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Stupeur et agacements autour d’une matérialisation de l’étrange

José Cucurullo

Dans son compte-rendu de la journée d’étude de l’ADBGV (Association des directeurs des bibliothèques municipales et intercommunales des grandes villes de France) 2009, Thierry Ermakoff, de l’Enssib, avait pris ses distances avec la présentation d’Eppo van Nispen Tot Sevenaer, directeur de la bibliothèque municipale de Delft aux Pays-Bas. José Cucurullo, directeur de la médiathèque de Cannes, a souhaité manifester au contraire son soutien non tant à la présentation qu’au « modèle hollandais » en matière de bibliothèque publique, qu’il en profite pour interroger. Le BBF est heureux d’accueillir dans ses colonnes cette réplique, ainsi que, en toute justice, la réponse de Thierry Ermakoff.

La rédaction

 

Le compte-rendu par Thierry Ermakoff de la journée d’étude de l’ADBGV à Strasbourg  1 me paraît trop représentatif d’un certain état d’esprit au sein de la profession pour qu’on n’y réagisse pas. Après avoir gentiment brocardé Jean-Luc Gautier-Gentès triturant de façon compulsive l’étude du Crédoc, puis le sociologue Philippe Bernoux, donnant « l’impression d’ouvrir des portes largement ouvertes », enfin les « timides » élus de la communauté urbaine de Strasbourg, desquels les bibliothécaires ne peuvent qu’« attendre » (sic – noter l’attitude passive qui nous est dévolue) des orientations et des choix stratégiques, Thierry Ermakoff a littéralement éreinté Eppo van Nispen Tot Sevenaer, directeur de la bibliothèque de Delft, autrement dénommée la Dok.

D’entrée de jeu, après un intertitre prémonitoire – « Une étrange vision de la bibliothèque » – il range son intervention parmi les « occasions qu’il faut savoir rater », au même titre que le réseau Libra et « l’ibouc » (transcription pastorale de l’e-book), comme si ce dernier, à peine né, était déjà dans les poubelles de l’histoire. Eppo van Nispen est certes iconoclaste, provocateur, facétieux. Hédoniste ? Pourquoi pas ? Sa revendication du plaisir à prendre dans les bibliothèques est trop rare dans notre profession pour qu’elle passe inaperçue. L’anecdote des bibliothécaires à chignon qui ont dépassé-trois-fois-l’âge-de-la-retraite est tellement caricaturale et destinée à amuser la galerie qu’il n’est point nécessaire d’y rechercher un quatrième degré d’interprétation. L’idée d’employer des bibliothécaires séduisants comme Georges Clooney pour attirer les ménagères de moins de 50 ans est du même tabac.

Mais quand il déclare « la plus belle collection des bibliothèques, c’est le public », on comprend bien, sous cette formule à l’emporte-pièce, que l’usager doit retrouver toute la place qui lui appartient au cœur de l’institution, idée d’ailleurs également revendiquée par des bibliothécaires français depuis quelques années. En tout cas, que Thierry Ermakoff et ceux d’entre nous qui veulent bien se laisser effrayer par ses insinuations se rassurent : la Dok est une vraie bibliothèque sans ibouc, avec de vrais livres et périodiques imprimés sur du vrai papier, en nombre considérable, largement supérieur à celui des consoles de jeux électroniques, dotée également d’une artothèque de prêt riche de 4 000 estampes. Eppo van Nispen Tot Sevenaer dirige, quant à lui, une superbe bibliothèque, fréquentée, fonctionnelle, évolutive, attrayante même pour les bibliothécaires français les plus blasés. Certes, il ne sort pas du sérail bibliothéconomique traditionnel puisqu’il fut dans une vie antérieure directeur de programme sur la 1re chaîne de télévision des Pays-Bas. Et Thierry Ermakoff de conclure à l’endroit de notre confrère hollandais par une épithète pleine de dérision, de condescendance et de mépris : saltimbanque ! Hé bien, il se pourrait que nous soyons malgré tout quelques-uns en France à revendiquer ce titre : bibliothécaires saltimbanques.

