur Gallica sous la cote NUMM-208536.
  3.  (retour)↑   Voir le Rapport de la commission de réflexion juridique sur les relations des cultes avec les pouvoirs publics, présidée par le professeur Jean-Pierre Michalon :http://lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/064000727/0000.pdf
  4.  (retour)↑   La synthèse et les résultats complets de l’enquête Pratiques culturelles des Français à l’ère numérique (enquête 2008) sont consultables à l’adresse : http://www.pratiquesculturelles.culture.gouv.fr/index.php (consulté le 24 novembre 2009).
  5.  (retour)↑   Miguel de Unamuno, Le sentiment tragique de la vie, Paris, Gallimard, 1937.
  6.  (retour)↑   Association of British Theological and Philosophical Libraries. Consultable à l’adresse : http://www.newman.ac.uk/abtapl (consulté le 24 novembre 2009).
  7.  (retour)↑   On peut encore visiter l’exposition virtuelle à l’adresse : http://expositions.bnf.fr/parole (consulté le 24 novembre 2009).
  8.  (retour)↑  Théologie, t. 1er, par les abbés Claude Sallier et Pierre-Jean Boudot, Paris, Imprimerie royale, 1739-1753.
  9.  (retour)↑  Catholique est emprunté au latin chrétien catholicus, de katholikos « général, universel », dérivé de l’adverbe katholon « en général », de holos « tout entier ». Étant donné l’intention de diffusion universelle de l’Église fondée par le Christ, le mot latin a pris le sens d’« orthodoxe » (apr. 207), le nom catholicus servant à opposer, chez saint Augustin, les chrétiens aux hérétiques réunis en sectes. Voir : Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 1992, nouv. éd. 1998.
  10.  (retour)↑   Voir Suzanne Jouguelet et Denis Bruckmann, Charte documentaire des acquisitions de la Bibliothèque nationale de France, Paris, Bibliothèque nationale de France, 2005, p. 6.
  11.  (retour)↑  http://signets.bnf.fr/html/categories/c_200religions.html (consulté le 24 novembre 2009).
  12.  (retour)↑  http://www.bnf.fr/pages/zNavigat/frame/collections.htm?ancre=sc_humaines.htm (consulté le 24 novembre 2009). Pour y accéder à partir de la page d’accueil du site de la BnF, suivre : La Bibliothèque > Collections et départements > Sciences humaines, philosophie et religion.
  13.  (retour)↑  http://www.bnf.fr/pages/zNavigat/frame/bibliographies.htm?ancre=biblio_philo.htm (consulté le 24 novembre 2009). Pour y accéder à partir de la page d’accueil du site de la BnF, suivre : Catalogues et bibliothèque numérique > Bibliographies > Philosophie, sciences de l’homme.
  14.  (retour)↑  L’édition française depuis 1945, sous la dir. de Pascal Fouché, Paris, Éd. du Cercle de la librairie, 1998.
  15.  (retour)↑   Dans le catalogue général : recherches spécialisées > Tolbiac libre accès > Assistant
  16.  (retour)↑  http://blog.bnf.fr/gallica (consulté le 24 novembre 2009).
  17.  (retour)↑  Esprit, juin 1997 et mars-avril 2007.
  18.  (retour)↑  La Bible Bayard : nouvelle traduction, sous la dir. de Frédéric Boyer, Jean-Pierre Prévost et Marc Sevin, Bayard, 2009. Voir, dans ce numéro, l’article de Frédéric Boyer, « Entreprendre ce voyage, je n’en suis pas digne : traduire la Bible », p. 36-39.
  19.  (retour)↑   Jack Kessler, « Religion et bibliothèques aux États-Unis : un mur de séparation ? », BBF, 2003, n° 6, p. 53.
  20.  (retour)↑   Alain Duchesne, Thierry Leguay, Petite fabrique de littérature, Paris, Magnard, 1984.
  21.  (retour)↑   Danièle Hervieu-Léger, Le pèlerin et le converti : la religion en mouvement, Paris, Flammarion, 1999.
  22.  (retour)↑   Voir le succès des sites web religieux dans Le Monde des religions, avril 2009.
  23.  (retour)↑   Henri Bremond, Histoire littéraire du sentiment religieux en France, Paris, Bloud et Gay, 1916-1936, 12 vol. Consultable sur Gallica sous les cotes NUMM-7652 et suivantes.
  24.  (retour)↑   Pierre Pourrat, La spiritualité chrétienne, Paris, V. Lecoffre, J. Gabalda, 1926-1928, 3 vol.
  25.  (retour)↑   Le « BEM » : Baptême, Eucharistie, Ministère, 1982 et 1993. Processus de réconciliation des églises, aboutissement entre autres de mouvements tels que le Groupe des Dombes, réunissant dès 1937 catholiques et protestants.
  26.  (retour)↑   Jacques Bonnet, Des bibliothèques pleines de fantômes, Paris, Denoël, 2008, p. 110. L’expression est d’Abraham Lincoln.
  27.  (retour)↑   Citons à ce titre Développer un fonds de référence en bibliothèque aux Éditions du Cercle de la librairie, éd. 2001, sous la dir. d’Annie Béthery et le Guide bibliographique des sciences religieuses, de Daniel Moulinet, Paris, Salvator, 2000.
  28.  (retour)↑   Jean-Louis Schlegel, « L’exception européenne face aux dynamiques des religions », Esprit, mars-avril 2007.
  29.  (retour)↑  Ibid.