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Alphabétisation et lutte contre l’illettrisme en Californie : l’action des bibliothèques

Carla Lehn

Jacquelyn Brinkley

Depuis 1984, les bibliothèques publiques de Californie ont mis en place des services destinés aux adultes illettrés ou faiblement alphabétisés et à leurs familles, pour aider les Californiens de tous âges à atteindre un meilleur niveau d’alphabétisation. Les bibliothèques sont des lieux idéaux pour de tels services : faciles d’accès pour les différentes communautés, elles fournissent un environnement à la fois confortable et riche de potentialité pour des apprentis lecteurs. Les services proposés incluent : des services pour les adultes (Adult Literacy Services), les familles (Families for Literacy), un programme intensif d’anglais (The English Language & Literacy Intensive Program) et des services itinérants (Mobile Library Literacy Services).

Les services pour les adultes (Adult Literacy Services)

Ils sont facilement accessibles, car plus de cent réseaux de bibliothèques, représentant presque 900 lieux de desserte, les proposent à travers l’ensemble de l’État. Ils aident les adultes anglophones à améliorer leurs capacités de lecture et d’écriture et à exprimer toutes leurs potentialités. La loi qui a mis en place ces services a été conçue pour cibler expressément ce public, car les adultes ayant besoin de l’anglais comme seconde langue (ESL, English as a Second Language) pouvaient déjà bénéficier de services spécifiques via les écoles d’État pour adultes et les centres universitaires du premier cycle. Nos services s’appliquent à compléter et non à dédoubler ces offres, en travaillant avec des adultes qui ont besoin d’une proposition « sur mesure », différente de la salle de classe  1.

Pour ces services, la clé du succès repose sur le fait qu’ils sont fournis par des volontaires formés, dans un cadre individuel ou en petit groupe, ce qui permet une approche adaptée à chaque élève. Ceux-ci apprennent uniquement ce qui leur est nécessaire, à leur rythme, et peuvent directement utiliser leurs nouvelles compétences dans leur vie quotidienne.

Les bibliothécaires assurent le travail de proximité et l’encadrement : recrutement, formation initiale et coordination des tuteurs et des enseignants, tous bénévoles. En 2007, les 10 565 tuteurs formés ont ainsi délivré 540 624 heures d’enseignement gratuit à 19 023 adultes. Si l’on ajoute les heures données par les non-tuteurs, on atteint un total de 758 390. Au coût moyen de 21,78 dollars l’heure, salaire horaire moyen de référence selon l’EDD (Employment Development Department), c’est une valeur totale de 16,5 millions de dollars qui est ainsi apportée par les bénévoles de ces services.

Les services aux familles (Families for Literacy, FFL)

Introduits dans la loi de Californie en 1988, pour élargir le périmètre et accroître l’impact des services aux adultes, les services destinés aux familles avaient l’ambition de rompre le cycle intergénérationnel de l’illettrisme, souligné par le National Assessment of Educational Progress  2, qui rappelle que « le développement de la lecture dépend avant tout de l’environnement familial », et ils sont devenus un des éléments cruciaux du dispositif.

Ils comprennent pour l’essentiel des services pour les travailleurs sociaux et pour l’éducation des enfants, la découverte des ressources des bibliothèques et des services communautaires, la fourniture gratuite de livres au foyer.

Le CLLS

Le California Library Literacy Service (CLLS) est un programme exceptionnel des bibliothèques pour la lutte contre l’illettrisme, à l’échelle d’un État. Soutenu à la fois par la loi californienne et une dotation budgétaire de l’État, il est également alimenté par des ressources locales et des fonds privés. Environ 60 % des bibliothèques californiennes participent au programme.

Les composantes clés du modèle CLLS sont :

  • une cible centrée sur les adultes anglophones ;
  • le bénévolat ;
  • les cours particuliers ou par petits groupes ;
  • l’adaptation aux objectifs personnels des élèves ;
  • la gratuité ;
  • une offre pour tous les niveaux, de l’apprentissage de l’alphabet à la préparation au GED (General Education Development Diploma), diplôme de niveau fin de lycée ;
  • pour les bibliothèques participantes, l’engagement à dédier des équipes spécifiques au programme, pour bénéficier de subventions de l’État.

Certes, les non-anglophones ont eux aussi besoin de soutien et d’aide. Mais quand le CLLS a été créé il y a vingt-cinq ans, une répartition claire des responsabilités a été faite : les services de l’apprentissage de l’anglais comme seconde langue (ou langue d’immigration) seraient fournis prioritairement par le département californien de l’Éducation et les universités de premier cycle, tandis que la Bibliothèque de l’État assurerait les services aux anglophones. Il est clair que les écoles pour adultes fournissent des services de base en matière d’alphabétisation et de lutte contre l’illettrisme, mais la plupart prennent la forme de la préparation au GED et l’essentiel de la formation se fait dans des salles de classe ou des laboratoires équipés d’ordinateurs.

