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Missions interculturelles des bibliothèques en Allemagne : tendances et perspectives

Volker Pirsich

En juin 2006, un groupe fédéral d’experts sur les missions interculturelles des bibliothèques a été créé en Allemagne au sein de l’Association des bibliothèques allemandes  1. Son exercice s’étendra dans un premier temps jusqu’en juin 2009. Il est composé de cinq membres, issus généralement d’établissements des grandes agglomérations  2 et de cinq membres invités permanents. Dès sa constitution, ce groupe d’experts s’est résolument axé sur des objectifs stratégiques et opérationnels, qui ont déterminé leur travail dans les premières années.

Objectifs

Les objectifs stratégiques sont les suivants :

  • affirmation des missions interculturelles des bibliothèques en tant que partie intégrante du travail quotidien des bibliothèques en Allemagne ;
  • affirmation de la logique interculturelle comme mission fondamentale quel que soit le domaine d’exercice, qu’il s’agisse de la constitution des collections ou de la politique de ressources humaines.

Les objectifs opérationnels à moyen ou long terme peuvent se résumer par « le rapprochement progressif des missions interculturelles des bibliothèques allemandes vers les standards internationaux ». Parmi ces objectifs, trois sont apparus comme particulièrement importants :

  • la création d’un pendant allemand à l’« Invandrerbiblioteket » danois (nommé aujourd’hui « Danish Library Centre for Integration ») ou à l’« International Library » suédoise. Dans ce cas précis, nous pensons moins à créer une bibliothèque avec ses bâtiments propres et une structure spécifique qu’à établir un schéma d’acquisition coopérative, comparable au programme des centres d’acquisition et de conservation des bibliothèques des grandes villes de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Il s’agirait de rassembler des documents tous supports dans au moins dix langues représentatives des langues principales parlées par les immigrants les plus récemment arrivés. Ces documents devraient être cédés aux bibliothèques intéressées sous forme de prêts au détail ou de prêts globaux. Naturellement, un tel programme n’est réalisable qu’avec l’appui d’un financement propre et significatif assuré sur le long terme ;
  • la création d’un portail multi-lingue destiné aux immigrants  3. Des modèles existent déjà au Danemark  4, en Finlande  5, en Grande-Bretagne  6 et en Australie  7 ;
  • l’intégration de spécialistes polyglottes et d’origine étrangère aux équipes des bibliothèques de lecture publique allemandes, afin de mettre à disposition d’un public croissant issu de l’immigration un nombre également croissant de spécialistes.

À côté de ces objectifs à moyen et long termes, on trouve des objectifs opérationnels à court terme comme :

  • la promotion d’un guide multilingue des bibliothèques pour l’aire germanique permettant, le cas échéant, la poursuite du travail déjà réalisé par Bibliomedia Schweiz, intitulé « Conseils et instruments pour accueillir les usagers de langues étrangères en bibliothèque  8 » ;
  • la promotion sur le marché allemand d’un nombre croissant d’ouvrages pour enfants et d’ouvrages illustrés bilingues et multilingues en langues anglaise, française, italienne et espagnole ;
  • le choix et la présentation d’exemples de meilleures pratiques répondant aux missions interculturelles dans les bibliothèques allemandes et concernant plus particulièrement la médiation à destination des enfants et des adolescents ainsi que la coopération avec divers partenaires.

À quel stade nous trouvons-nous aujourd’hui ?

La bibliothèque nationale d’intégration est (et restera encore dans un futur proche) de l’ordre du vœu pieux. Toutefois, elle demeure une ambition forte. À ce titre, elle concorde avec les exigences de la section « Library Services to Multicultural Populations » de l’Ifla. Un portail multilingue  9 pour les immigrants et les spécialistes des bibliothèques a été mis en place le 30 septembre 2008. Dès les premiers mois de fonctionnement, il est devenu l’un des sites internet de l’Association des bibliothèques allemandes les plus visités. Ce nouveau portail comporte deux niveaux :

1. un niveau bibliothéconomique, dans lequel on trouve des textes et liens vers tout ce qui existe dans l’aire germanophone concernant les activités des bibliothèques (entre autres les notions d’intégration nationale, municipale, de la littérature spécialisée, des forums spécialisés, des associations et organisations  10, des exemples pratiques d’autres bibliothèques nationales ou étrangères  11) ;