Pourquoi j’ai voulu défendre Eppo

Pourquoi j’ai voulu défendre Eppo, qui, bien sûr, ne me l’a pas demandé, et que je connais seulement pour l’avoir rencontré brièvement, avec d’autres confrères, à Delft, au sein même de la Dok ? À l’origine de l’affaire, il y a un voyage d’études organisé en juillet 2009 par l’Enact–CNFPT  2 de Nancy. Ce voyage à Delft, Rotterdam, La Haye et Amsterdam fut l’occasion d’un véritable choc pour les quarante représentants de bibliothèques françaises qui en faisaient partie. Difficile en effet de rester indifférents devant pareilles réalisations : projets architecturaux inscrits comme autant d’actes forts dans la cité, décoration intérieure et fonctionnalités poussées dans le moindre détail, facilité et liberté de circulation du public, confort du mobilier, lisibilité et efficacité de la signalétique, intégration de nombreux services… et de non-services – je veux parler de ces espaces de déambulation, de flânerie, qui sont les premières séductions de l’accueil.

D’autres que nous bien sûr ont vu ces réalisations et en ont parlé ici et là en termes élogieux  3. Et les éloges sont mérités, indiscutablement. Le plus délicat dans l’affaire est de savoir comment ce « miracle hollandais » a pu se produire. Mais en s’en remettant à l’irrationnel du miracle, le débat tourne court. Faut-il évoquer un heureux hasard, un concours de chances, un croisement exceptionnel d’opportunités favorables ? On s’interdit là encore d’expliquer, de justifier. D’aucuns brandissent l’argument démographique : il est plus facile de créer pareils équipements dans un pays de 16 millions d’habitants que dans un pays de 60 millions et plus comme la France. Reste enfin l’argument des « mentalités » : ces singuliers bataves, rois du vélo et du coffee-shop, ont le don de la citoyenneté, le sens du bien commun, le goût des belles choses, la facilité d’innover, et comptent parmi eux des décideurs politiques qui ont tout compris en matière d’équipements culturels.

En quête d’interprétations, nous étions donc affamés de communier avec le savoir-faire hollandais sous des espèces qui nous sont familières : tableaux de bord, diagrammes, stratégies managériales, rapports officiels, enfin des chiffres, des arguments sérieux quoi ! Et nous rencontrons Eppo van Nispen Tot Sevenaer. Il nous accueille dans un bureau qui n’est pas plus le sien que celui de ses collaborateurs, un lieu de passage que nul ne peut un tant soit peu s’approprier en y laissant la photo de ses enfants, de son chat ou de son dernier voyage en Thaïlande.

Première image du diaporama : une voiture, la sienne, bourrée de bagages, à côté de sa progéniture, avant le départ en vacances, en France bien sûr, sa destination préférée. Suivit une présentation de bibliothèque comme on n’en vit jamais d’aussi jubilatoire, d’aussi vivante, d’aussi imprévisible. On eût dit qu’il ne reculerait devant aucune fantaisie pour faire passer son message, comme ont pu en juger nos collègues de l’ADBGV : extraits de YouTube, poupées sorties de Toy Story  4 et autres gadgets en vogue dans la publicité et les médias.

La deuxième image ou la troisième, je ne sais plus, affichait en gros caractères : « La plupart des bibliothèques ont du mal avec le concept de plaisir. » Frissons retenus dans l’assistance : le plaisir de lire, d’étudier, d’écouter de la musique ou de découvrir un film, oui, on connaît, mais le plaisir tout court, diable ! Quelques esprits chagrins, français, murmuraient en coulisse : cette revendication du plaisir c’est ni plus ni moins Disneyland, et Dieu sait quel projet de société se cache derrière elle. Comme si nous disposions, nous, d’un projet de société clairement affiché, qui nous épargnerait bévues et fourvoiements, comme si les Pays-Bas avaient besoin de recevoir des leçons de démocratie !

