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Le livre en Europe, II

L’économie du livre

Catherine Bony

Laurent Delabouglise

Livre au Centre, avec Le Transfo (Auvergne) et le Centre régional du livre en Limousin, organisait les 2 et 3 octobre 2008 à Orléans le deuxième volet des Journées interrégionales européennes sur le thème de l’économie du livre en Europe, édition, diffusion, distribution, librairie. Trois axes de réflexion étaient proposés : les mutations à l’ère du numérique, les politiques publiques de soutien à l’économie du livre, la culture européenne dans la mondialisation.

En introduction aux débats, Bernard Faivre d’Arcier, ancien directeur du festival d’Avignon, estime que l’Europe culturelle est naine (faiblesse des budgets culturels, capacité d’expertise insuffisante), l’Europe ayant d’abord été créée sur des bases économiques. « Il n’y a pas de politique européenne commune de la culture », constate-t-il, tout en s’interrogeant sur l’opportunité d’une telle harmonisation qui présente le risque d’une standardisation contraire aux concepts récemment affirmés de diversité culturelle. Il faut résister à une approche trop « économiste » du marché unique : « C’est pourquoi nous parlons d’exception culturelle. » Bernard Faivre d’Arcier évoque les menaces pesant sur une politique publique volontariste comme celle qui caractérise la France depuis cinquante ans (choix d’un service public de la Culture). La conception libérale de la culture, dominante à Bruxelles, détourne nombre d’artistes et d’intellectuels de l’Union européenne, ce qui laisse malheureusement le champ libre aux lobbyistes des procédures bruxelloises.

Subjectivités numériques et lecture industrielle

Alain Giffard, d’Ars Industrialis, président d’Alphabetville, rapproche la définition du mot « culture » de celle d’Ars Industrialis : une culture de l’exercice (l’écriture, la déambulation, la méditation, la lecture). Aujourd’hui il y a une reconnaissance nouvelle de la lecture comme technique, ce qui est flagrant avec le numérique dont les usages ramènent aux écritures de soi. Que devient alors la lecture ? La lecture numérique est techniquement difficile (fil coupé, surcharge cognitive…), elle s’apparente plus à une pré-lecture qui trouve souvent son aboutissement dans l’impression du texte pour une lecture approfondie, passage de la simulation de lecture au simulacre de lecture. La lecture, aujourd’hui, devient un acte public (blog). Google connaît tout ce que vous consultez, lisez. Les lecteurs sont mis en réseau, la confidentialité de l’échange n’existe plus sur le web. Un déséquilibre se crée dans le développement des industries de lecture (et non des industries littéraires !) qui comportent trois branches : l’informatisation des moyens de lecture, la production industrielle des actes de lecture (les tags, la pré-lecture automatisée, l’indexation…) et la commercialisation des lectures et des lecteurs (la publicité contextuelle). Google est le meilleur exemple de l’industrie de la lecture : par l’échange d’informations sur les lectures contre des informations sur les lecteurs, Google « vend du temps de cerveaux actifs ». Le lecteur contribue au développement d’un outil dont il perd entièrement la maîtrise. Alain Giffard, catastrophiste, constate la sortie de route d’une génération, la génération « média » qui lit sans savoir lire et pratique une lecture d’illettré. Il milite pour la création du droit du lecteur en affirmant la protection de la lecture comme acte privé.

Mutations économiques et technologiques à l’échelle européenne

Stéphanie Van Duin, de Hachette Livre, constate que les éditeurs aujourd’hui s’intéressent moins aux auteurs et lecteurs qu’aux opérateurs numériques. Avec les avancées technologiques et notamment la convergence des « outils mobiles » (iPhone, e-reader, etc.), un nouveau modèle de l’économie de l’édition se met en place (l’Expresso Book Machine, édition à la demande…) avec de nouveaux modes de marketing allant vers l’offre de services (Guide du routard). Stéphanie Van Duin souligne la nécessité de fédérer les éditeurs au niveau national, européen et international afin de trouver une posture commune face aux nouveaux monopoles de la connaissance tels que Google ou Amazon. Les majors (Hachette…) demandent une régulation des relations avec les moteurs de recherche et les bibliothèques numériques. Elle estime que l’Europe doit s’emparer des questions du droit d’auteur face au numérique, de la fiscalité qui pénalise le livre numérique (TVA), et du prix unique du livre appliqué aux supports numériques. Reste à définir ce qu’on entend par « livre numérique ».

La place des politiques publiques dans l’économie du livre

Pour Dominique Cartellier, maître de conférences et chercheur au Gresec, les disparités entre les politiques publiques en Europe sont fonction du rôle de la culture et de l’idée qu’on s’en fait dans les différents États membres. Jouent également un rôle la grande disparité des marchés locaux de l’édition (avec cependant la même tendance à la concentration), et le fait que l’État est centralisé, décentralisé ou fédéral.

Du modèle anglais où l’action publique est déléguée à des organismes autonomes et le prix unique du livre abandonné depuis 1995, au modèle français plus interventionniste, la palette est large. En France, au Portugal ou en Grèce, l’État ou ses services déconcentrés attribuent les aides, localement suppléées par les régions. En Espagne ou en Italie où la décentralisation est importante, ce rôle incombe aux régions. Dans les États fédéraux (Allemagne, Autriche, Belgique…), les Länder et les municipalités gèrent les dispositifs d’aide, avec des disparités régionales. Les États libéraux ont quant à eux des organismes indépendants (Angleterre, Écosse, Pays de Galles, Pays-Bas).

Quatre modes d’intervention peuvent être identifiés : le soutien aux offres non marchandes (aides à la lecture publique pour acquisition et création de fonds), la mise en place d’un mécanisme de régulation des prix (prix unique en France, Espagne, Allemagne), le soutien direct aux entreprises ou à la publication (pour la fabrication), la fixation d’un taux de TVA favorable (0 % en Grande-Bretagne, 5,5 % en France, 7 % en Allemagne). Par contre, il y a très peu d’aides à l’aval, à la diffusion ou aux manifestations littéraires.

La place des cultures européennes dans la circulation des savoirs

Anne-Marie Autissier, maître de conférence à l’Institut d’études européennes de l’université Paris-VIII, spécialiste de l’Europe culturelle, constate : « Lorsqu’on se met hors de l’Europe, quelles que soient les spécificités des politiques culturelles et de leur mise en œuvre, on peut observer une manière commune d’aborder la culture : on ne peut laisser l’art au seul marché, il faut donc un cadre tout en garantissant la liberté du sujet. C’est l’apport de l’Europe dans le monde. » Cependant, elle regrette que les politiques publiques ne répondent pas plus à la réalité actuelle : « Des mesurettes juxtaposées ne font pas une politique. » Perspectives : articuler la coopération culturelle intérieure à l’Europe avec la coopération extérieure, renforcer le dialogue avec la société civile, avec les associations : « L’Europe n’est pas une créature extérieure à nous, il faut s’attacher à renforcer sa légitimité intérieure. »

Stéphanie Meissonnier, déléguée générale de la Fédération interrégionale du livre et de la lecture, évoque les projets européens de la Fill, en partenariat avec le Relais culture Europe : formation des personnels des structures régionales du livre au montage de projets européens, formation des professionnels du livre dans le repérage des réseaux et dans l’identification des relais en Europe… Le troisième volet des Journées interrégionales européennes aura pour thème « Les lecteurs ». Il se tiendra en juin 2009 en Auvergne.