2. un niveau « portail des langues », tremplin vers plus de vingt langues correspondant aux langues les plus parlées en Allemagne par les immigrés et aux langues parlées dans les pays limitrophes, ainsi qu’aux langues les plus employées dans le monde : il s’agit de l’albanais, de l’anglais, de l’arabe, du bosniaque, du chinois, du croate, du danois, de l’espagnol, du français, du grec, de l’italien, du japonais, du kisuaheli, du néerlandais, du perse, du polonais, du portugais, du russe, du serbe, du tamoul, du thaï, du turc et du vietnamien. On trouve aussi, dans cette offre, des ressources multilingues et des outils pour l’apprentissage de l’allemand. Pour chacune de ces langues, les collections correspondantes des bibliothèques publiques allemandes sont mises en évidence ainsi que des liens vers les textes pour faciliter le travail des bibliothécaires, vers des glossaires multi-lingues et des dictionnaires en ligne, vers des services de renseignement en ligne et vers de nombreux portails d’information (tout type d’information y compris pour la santé).

L’intégration de linguistes spécialisés aux équipes, dans les bibliothèques publiques allemandes, n’en est qu’à ses débuts. Les difficultés ne viennent pas particulièrement du manque de collaborateurs russophones ou parlant polonais, mais bien plutôt de l’absence de turcophones et d’arabophones, car les Turcs constituent la première communauté d’immigration en Allemagne et la population d’origine arabe est en constant accroissement. De nombreuses initiatives nationales dans ce domaine ont vu le jour au Danemark ainsi qu’en Grande-Bretagne : il nous reste à voir si de pareilles entreprises sont envisageables en Allemagne.

Concernant les objectifs opérationnels à court terme, d’une part, le guide multilingue des bibliothèques est désormais disponible en plus de vingt langues et dans une version numérique sur le portail web. Il a été pensé de façon modulaire et peut être adapté aux offres et aux conditions de chaque bibliothèque. D’autre part, une sélection d’exemples de meilleures pratiques répondant aux missions interculturelles des bibliothèques en Allemagne est accessible à partir de la rubrique professionnelle du portail web.

Les efforts fédéraux sont coordonnés par la section 32 de l’Ifla, intitulée « Library Services to Multicultural Populations ».

Cinq aspects des missions interculturelles

Ces cinq aspects que nous présentons ci-dessous relèvent des domaines suivants : création et présentation de collections ; offres multilingues ; offres interculturelles ; la bibliothèque comme élément central des missions interculturelles de la commune ; la bibliothèque comme moteur des programmes d’intégration sociale en matière de lecture.

Création et présentation de collections

Il est certain que le travail autour des collections est l’un des aspects essentiels des missions interculturelles des bibliothèques, bien qu’elle ne soit, à elle seule, aucunement suffisante. Au regard du travail sur les collections, il nous faut retenir les recommandations suivantes de l’Ifla : « As a general principle, book collections provided for each ethnic, linguistic and cultural minority should be provided at least at the same per capita level as for the general population. However, it should be recognised that for small groups it may be necessary to have a higher per capita -provision than that generally applied, in order to provide an effective and more equitable service 12. » Cette formulation, dans la mesure où elle s’inscrit de façon conséquente dans la pratique des bibliothèques, conduit à un changement radical de paradigme qui attribue à la constitution des collections en langues étrangères (principalement dans les langues des populations immigrées) la même valeur qu’à la constitution des collections dans la langue de la population majoritaire. Cette optique induit un long chemin à parcourir, car sa mise en œuvre, en Allemagne, demeure encore assez faible.

Les recommandations de l’Ifla demandent de prendre en compte les résultats statistiques des recensements dans chaque commune. À Hamm (Rhénanie-du-Nord-Westphalie, environ 180 000 habitants), la part des non-Allemands titulaires d’un passeport s’élève, à la fin de l’année 2008, à 10,7 % de la population totale. Selon le recensement, 26,4 % de la population sont d’origine étrangère (c’est-à-dire sont issus, qu’ils soient de la première ou de la seconde génération, d’un autre pays que l’Allemagne). Les six communautés principales d’immigrés à Hamm sont : la communauté turque (35,1 % des immigrés) ; la communauté russe (20,1 % des immigrés) ; la communauté polonaise (18,2 % des immigrés) ; la communauté yougoslave (7,5 % des immigrés) ; la communauté nord-africaine/arabe (3,4 % des immigrés) ; la communauté tamoule (1,2 % des immigrés).