Eppo Van Nispen poursuit : dans une bibliothèque, les usagers doivent se sentir comme chez eux, « comme à la maison », où aucun règlement n’est affiché. On peut boire et manger sur place, à la cafétéria, incontournable au cœur même de la bibliothèque, mais aussi, pourquoi pas ?, dans les salles de lecture. Ce que nous avons vérifié aussi bien à Delft qu’à Rotterdam et Amsterdam. Les salles de lecture ne sont pas pour autant transformées en bistrot. Malgré une cannette de soda ou une tasse de café traînant çà et là, l’atmosphère est studieuse. Le silence n’est plus la règle absolue, sauf dans quelques espaces réservés. On peut parler, entendre de la musique diffusée dans la majorité des salles.

L’accueil est une priorité

L’accueil est une priorité : les agents ne sont plus retranchés derrière une banque, ils se tiennent aux abords de points de rencontre facilement identifiables par un logo, comme dans les aéroports et les centres commerciaux, où personnel et usagers sont côte à côte. Si le personnel est aussi disponible, c’est que les directions des différents établissements ont tout fait pour qu’il en soit ainsi : les prêts et retours de documents, leur pré-classement en fonction des zones d’affectation au retour, le paiement des inscriptions et des pénalités de retard sont entièrement automatisés ; les commandes, l’équipement des documents pour le prêt, le catalogage sont centralisés par la NBD-Biblion, organisme dans lequel les bibliothèques hollandaises sont propriétaires à 50 %, ajoutés aux 25 % des éditeurs et aux 25 % des libraires.

NBD représente l’horizon indépassable de nos espoirs en matière de coopération entre bibliothèques et de promotion du livre, perçu comme bien commun par tous les acteurs de la profession. Imaginer que les bibliothécaires en France allègent leurs procédures de choix sans rien perdre de leur liberté afin de grouper leurs commandes, qu’ils renoncent à considérer la pratique du catalogage comme leur discipline olympique de prédilection, relève du conte de fées ; découvrir en outre que, fort de ce volume important de commandes, la NBD obtient de substantielles remises des éditeurs sans que cela puisse engendrer de polémiques avec les libraires et que toute cette belle mécanique fonctionne comme l’affaire la plus simple du monde relève du scandale ou de l’injustice pour le bibliothécaire français moyen.

Les présentations « happening » d’Eppo van Nispen ont surtout une vertu pédagogique : mettre en lumière nos résistances à réserver une place prépondérante au livre dans nos établissements. Nous avons certes, depuis quelques décennies, accueilli en France d’autres médias à côté de l’imprimé mais, en valeur ajoutée, en produits d’appel – modernité oblige ! –, le livre n’est plus aux Pays-Bas le support d’information par excellence pour lequel des « animations » sont organisées afin de le promouvoir, d’attirer à lui le public qui persisterait à le méconnaître ; il s’inscrit plus modestement dans une offre globale de documents et de services.

Et le bibliothécaire voit surgir à ses côtés d’autres acteurs peu connus dans la plupart de nos établissements : attachés de presse, organisateurs événementiels, spécialistes du multimédia, webmasters, designers, chargés de communication, travailleurs sociaux, gestionnaires de cafétéria, responsables de la sécurité, etc. Avec un tel compagnonnage, l’image du bibliothécaire tout-puissant dans sa bibliothèque, au milieu de ses collections, unique dans sa spécialité, n’est plus crédible.

Il va sans dire que les principes de fonctionnement défendus par Eppo sont partagés par ses collègues, sans doute moins fantasques, mais tout aussi convaincus que « la meilleure collection d’une bibliothèque, c’est le public ».

Autrement dit, si l’on « rate » l’occasion Eppo van Nispen, c’est toute la classe des bibliothécaires, soutenus par la Vereniging van Openbare Bibliotheken (VOB) – Association des bibliothèques publiques des Pays-Bas  5 – qu’on rejette, parce qu’elle adhère au même credo. C’est ne pas comprendre comment les équipements que nous avons admirés ont surgi et continuent de se développer, c’est croire que les parties visibles de l’iceberg peuvent flotter sans la structure immergée qui en assure le contrepoids indispensable. Néanmoins, rien n’empêche les bibliothécaires hollandais de gérer des collections de documents diversifiées, accessibles de l’extérieur par la numérisation, ou circulant de bibliothèque à bibliothèque par le biais d’un efficace réseau de messageries.