Beaucoup de nos bibliothèques locales ont cherché des financements complémentaires pour pouvoir proposer, quand le besoin en était manifeste, des cours d’anglais seconde langue. Mais le mandat de la Bibliothèque d’État était d’atteindre en priorité ces personnes répertoriées dans le National Assessment of Adult Literacy (Système national d’évaluation de l’alphabétisation des adultes, NAAL  3) comme ayant un niveau particulièrement bas, incapables par exemple de lire un guide des programmes télé ou un document expliquant comment elles avaient été sélectionnées pour faire partie d’un jury. L’enquête NAAL, menée une première fois en 1992 et renouvelée en 2003 pour le Centre national des statistiques de l’éducation, donne une photographie du niveau d’alphabétisation des plus de 16 ans, tant au niveau des ménages que dans les prisons.

Les programmes du CLLS ont été couronnés de succès. En 2007-2008, plus de 20 000 adultes ont pu suivre les enseignements, et la plupart ont atteint les buts qu’ils s’étaient fixés. Ainsi, 65 % de ceux dont l’objectif était de pouvoir partager la lecture d’un livre avec leur enfant y sont parvenus ; 37 % de ceux qui voulaient être capables de voter ont pu le faire ; 55 % sont parvenus à remplir un formulaire de demande d’emploi, 37 % à rédiger un CV ; 43 % ont été reçus en entretien de recrutement et 25 % ont de fait obtenu un nouvel emploi ou de l’avancement.

On peut noter aussi que 76 % de ceux qui n’utilisaient pas les services de la bibliothèque auparavant ont pris l’habitude de la fréquenter, et que 83 % de ceux qui n’avaient jamais eu de carte de lecteur auparavant en ont reçu une. Ou encore que 66 % des adultes formés ont conduit leurs enfants à l’Heure du conte de la bibliothèque.

Ces résultats sont calculés à partir d’une enquête faite auprès de 13 441 adultes, en 2007-2008, sur une période de six mois. L’outil de présentation des résultats, « Roles and Goals », qui permet de suivre chaque semestre les progrès des élèves, est accessible en ligne  4.

Priorités

L’alphabétisation est une priorité en Californie. L’engagement de l’État comme celui des bibliothèques locales et des communautés le prouvent d’abondance. En 2007-2008, l’État a financé les projets locaux à hauteur de 5,1 millions de dollars, et les bibliothèques ont pu réunir 15,3 millions de subventions publiques et privées. Pour chaque dollar alloué par l’État, les bibliothèques ont apporté trois dollars pour le soutien de leurs programmes. C’est un formidable retour sur investissement pour les finances de l’État.

Nous avons fait récemment un pas supplémentaire pour identifier et segmenter le public, et appris que près de 12,5 % des adultes ayant bénéficié des programmes CLLS étaient sous main de justice, c'est-à-dire en prison, dans des maisons de corrections, assignés à un travail d’intérêt général, en liberté surveillée ou sur parole. Beaucoup de ces adultes recherchent une aide pour pouvoir lire les documents judiciaires les concernant. D’autres participent pendant leur détention provisoire ou en échange de leur mise en liberté surveillée. Selon le service chargé des tests éducatifs, la plupart des prisonniers américains pourraient au bout du compte être libérés sur parole, mais deux tiers d’entre eux n’ont pas une capacité d’écriture et de lecture suffisante pour pouvoir se réinsérer dans la société. Leurs niveaux en lecture sont extrêmement bas et ils ont les plus grandes difficultés à trouver un emploi à l’échéance de leur peine.

Beaucoup de ces adultes ont échoué en classe quand ils étaient jeunes, c’est pourquoi les programmes proposés par les bibliothèques ont privilégié une approche fondée sur le travail en petit groupe ou avec un tuteur individuel. Les services sont assurés par des membres des équipes professionnelles et des bénévoles, auxquels se joignent souvent des détenus formés, assurant une fonction de tuteur.

Les services proposés par les centres pénitentiaires sont le plus souvent donnés dans de grandes salles de classe, avec des méthodes d’enseignement traditionnelles. Listes d’attente et manque d’espace sont dissuasifs pour les détenus. Les bibliothèques ont pu développer des relations de confiance avec l’administration pénitentiaire et, avec des moyens très limités, elles s’efforcent de répondre aux besoins des adultes les plus illettrés, incarcérés ou en liberté conditionnelle. Si des ressources supplémentaires étaient disponibles, ces programmes pourraient trouver de nouveaux développements, grâce à des bénévoles formés et des tuteurs expérimentés.

Le rôle de la Bibliothèque d’État

La California State Library a été chargée de répartir les fonds publics de l’État dédiés au CLLS et de soutenir au quotidien les réseaux et établissements locaux dans leur fourniture de services. Ce soutien comprend plusieurs aspects :

  • information du public : un numéro de téléphone gratuit centralise les appels et oriente les demandeurs directement vers le programme de bibliothèque le plus proche ;
  • fourniture de ressources : offre de formation, équipement, etc. ;
  • évaluation ;
  • subvention et partenariat : un fonds AmeriCorps permet de financer 70 emplois, et un partenariat avec le programme fédéral Reading is Fundamental (RIF), dans sa troisième année actuellement, permet d’offrir trois livres gratuits à 10 000 enfants parmi ceux qui en ont le plus besoin.

