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Regards sur les archives

Images documentaires, no 63, 1er et 2e trimestres 2008

Paris, Images documentaires, 2008, 112 p., 21 cm
ISSN 1146-1756 : 9,15 € le numéro ; abonnement (4 numéros) : 31 €

par Yves Desrichard

L’austère et précieuse revue de l’association Images documentaires propose dans son numéro 63 quelques « regards sur les archives ». Comment le cinéma documentaire s’approprie-t-il les archives, quels sens donner à cette appropriation, quels abus et quelles tentations éviter ? Trois contributions majeures peuvent être mises en exergue. Tout d’abord une longue interview de Sylvie Lindeperg, auteur entre autres de Clio de 5 à 7, consacré aux actualités filmées de la Libération, et de « Nuit et brouillard » : un film dans l’histoire, consacré au « documentaire » d’Alain Resnais.

Mené avec précision par Jean-Louis Comolli, ce dialogue passionnant porte précisément sur l’utilisation des films consacrés aux camps de concentration et aux camps d’extermination dans le cinéma de l’après-guerre, mais s’interroge plus généralement sur le regard et l’intention qui président à la captation du réel, et comment, souvent, le résultat échappe aux souhaits du capteur – si l’on nous passe cette expression, hélas parfaitement appropriée dans le contexte de la propagande nazie. L’ensemble est lumineux d’intelligence et de scrupule, on ne regardera plus jamais un film documentaire consacré à l’histoire de la Seconde Guerre mondiale de la même manière.

Comme une prolongation de cette interview, Jean-Louis Comolli propose, seul cette fois, une sorte d’inventaire des « Mauvaises fréquentations : document et spectacle ». On pourra regretter ici ou là quelques affèteries de syntaxe bien inutiles, et quelques paraphrases pas forcément décisives d’André Bazin évidemment convoqué pour l’occasion, mais l’ensemble est plus que stimulant, qui évoque entre autres la fabrication (là encore le mot est approprié) d’un documentaire consacré sur le vif à la bataille d’El-Alamein, Desert Victory. Faute de pouvoir, avec les moyens techniques de l’époque, tourner sur place des scènes suffisamment spectaculaires pour le moral des populations, les producteurs se résolurent à inclure habilement des scènes de fiction tournées en Angleterre avec des comédiens, scènes qui, après guerre, ne furent plus perçues comme telles, mais bien considérées comme authentiques… Où il est explicité que la notion d’authenticité n’a de toute façon pas grand sens, et Comolli critique déplace notre point de vue sur la question avec une alacrité qui fait une nouvelle fois regretter que Comolli cinéaste ne tourne plus.

Enfin, un délicat article de Laurent Veray sur un film de montage d’archives, sans commentaires, consacré à la colonisation hollandaise en Indonésie, Mother Dao : chronique coloniale, vient à son tour montrer que, dans le cinéma documentaire comme dans la fiction, la signification vient du montage. Quelques chroniques remarquablement écrites de films documentaires que, pour certains, on aurait très envie de voir, complètent cet ensemble stimulant d’une revue trop modeste pour ne pas être indispensable.