La situation de la France, où peu de bibliothèques sont interconnectées, est montrée du doigt. D’ailleurs, on peut constater que la mise en valeur des livres est un souci permanent avec leur présentation à plat sur de multiples présentoirs ou tables comme chez les libraires. Et, quand c’est nécessaire, on sait récupérer l’espace occupé par les livres, espace figé chez nous par les rayonnages, astucieusement montés sur roues pivotantes dans les bibliothèques de Delft et Rotterdam : dans cette dernière, on peut dégager ainsi rapidement un espace considérable pour organiser le bal annuel des lecteurs.

La fréquentation des bibliothèques est forte de 4 millions d’inscrits par an (outre les consultations sur place) sur une population totale de 16 millions d’habitants. Et pourtant, les abonnements sont payants : de 25 à 40 € en moyenne. Faut-il ici ouvrir pour la nième fois un débat sur la gratuité ou la non-gratuité des inscriptions ? Cette question ne semble pas préoccuper les bibliothécaires ni le public hollandais. Remarquons cependant que, si le public est présent malgré le prix indiqué, c’est tout simplement qu’il y trouve son compte avec le nombre, la qualité et la diversité des services proposés, aussi bien pour les enfants et les adultes que pour les adolescents, public méconnu chez nous, mais attiré par des espaces spécifiques aux Pays-Bas : couleurs, mobiliers, choix documentaires, et bien sûr les jeux vidéo. Sans oublier, à la bibliothèque d’Amsterdam, les immigrés, à qui l’on facilite l’apprentissage du néerlandais, et les homosexuels qui possèdent une permanence d’accueil.

Les bibliothécaires n’éprouvent aucune gêne à parler de leurs recettes, et à en trouver de nouvelles, qui s’additionnent aux subventions publiques : le montant des inscriptions représente 15 % du budget de fonctionnement de la bibliothèque d’Amsterdam. À quoi s’ajoutent les locations d’espaces (cafétéria, restaurants, salles de spectacles, station radiophonique intégrés dans les établissements).

S’affranchir des fatalismes

Devant les résultats de fréquentation obtenus et la volonté des directions d’établissement à trouver des subsides, faudrait-il s’étonner que les élus hollandais soient plus compréhensifs que leurs homologues français avec leurs bibliothécaires ? Faut-il, et pour combien de temps encore, que nous nous contentions de visiter les bibliothèques de l’Europe non latine sans accepter de réviser nos propres choix, rangeant sous la rubrique de « l’étrange » une vision simplement en avance sur nos propres conceptions, et en défendant notre identité professionnelle comme s’il s’agissait d’une culture en voie de disparition ? Faut-il considérer ces bibliothèques de Hollande, dont la vitalité insolente nous dérange, comme autant de paradigmes improbables, et affirmer comme tel autre dans un film d’Alain Resnais sur Hiroshima que nous n’avons rien vu aux Pays-Bas ?

Je me plais à imaginer, en cet été torride de l’année 2009, Eppo van Nispen, sirotant un rosé frappé sur une riante terrasse du Luberon avec une bande de copains, après avoir parcouru notre bel Hexagone selon la diagonale des vins, peu soucieux de nos débats, de nos craintes ou de nos espoirs orientés vers la solution aisée qui élargirait ou du moins stabiliserait notre audience.

Pour ceux qui s’affranchissent des fatalismes et ceux qui persistent à croire ce qu’ils ont vu et entendu au pays de Vermeer, quelques principes, parmi d’autres, inspirés, mais non systématiquement copiés, de l’expérience hollandaise pourraient être énoncés : oublier les « mythologies » qui paralysent l’action – le miracle des pays d’Europe du Nord et la mentalité positive de leurs populations ; renoncer à la sacralisation de notre profession et de nos pratiques comme à la sanctuarisation des espaces dont nous avons la charge ; s’inquiéter de l’adéquation de l’offre à la demande des usagers sans pour autant s’accuser de choix démagogiques ; renoncer à considérer les élus de tous bords comme des êtres irrémédiablement hostiles au développement de la lecture et de la culture.