Depuis quelques années, la constitution des collections de la bibliothèque municipale de Hamm s’appuie sur cette répartition pour mettre en œuvre de meilleures pratiques dans la constitution des collections : les bibliothèques ne devraient pas se fier à leur seul savoir-faire (sur lequel, en matière de collections en langues étrangères, on peut longuement débattre), mais prendre aussi conseil auprès de personnes issues des communautés immigrées. La ville suisse de Winterthur ainsi que, dans une moindre mesure, l’arrondissement de Berlin-Neukölln donnent un exemple de parfaite réussite.

À Winterthur  13, le personnel de la bibliothèque, formé spécifiquement, a développé, en collaboration avec des volontaires issus des différents groupes-cibles, des profils d’offre et a informé les groupes d’usagers potentiels des collections disponibles. L’appel à des « échantillons » externes d’usagers permet de garantir le fait que les collections répondent aux besoins des groupes-cibles et que ces groupes sont aussi sensibilisés à l’usage des offres.

À Berlin-Neukölln, en 2005, sous l’intitulé « Livres préférés des autres nations » et en concertation avec des institutions reconnues d’immigrés de l’arrondissement berlinois de Neukölln où se trouve la part la plus forte d’immigrés à Berlin, un questionnaire a été adressé à chacun des dix groupes ethniques les plus importants numériquement. Ce questionnaire avait pour but de dresser une liste de dix livres pour enfants et les dix titres plébiscités ont été présentés. Ces ouvrages ont été ensuite acquis en langue originale mais aussi en allemand et en anglais pour la bibliothèque Hélène-Nathan  14, qui a exposé et mis à disposition pour le prêt ce trésor livresque des nations  15.

Dans la constitution des collections, les collections bilingues et multi-lingues jouent un rôle croissant. Dans ce domaine, l’offre du marché s’est considérablement enrichie durant les dernières années. À l’occasion de la foire du livre à Leipzig, est éditée une brochure annuelle intitulée Read more/Lisez plus, qui propose un panorama du marché du livre contemporain. La plus récente de ces brochures  16, datée de mars 2008, référence les livres bilingues pour enfants (de l’allemand vers plus de 35 langues, parmi lesquelles toutes les langues les plus parlées en Allemagne par les communautés immigrées).

Lors de la constitution des collections, il est impératif que certains outils, permettant d’informer sur ce qui existe en Allemagne et dans chaque ville, soient de plus en plus pris en considération, à commencer par toutes les formes imaginables de publications dans les langues utilisées par les communautés immigrées. Ces outils de communication doivent être considérés comme partie intégrante de l’offre de « l’allemand comme seconde langue », différenciés selon les publics, agrémentés d’informations sur la vie en Allemagne et accompagnés de publications officielles (de la fédération, du Land, de la municipalité, d’associations…).

Des offres multilingues

Dans la mesure où son objectif est de toucher le plus grand nombre d’individus, la bibliothèque doit se présenter résolument comme un équipement municipal avec une offre multilingue à destination des diverses communautés immigrées. Ceci implique de disposer d’un site internet en plusieurs langues, au moins pour les parties principales. Actuellement, c’est la Queens Library  17 de New York qui propose l’offre la plus riche au monde, puisque son site est traduit en chinois, français, coréen, russe et espagnol.

Dans une moindre mesure, mais donnant cependant un premier aperçu convaincant, nous pouvons citer l’exemple de Winterthur qui offre une information en huit langues ou celui de Hamm  18, qui propose en téléchargement une information de base sur les offres et services de la bibliothèque en onze langues (arabe, anglais, français, croate, néerlandais, polonais, russe, serbe, espagnol, tamoul, turc).

Le portail d’accueil multilingue http://www.interkulturellebibliothek.de propose une strucure web modulable et utilisable par toute bibliothèque pour l’accueil multilingue des immigrés ne parlant que peu ou pas l’allemand.

Dans les bibliothèques des grandes villes allemandes, les automates de prêt et de retour d’ouvrages et autres distributeurs automatiques sont de plus en plus nombreux ; il est toutefois nécessaire de s’assurer que les explications des différentes étapes à suivre, sur ces appareils, figurent également dans différentes langues, notamment celles parlées par les communautés immigrées locales.

Les États du Benelux ont développé, quant à eux, une signalétique liée aux langues avec, entre autres, des pictogrammes comme à Anvers (Openbare Bibliotheek Permeke).

Des offres interculturelles

La bibliothèque doit développer différentes offres, afin de permettre aux immigrés de devenir des usagers mais aussi de les fidéliser en tant que tels. Pour ce faire, il existe déjà un ensemble de présentations spécifiques et bilingues des bibliothèques et d’expériences de meilleures pratiques comme celle de la bibliothèque municipale de Francfort-sur-le-Main.

