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Musique en bibliothèque

Mutation ou déclin ?

Fabienne Herry

À l’heure où l’univers musical connaît un bouleversement historique et où les médiathécaires doutent, Médiadix organisait le 12 décembre 2008 une journée d’étude intitulée « La musique en bibliothèque : mutation ou déclin ? ». Le programme avait pour ambition d’interroger les évolutions technologiques et leur impact, les nouvelles pratiques d’écoute induites par le numérique et les expériences initiées par les professionnels de l’information musicale afin de mieux dessiner les contours d’une politique d’offre culturelle dans le domaine musical.

Des chiffres aux nouvelles pratiques

Alors que les statistiques du ministère de la Culture témoignent de la stagnation à la fois des prêts de CD et des phonogrammes achetés entre 1999 et 2006 dans les médiathèques, Denis Cordazzo, chargé de mission d’évaluation à la Direction du livre et de la lecture, souligne le caractère partiel de ce tableau. Le questionnaire de la DLL, relatif à l’évaluation des activités, ne prend en effet pas en compte certains paramètres comme les services numériques et les partenariats avec des structures relevant du champ musical, pourtant significatifs d’une évolution des pratiques professionnelles.

Pour Marie-Christine Jacquinet, directrice de la médiathèque de Viroflay, la musique constitue un point d’attraction fort auprès des publics. C’est pourquoi la politique développée dans le cadre de ce nouvel établissement accorde une large part à la musique : prêt de CD à partir d’une offre très sélective et écoute musicale nomade. Pour accompagner les nouveaux usages, la médiathèque permet également une écoute et un téléchargement en ligne via le catalogue de la société Bibliomédias pour une durée limitée. Dans le but d’anticiper les évolutions technologiques, la numérisation du fonds musical est envisagée pour offrir une écoute en libre accès du fonds de la médiathèque.

À la médiathèque de la Cité de la musique  1, espace de consultation intégré dans un établissement entièrement dédié à la musique et qui accueille spécialistes et grand public, l’intention est de réunir tous les types de documents dans un même espace et de les mettre en valeur par la création d’un portail documentaire accessible à distance. Grâce à un travail mené en synergie avec tous les acteurs, explique Christine Maille-Buau (responsable des fonds et de la logistique), les collections font l’objet d’un traitement spécifique (résumé, indexation…) pour permettre des recherches affinées : des bibliographies sont réactualisées, des dossiers documentaires créés et une veille documentaire est assurée.

Le travail du bibliothécaire est donc d’accompagner et d’orienter les lecteurs dans l’utilisation de ces nouveaux services et dans la masse d’informations mises à disposition.

La révolution numérique : vers une musithèque

Pour montrer la confusion qui règne actuellement dans le domaine musical, Gilles Rettel (consultant-formateur et directeur de MSAI  2) rappelle quelques grandes tendances : chute des ventes de CD, explosion des achats des fichiers sonores, crise du système de distribution, réorganisation des producteurs de phonogrammes… Du point de vue technologique, la vitesse des transformations est vertigineuse : invention du MP3, échec partiel des solutions DRM (Digital Rights Management, consistant à empêcher la copie des fichiers téléchargés illégalement), montée en puissance des portables, création de sites dits de streaming (écoute en direct, avec possibilité de téléchargement en ligne), multiplication de sites participatifs et de sites sur lesquels tout est possible même illégalement. Cette situation se traduit par des usages divers et opposés qui cohabitent : support/flux, majors/indépendants, qualité/quantité, gratuit/payant, légal/illégal, marché de niche/marché de masse, rareté/abondance, écoute collective/écoute individuelle… Autant d’éléments qui précipitent la fin des supports et génèrent une fragmentation des publics.

Face à cette offre pléthorique, il serait vain pour les médiathèques de vouloir concurrencer les propositions commerciales. Faisant référence à la notion d’aura développée par Walter Benjamin  3, Gilles Rettel précise que, dans le cas de la musique, l’aura est liée à l’interprétation. Avec internet, elle diminue (baisse de qualité, perte du caractère unique en raison de la multiplication des techniques de diffusion). Les médiathèques ont donc toute légitimité à apporter de la valeur ajoutée en créant les conditions d’un espace permettant des expériences uniques et en sélectionnant et hiérarchisant l’information. Autrement dit, dans un contexte où l’utilisateur est devenu créateur, la médiation et la prescription ont plus que jamais leur raison d’être pour lutter contre le risque de paupérisation culturelle.

Un nouveau métier ?

Comme le met en évidence Gilles Pierret, directeur de la Médiathèque musicale de Paris, le modèle des discothèques de prêt est à la croisée des chemins. L’évolution des comportements induits par internet rend nécessaire de repenser les politiques déployées par les médiathèques, confrontées, par ailleurs, à des contraintes juridiques pesantes et aux stratégies commerciales des majors.

Engager une réflexion autour de la politique documentaire constitue un premier axe de recherche important. Proposer une gestion dynamique sur la base de collections limitées avec un fort taux de renouvellement est à étudier. La complémentarité des fonds entre établissements est également à interroger. En outre, et dans un souci de mutualisation, une concertation commune autour de la numérisation des catalogues reste à engager pour développer l’écoute sur place. Acquérir des partitions et des méthodes d’apprentissage dans une société où la pratique musicale se multiplie peut également constituer un facteur de fidélisation des usagers.

En termes de services offerts, les discothèques peuvent être conçues comme un espace musical multimédia offrant non seulement des services audiovisuels en ligne mais également un lieu de pratiques musicales et d’échanges pour lesquels la participation de l’usager reste à développer. Pour ce qui est du prêt en ligne de la musique, sa mise en œuvre s’avère délicate pour des raisons juridiques. En revanche, l’offre de plateformes du type Bibliomédias est opérationnelle mais doit s’étendre.

En qualité de professionnels de l’information, orienter et faciliter l’accès aux ressources musicales à distance (portail de la Cité de la musique, discothèque Naxos) constitue un pan essentiel de l’activité. De même, mutualiser les ressources pour participer à des services de questions/réponses en ligne est sans doute une stratégie à valoriser (BiblioSés@me/BPI).

Du côté de la création, les discothèques ont également un rôle éminent à jouer dans la valorisation de la production émergente et de la vie musicale locale.

Toutes ces initiatives prendront encore plus de sens si elles s’accompagnent de partenariats (École nationale de musique…). L’exemple du catalogue commun entre la bibliothèque et le conservatoire à rayonnement régional de Boulogne-Billancourt est à ce titre intéressant. La conservation partagée de la musique enregistrée est une autre problématique sur laquelle les médiathèques doivent mener une réflexion. Enfin, pour réussir cette évolution incontournable, l’implication des équipes, les échanges professionnels et la formation seront indispensables.

Au terme de la journée, l’urgence de s’adapter aux changements et de montrer notre savoir-faire en intégrant les nouveaux réseaux est défendue par Arsène Ott (responsable de la médiathèque Centre-ville de Strasbourg et président de l’Acim  4). Au-delà de la nécessité de maîtriser les nouvelles technologies et les outils de traitement documentaire, il importe, à travers de nouvelles organisations, de renforcer le travail de médiation auprès des usagers pour favoriser l’accès à l’œuvre et pour en faciliter son appropriation. C’est à cette condition qu’il sera possible de relever les défis et d’exercer pleinement la mission d’accès à l’information et à l’éducation musicale qu’assurent les bibliothèques.