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Nouveaux publics en bibliothèque : chantiers en cours

Neues Publikum für Bibliotheken : Achtung Baustelle

David-Georges Picard

Casque de chantier orange en guise de couvre-chef, ce ne sont pas moins de seize intervenants qui se sont succédé en chaire, les 22 et 23 septembre 2008 à Colmar, pour le colloque international « Nouveaux publics en bibliothèque – Neues Publikum für Bibliotheken  1 », placé sous les auspices de Biblio3, groupe de coopération transfrontalière qui rassemble les bibliothèques de lecture publique du Rhin supérieur (France, Allemagne et cinq cantons suisses). Ouvert par Charles Buttner, président du conseil général du Haut-Rhin, et organisé et modéré par Suzanne Rousselot et Xavier Galaup, de la médiathèque départementale du Haut-Rhin  2, ce colloque, brossant dans un premier temps le tableau d’une évolution des rapports des citoyens aux bibliothèques, a été l’occasion de faire part, pour les professionnels des deux rives du Rhin, d’innovations et de trésors d’inventivité pour faire face à la stagnation du nombre d’inscrits.

Faire attentivement le constat…

S’il est vrai que le nombre d’inscrits en bibliothèque tend à diminuer, une augmentation des « séjourneurs », en d’autres termes des usagers non inscrits, en revanche, est particulièrement visible. Les motifs qui poussent le public à être ou devenir non-usager sont, en revanche, peu évidents. Olivier Moeschler  3, dans son exposé « Fontaines de connaissance ou musées du livre », a présenté les résultats de son étude sur les absents des bibliothèques genevoises parmi lesquels il a distingué les ex-publics des non-publics. Privilégiant le qualitatif, l’étude s’est fondée sur l’interrogation de deux cents de ces absents pour une « compréhension de l’intérieur ». Malgré la pluralité des profils, certaines tendances, flagrantes, apparaissent : le manque d’intérêt pour la lecture, la méconnaissance de l’offre de services, une limitation consciente de l’usage au seul temps de la formation… Les avantages que ces non-usagers attribuent aux bibliothèques (calme, choix documentaire) sont simultanément, ce qui est paradoxal, les inconvénients évoqués (silence contraignant, recherches difficiles). De toute évidence, les bibliothèques souffrent d’une image désuète et caricaturale.

Christophe Evans a relevé, pour saisir le gouffre psychologique que les bibliothèques doivent désormais franchir, la singulière incompatibilité existant entre « la galaxie Gutenberg et la planète iPod ». À l’époque du tout-numérique, le dérivatif aux bibliothèques est, bien entendu, internet, source inépuisable d’informations. Depuis 2005, plus de 50 % des internautes à partir de 11 ans ont un usage régulier du web, cet usage ayant un impact direct sur le nombre d’inscrits en bibliothèque. Poursuivant l’analyse, Xavier Galaup a rappelé que trois quarts des blogueurs ont moins de 25 ans. Avec un réel succès, de nombreuses bibliothèques françaises et allemandes se sont d’ailleurs adaptées à ce contexte et affirment désormais davantage leur présence dans le web 2.0, là où elles sont susceptibles de toucher ces publics.

… pour que l’usager se réapproprie la bibliothèque

Les professionnels, de part et d’autre du Rhin, ont ainsi ajusté leurs pratiques professionnelles aux défis du XXIe siècle. Confrontées à une situation financière tendue, certaines villes resserrent les budgets des bibliothèques. Gabriele Kessemeier, bibliothécaire de la ville de Hanovre (arrondissement de Linden), expliquait ainsi pourquoi, dans la perspective de la fusion de deux bibliothèques de quartier (dont la sienne) et d’une drastique réduction des moyens financiers, elle a profilé son établissement en fonction d’un public cible, déterminé à partir d’outils marketing et en analysant l’environnement des individus susceptibles d’être usagers. Bien que les élus locaux aient été hésitants dans un premier temps à la restriction des services à un groupe, le succès de cette opération, au bout d’une année, pourrait être un encouragement à aller vers ce type de solution, d’autant plus que la bibliothèque, liée à la centrale, propose toujours l’intégralité de l’offre documentaire de la commune.

La bibliothèque cantonale de Liestal  4 a, quant à elle, développé une très originale solution pour rester proche des habitants. Gerhard W. Matter a ainsi conçu l’idée de la « Bibliothèque d’été », s’installant au bord de la piscine municipale. Un stand est mis en place chaque année avec un stock d’ouvrages orientés vers la détente. Avec une moyenne de 65 livres prêtés par jour contre une caution factice demandée aux lecteurs (chaussure, produit de beauté, etc.) et un grand intérêt manifesté par ces derniers, cette action est un succès.

La réappropriation de la bibliothèque par les usagers est au cœur d’expériences menées par de petites collectivités : celle, d’une part, de Lörrach, où Florian Nantscheff a créé une heure du conte germano-turc ainsi que de nombreuses activités tournées vers la culture turque, et celle, d’autre part, de Denkingen où Angelika Koesling a lancé les « petits-déjeuners internationaux », très fréquentés et qui donnent l’occasion à toutes les cultures de se manifester dans cette localité. Enfin, l’exemplaire travail de la médiathèque du Val-d’Argent à destination des personnes handicapées moteur ou physique, présenté par Nicole Heckel, démontrait que le très fort engagement des personnels a conduit à développer notablement les partenariats de la bibliothèque avec d’autres institutions locales, de sensibiliser et de créer des échanges entre les individus, permettant à la bibliothèque d’être le cœur de la collectivité.

Réinventer les fondations de la bibliothèque conduit de facto à repenser l’image de celle-ci. Ralf Eisermann  5 a expérimenté la publicité au cinéma et sur les ondes radio avec, comme résultat, une dynamisation radicale de l’image de la bibliothèque. Arnold van der Leden, expert néerlandais en marketing et management, propose quant à lui aux bibliothèques de repenser le rapport des personnels au travail, aux usagers mais aussi aux livres selon une logique mercantile très nord-américaine dont l’efficacité n’est plus à démontrer. C’est un peu cette approche que Henrik Hollender  6 défendait, lorsqu’il affirmait que « les utilisateurs des bibliothèques sont nos clients et que nous leur devons des services ».

Les bibliothécaires européens, très à l’écoute des attentes et des mœurs contemporaines, y répondant, voire les anticipant, assurent, de la sorte, aux bibliothèques un rôle clé incontestable dans le fonctionnement de la cité.