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À la conquête du patrimoine

Yves Alix

« L’héritage ne se transmet pas, il se conquiert », affirmait Malraux. Faut-il le croire ? La transmission est une part de notre métier, et notre devoir. Inlassablement, le BBF remet donc sur l’établi la question patrimoniale. En 1982 déjà, une livraison de la revue reproduisait l’essentiel d’un texte qui fit date, le Rapport au directeur du livre et de la lecture sur le patrimoine des bibliothèques, dit rapport Desgraves  1, première brique de ce qui constitue aujourd’hui le « corps de doctrine » (Anne-Marie Bertrand) du traitement des collections patrimoniales des bibliothèques françaises. En 1996 et 1997, deux dossiers montraient, à travers quelques collections significatives, la diversité des richesses à préserver et la démesure des tâches à accomplir. En 2000, un autre interrogeait les politiques de conservation, à la lumière de progrès techniques dans lesquels les transferts numériques tenaient déjà une part importante. Enfin, en 2004, on avait mis un « s » à Patrimoines pour montrer d’un signe la diversité (des fonds, des modes de traitement… et des problèmes à résoudre)  2.

Considéré jusqu’après la Seconde Guerre mondiale comme le cœur de la bibliothèque, le patrimoine, à mesure que se développe la lecture publique, devient un poids, une charge. Le développement du fait patrimonial, dans les années 1980, lui rend sa dignité et le remet à l’avant-scène. Les menaces qui pèsent sur sa préservation n’en paraissent alors que plus éclatantes. La prise de conscience née des rapports Caillet  3 et Desgraves donne un élan remarquable à l’action des pouvoirs publics et des professionnels pour sauvegarder, identifier, protéger l’immense patrimoine imprimé des bibliothèques. La notion même s’élargit : les bibliothèques conservent aussi des objets, des disques, des films, des documents d’archives, qui peuvent légitimement accéder au statut d’objet patrimonial.

Les années les plus récentes, avec l’irruption du numérique et d’internet, sont celles de la valorisation et de la communication. Pour autant, l’enjeu de la préservation de l’héritage subsiste, et malgré le progrès des techniques et l’ampleur des efforts déjà consentis, peut-être est-il plus crucial que jamais. Parler de patrimoine aujourd’hui, c’est donc nécessairement traiter à la fois de sa définition, de sa conservation, de sa mise en valeur, et enfin de la place qu’il peut occuper demain dans la sphère culturelle. Les temps de disette budgétaire qui s’annoncent peuvent décourager, le tourbillon numérique peut affoler. Il faut pourtant, plus que jamais, penser le patrimoine, et le penser globalement, sans le circonscrire à notre univers bibliothéconomique. Tant il est vrai qu’ici comme ailleurs, la coopération et la mutualisation (des compétences et des moyens) sont les maîtres mots de la réussite. En convaincre chacun est l’ambition de ce dossier du BBF, qui se poursuivra dans le prochain numéro.

Noëlle Balley a très largement conçu et coordonné avec nous ce double dossier, en y apportant sa connaissance du patrimoine, sa générosité et son enthousiasme. Qu’elle en soit ici remerciée.