La bibliothèque, pour marquer son soutien aux apprenants adultes et encourager leurs progrès, finance un stage annuel de perfectionnement à l’encadrement destiné aux adultes qui suivent le programme du ALLI, Adult Learner Leadership Institute. Ce qui fait l’originalité de ce programme, c’est qu’il est organisé et conduit, sous la supervision de professionnels, par des élèves adultes qui ont mené à bien leur propre cursus de formation et aident leurs pairs à maîtriser la prise de parole en public, l’encadrement ou le travail de proximité avec la communauté et sa défense.

Et vous ?

La Californie est particulièrement bien placée pour fournir un éventail complet de service d’alphabétisation et de lutte contre l’illettrisme, grâce à son dispositif législatif, aux ressources financières allouées et aux talents des équipes de CLLS. Selon l’ALA, l’Association des bibliothèques américaines, 94 % des bibliothèques publiques desservant plus de 5 000 personnes proposent, d’une façon ou d’une autre, des services liés à l’alphabétisation. Si vous vous demandez ce que votre bibliothèque peut faire sans moyens financiers supplémentaires et sans le soutien d’un programme établi, voici quelques idées pour la rendre plus accueillante à des clients faibles lecteurs ou en situation d’illettrisme :

  • Commencez par examiner votre environnement immédiat. Qu’est-ce qui est déjà proposé en matière d’éducation pour les adultes dans votre communauté ? Qu’est-ce qui caractérise celle-ci en termes d’âge, de niveau d’éducation, de composition ethnique et linguistique ? Quelle niche pourrait occuper votre bibliothèque ? Que pouvez-vous procurer que ne possède pas déjà un autre organisme ?
  • Réalisez un document (brochure, dépliant), en langage de tous les jours, pour décrire ce qui est proposé à l’ensemble de la communauté.
  • Faites un examen critique de tous vos formulaires : trop de texte ? écrit trop petit ? vocabulaire trop compliqué ? Ne rejetez pas des gens qui ont déjà des difficultés de lecture en les accablant de paperasse !
  • Révisez votre signalétique : il vaut mieux en mettre peu qu’en -mettre trop ! Et les employés ne doivent pas se sentir vexés ou frustrés si les gens leur disent qu’ils n’ont « pas vu le panneau » ! N’oubliez pas qu’il est possible qu’ils ne soient pas capables de lire.
  • Formez vos équipes : sensibilisez-les à la situation nationale et locale et à ses implications, réfléchissez ensemble aux moyens de faciliter l’accueil des faibles lecteurs et des analphabètes, examinez concrètement la façon dont l’établissement tel qu’il est peut être perçu par quelqu’un qui lit mal ou ne sait pas lire ; enfin, essayez d’obtenir le témoignage d’adultes qui ont bénéficié des services de la bibliothèque et peuvent décrire le rôle qu’elle a dans leur vie.
  • Constituez une collection de documents spécialement destinés aux faibles lecteurs, et faites en connaître l’existence et la disponibilité.
  • Essayez d’orienter les thématiques des Heures du conte de façon à y inclure facilement les parents, ce qui permettra de mieux satisfaire les besoins des familles. À partir du modèle de Every Child Ready to Read  5, les bibliothécaires pour enfants peuvent, pendant l’animation, former les parents pour qu’ils aident leurs enfants à améliorer leurs performances.
  • Créez des documents opportuns et adaptés aux lecteurs débutants.
  • Entrez dans les instances locales en charge de ces questions. Il y a très probablement un organisme déjà en place dans votre communauté : rejoignez-le. La bibliothèque doit absolument être présente autour de la table quand un groupe représentant plusieurs institutions se réunit pour parler de ces questions !

Dans le fameux rapport de 2006 de l’Americans for Libraries Council, Long Overdue : A Fresh Look at Public and Leadership Attitudes about Libraries in the 21st Century  6, qui se projette dans le futur des bibliothèques au XXIe siècle, et qui contient beaucoup d’informations dont chacun, dans le monde des bibliothèques, peut tirer profit, 68 % des sondés déclaraient que les services d’alphabétisation et de lutte contre l’illettrisme devaient être une priorité, et 72 % que l’aide à ceux qui n’avaient pas le niveau de base en matière de lecture était un devoir prioritaire de la communauté.

Les bibliothèques doivent être en première ligne dans cet effort pour améliorer le niveau de maîtrise de la lecture et de l’écriture. Nous pouvons y investir nos atouts et nos points forts, notre capacité à organiser et à collaborer, notre capacité à créer un environnement éducatif qui n’exclut personne, et notre capacité à fournir une partie de la solution, quand le défi surgit.

Ressources utiles

ProLiteracy propose une assistance technique et des argumentaires, mais aussi des services et des programmes de développement et de formation, etc.

http://www.proliteracy.org

Thinkfinity, projet commun du National Center for Family Literacy et de ProLiteracy, propose des ressources de grande qualité et gratuites ainsi que des cours en ligne. Une référence de base.

http://www.thinkfinity.org

– Le site du California Library Literacy Service (CLLS) : http://www.libraryliteracy.org