Au début de l’année 2002, dans le cadre d’une bourse internationale d’étude des bibliothèques, un programme, « Bibliothèque internationale », a été créé dans l’annexe de la bibliothèque municipale de Francfort, dans le quartier de Gallus. Ce programme, qui a toujours cours, est amélioré de façon continue. Des collections autour du thème « Enseigner et apprendre l’allemand » (cours de langue, dictionnaires, lectures faciles, livres d’exercices) ainsi que des laboratoires d’auto-apprentissage sont les éléments constitutifs d’un modèle de présentation des bibliothèques. Parmi les critères principaux de l’accueil en bibliothèque, accueil qui s’adresse surtout aux adultes qui apprennent l’allemand ou participent à des cours d’alphabétisation, nous retenons d’abord l’interactivité et l’orientation. En 2005, la bibliothèque a mis en place une borne informatique mettant à disposition un logiciel d’apprentissage de l’allemand et de la lecture  19.

Autre exemple de meilleures pratiques, à Winterthur : l’accueil à la bibliothèque peut se faire dans les langues correspondant aux collections que possède la bibliothèque, en d’autres termes en albanais, arabe, anglais, français, italien, croate, portugais, serbe, espagnol, tamoul et turc. L’accueil s’effectue conjointement par un(e) bibliothécaire et une personne-relais, extérieure à l’établissement et qui appartient à la communauté linguistique concernée.

Ce ne sont bien entendu pas les seules offres envisageables et de nombreuses autres, comme des après-midi de lectures bilingues, des concours, des fêtes interculturelles, peuvent être mises en place.

La bibliothèque doit poursuivre par elle-même son développement en tant qu’élément central des missions interculturelles municipales ; il devient ainsi indispensable d’œuvrer étroitement avec les institutions représentatives, les organisations et groupes d’immigrés.

La bibliothèque comme moteur des programmes d’intégration sociale en matière de lecture

La bibliothèque doit, par ailleurs, se positionner, en matière de lecture, en tant que moteur ou, pour le moins, relais des politiques municipales d’intégration sociale. Cependant les programmes d’encouragement à la lecture, comme « Bookstart » ou les tutoriels ABC d’accompagnement à la lecture, ne s’adressent pas explicitement aux groupes d’immigrés.

En Allemagne, de telles stratégies ont été introduites avec un retard sensible en comparaison avec les développements internationaux. Les tutoriels ABC d’accompagnement à la lecture ont fait leur apparition en Allemagne, à la bibliothèque municipale de Hamm, à partir de 2004. Les programmes « Bookstart » ont été, quant à eux, introduits encore plus tardivement, puisqu’ils ne sont apparus qu’au début de 2006 dans les bibliothèques municipales de Brilon et de Würzburg. Ces programmes ont, depuis, largement dépassé le seul cadre local et sont, désormais, conçus partiellement à l’échelle régionale (tutoriels d’accompagnement à la lecture au titre de projet de bibliothèques dans le cadre de « la Ruhr, capitale de la culture 2010 ») et partiellement à l’échelle nationale (projet « Bookstart » de la Fondation pour la lecture).

Certaines initiatives ont obtenu un franc succès, particulièrement lorsqu’elles ont intégré dès le départ le caractère multilingue des groupes-cibles. Citons l’exemple de la bibliothèque municipale de Nuremberg qui a édité une brochure intitulée Astuces pour lire avec les enfants, parue en seize langues  20. Ou celui de la bibliothèque municipale de Brilon qui propose un programme d’apprentissage de la lecture à destination des plus jeunes, en anglais, français, norvégien, russe, suédois, turc et arabe, ce programme s’effectuant sur la base d’un tronc commun  21.

Le spectre des possibles est, ainsi, très large. Et, à ce jour, aucune bibliothèque allemande de lecture publique n’a fait sien tout l’éventail des éléments des missions interculturelles des bibliothèques. Nombreuses sont celles qui se demandent de quelle façon commencer – par une collection ou par des programmes. C’est, en un sens, la problématique de l’œuf et de la poule : sans des collections en langues étrangères, les non-germanophones passeront à côté des services qui leur sont pourtant destinés et, sans une réflexion sur la programmation, il ne sera pas possible de les encourager à fréquenter la bibliothèque. Il ne peut en être autrement que de lier l’un et l’autre aspects, quand bien même cela devrait amener à dépasser les limites de nombreux établissements en termes tant financiers que de ressources humaines.

 

*  Traduit de l’allemand par David-Georges Picard.