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L'entonnoir : Google sous la loupe des sciences de l'information & de la communication

Coordonné par Brigitte Simonnot et Gabriel Gallezot
Préface de Hervé Le Crosnier
Postface de Cory Doctorow
Caen, C&F éditions, 2009, 246 p., 21 cm
ISBN 9782915825053 : 24 €

par Yves Desrichard

«Google sous la loupe des sciences de l’information et de la communication », est-il précisé en guise de sous-titre à L’entonnoir. De fait, le titre seul aurait été peu explicite… Pourquoi « l’entonnoir » au fait ? Parce que, comme le précise en préface l’indispensable Hervé Le Crosnier, « il s’agit pour Google de transvaser tout l’internet… dans ses centres serveurs, puis de rendre indispensable l’usage du moteur… Bref, d’accéder à la vie numérique par le petit bout de l’entonnoir ». La métaphore, qu’on se gardera bien de filer, laissera perplexe.

Une série de réflexions

C’est que le propos est ailleurs. Dans une série de réflexions plus ou moins savantes sur le moteur, pensé au prisme forcément méfiant de professionnels de l’info-com, qui voient dans cet outil une menace pour leurs pratiques, leurs concepts, leurs approches – leur légitimité. Soit une tentative d’inventaires forcément disparates – et passés en revue comme tels.

Dans « De l’usage des moteurs de recherche par les étudiants », Brigitte Simonnot rappelle, à partir des résultats d’une enquête menée en 2007 auprès d’étudiants de Licence 1, quelques évidences qu’on résumera brutalement : les étudiants utilisent de manière ultra-majoritaire Google pour faire leurs recherches ; ils se contentent des deux premières pages de résultats, qu’ils ne prennent même pas la peine de lire – ce qui leur permet d’en être très satisfaits. La loi de Zipf (on ne pouvait pas rêver mieux), plus connue sous le nom de « loi du moindre effort », semble fonctionner avec une frénésie inégalée.

À cette suprématie répond, de manière plus inquiétante encore, celle des « sources cachées du journalisme » évoquée par Nicolas Pélissier et Mamadou Diouma Diallo. Ici, il s’agirait plutôt d’un double entonnoir. D’un côté, celui de la diffusion, les « produits » journalistiques sont de plus en plus souvent conçus pour une utilisation en ligne, au point de menacer – même si ce n’est pas la seule raison – la pérennité économique de la presse papier. D’un autre côté, celui de la production, de plus en plus de journalistes délaissent « le terrain » pour privilégier l’investigation téléphonique et, bien sûr, la recherche d’informations sur internet. Or, cette information est, souvent, issue de dépêches d’agences de presse en nombre de plus en plus restreint, dépêches qui, ça tombe bien, sont traitées par Google… Que ceux qui verront dans cette double évolution un cercle vicieux lèvent la main, on n’est pas sûr qu’ils n’aient pas raison.

Dès lors, à quoi bon poser, comme le font Alexandre Serres et Olivier Le Deuff, « la question de la formation » à propos des « outils de recherche » ? Faire semblant d’en douter relève de la provocation : c’est plus que jamais nécessaire. Parce qu’il y a des mésusages de l’information, dont le plagiat n’est qu’un des plus visibles. Parce que l’évaluation de l’information est de plus en plus nécessaire alors que ses pratiques sont de moins en moins partagées. On aurait envie de renouer avec les vigoureux enthousiasmes des philosophes des Lumières, tant cette « voie étroite » relève de la préoccupation citoyenne la plus essentielle.

Égaré

Car la confusion règne, dont le « PageRank : entre sérendipité et logiques marchandes » (Olivier Ertzscheid, Gabriel Gallezot, Éric Boutin), atout marketing emblématique de Google, est l’un des instruments. En montrant que le PageRank est un digne héritier de la scientométrie, les auteurs soulignent que, en y alliant des préoccupations marchandes – la création de liens sponsorisés –, ses concepteurs en ont gravement compromis la crédibilité, créant « une illusion du visible et [un] affaiblissement de la pertinence ». Dès lors il a fallu inventer un nouveau concept, celui de « sérendipité », « la découverte par chance ou sagacité de résultats que l’on ne cherchait pas », sérendipité dont l’article propose une (délicieuse) approche typologique, l’ensemble laissant vaguement confus : entre l’impossibilité de trouver précisément ce que l’on cherche et la quasi-certitude de trouver ce qu’on ne cherche pas, on se sent, comment dire, égaré.

« Le googling, un branchement sur l’imaginaire de l’internet » (Philippe Dumas, Daphné Duvernay) s’attache à induire une dimension sociologique à la tyrannie de M. G., en s’intéressant à la fortune du verbe « to google », digne successeur du frigidaire et du caddie (copyrighted). L’imaginaire technique est de fait une piste passionnante, et à notre sens trop peu explorée, pour expliciter succès et échecs dans la diffusion des « nouvelles » technologies. Il nous semble cependant que les auteurs dévient un peu de leur propos en analysant le discours de Google sur ses pratiques, discours largement analysé ailleurs, alors même que « la médiation de l’objet technique (le moteur de recherche) n’est pas neutre, elle intègre une part de social ».

Avec un titre à la Jarry, « Le grand avaleur », Jacques Araszkiewiez s’intéresse lui à la page d’accueil de Google comme « dispositif », dispositif dont il constate non sans malice que « [ses] caractéristiques… conduisent à un constat accablant pour le sémiologue… [puisque la page] s’impose par une évidence liée à sa fonctionnalité ». Pour s’empresser de contredire ce constat, non sans brio, jusqu’à nous délivrer de l’inquiétude posée plus haut avec son équation : « relevance + sérendipité = pertinence ». On se disait bien aussi… Barthes et Lacan sont conviés, ça nous change de Larry Page – l’un des créateurs de Google comme on ne peut plus l’ignorer.

Le dernier article, « La rhétorique selon Google » (Céline Masoni-Lacroix, Paul Rasse) reprend pour partie l’analyse du discours googléien déjà évoqué plus haut, en montrant les glissements sémantiques opérés par l’entreprise, avec ses « effets pervers… : confusion des principes, simulacre logique », jusqu’à l’introduction (qui ne fait que conforter l’omniprésence du moteur) du « paradigme Google », qui « a construit, non seulement un empire économique, mais encore un monde ».

En guise de digestif, « enGooglés », la nouvelle signée Cory Doctorow, ne bouleversera ni les amateurs de Philip Kindred Dick ni même ceux de Fredric Brown, contrepoint faussement inquiétant à un ensemble plus désespérant dans ce qu’il révèle de l’évolution des pratiques de « nos » usagers que dans les menaces que fait peser « l’ogre » sur nos métiers.

C’est de l’évolution des comportements des premiers qu’il faut plus résolument s’inquiéter. La toute-puissance d’un outil gratuit et entièrement financé par la publicité, sans qu’on sache précisément en quoi les clients influent sur le fonctionnement du produit, dit assez combien les usages ont drastiquement changé.