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Les bibliothèques des établissements pénitentiaires de la région Rhône-Alpes

Odile Cramard

Le contexte

La région Rhône-Alpes compte quatorze établissements pénitentiaires, répartis sur seize lieux : les maisons d’arrêt  1 de Bonneville, Bourg-en-Bresse, Chambéry, Grenoble, Lyon, Privas, Saint-Étienne, Valence, Villefranche-sur-Saône ; les centres pénitentiaires  2 d’Aiton et Saint-Quentin-Fallavier ; les centres de semi-liberté  3 de Grenoble et Lyon ; l’établissement pour mineurs du Rhône, implanté à Meyzieu (agglomération lyonnaise), ouvert depuis juin 2007. Viendront s’ajouter d’ici fin 2009 trois nouveaux établissements : un centre de détention  4 à Roanne (ouverture prévue au cours du premier trimestre 2009 ; voir dans ce dossier l’article de Brigitte Corbel et Isabelle Suchel-Mercier, « Les enjeux d’un double partenariat bibliothèque municipale et départementale pour le futur centre de détention de Roanne ») ; une maison d’arrêt à Corbas (agglomération lyonnaise) qui remplacera les prisons de Lyon, hommes et femmes, actuellement réparties sur trois lieux différents (premier semestre 2009) ; enfin, à la fin de l’année, un centre pénitentiaire comprenant maison d’arrêt et centre de détention à Bourg-en-Bresse, en remplacement de l’actuelle petite maison d’arrêt. Au 4 juillet 2008, on dénombrait 4 650 détenus dans les établissements de la région.

En décembre 1997, la direction régionale des affaires culturelles Rhône-Alpes (Drac) et la direction interrégionale des services pénitentiaires Rhône-Alpes/Auvergne (Disp) signaient une convention de partenariat favorisant l’action culturelle en milieu pénitentiaire, concrétisant ainsi au niveau régional les protocoles d’accord interministériels et marquant leur volonté de favoriser le développement de projets culturels et artistiques dans les établissements de la région. Elles confiaient dans le même temps à l’Agence Rhône-Alpes pour le livre et la documentation (Arald) le suivi de cette mission. L’Arald s’est attachée à développer une politique partenariale entre les services pénitentiaires d’insertion et de probation  5 (Spip) et les structures culturelles se situant à proximité des établissements pénitentiaires, bibliothèques, théâtres, musées, compagnies, festivals…

Nous dresserons ici un état rapide de la situation actuelle des bibliothèques des établissements pénitentiaires de la région – hors centres de semi-liberté – en soulignant les évolutions mais aussi en relevant les difficultés qui subsistent encore.

Les bibliothèques des établissements

Il existe une bibliothèque ouverte régulièrement dans chaque prison (sauf à Meyzieu où le lieu prévu à cet effet n’a pas encore été investi). Elle peut se situer dans le secteur dédié aux activités, comme à Aiton, Lyon Saint-Paul, Saint-Étienne, Villefranche-sur-Saône ; dans un lieu de passage, « la rue centrale » à Saint-Quentin-Fallavier ; ou encore au cœur de la prison, comme à Bourg-en-Bresse, Privas ou Valence. Elle n’est constituée que de quelques étagères au fond d’un couloir au quartier femmes de Bonneville, ou sur la mezzanine d’une salle d’activités pour celui de Valence. Elle peut aussi donner sur la cour de promenade, comme à Bonneville et Grenoble ; et se trouver au croisement des trois quartiers, hommes, femmes et mineurs, comme à Chambéry. La taille de la bibliothèque varie considérablement d’un établissement à l’autre, de quelques mètres carrés à environ 70 m2 pour la plus vaste.

Comme toutes les activités culturelles, les bibliothèques sont placées sous la responsabilité des Spip. Pendant plusieurs années, ces services ont eu la possibilité de confier le suivi de l’action culturelle à des jeunes occupant des emplois contractuels (les agents de justice, recrutés dans le cadre du dispositif des emplois jeunes, puis les assistants culturels). La non-reconduction de ces postes en 2008 a nécessité la (re)mobilisation des travailleurs sociaux sur le champ culturel. Cependant, si certains agents de justice se consacraient uniquement au suivi de la bibliothèque (à Lyon et Bonneville), ce n’est malheureusement pas le cas des travailleurs sociaux qui n’ont ni le temps de s’investir pleinement dans cette mission, ni la formation adéquate.

De l’accès direct à l’accès libre

L’accessibilité des bibliothèques a toujours été une priorité au niveau régional, et, depuis l’été 2006, elles sont toutes au moins en accès direct, sauf celle de Lyon Saint-Joseph, où seuls les détenus qui fréquentent le centre scolaire peuvent s’y rendre, les autres demandant encore leurs livres par l’intermédiaire d’un catalogue.

Pour la direction d’un établissement et pour le Spip, l’accès direct n’est pas facile à gérer et entraîne de fortes contraintes : inscription des détenus souhaitant se rendre à la bibliothèque, constitution puis validation des listes, organisation d’un planning puis des mouvements pour que les inscrits soient conduits à la bibliothèque puis reconduits dans leurs cellules. La taille de l’établissement influe sur la fréquence de venue à la bibliothèque pour les lecteurs : une fois par semaine ou par quinzaine, voire plus, en fonction du nombre de créneaux horaires disponibles et du nombre d’inscrits.

Pour les détenus, ce système implique une démarche volontaire d’inscription, qui peut être une réelle difficulté pour ceux qui sont les plus éloignés de l’écrit ; puis un temps d’attente plus ou moins long pour être appelés. À Privas, petite maison d’arrêt, le système d’accès est plus souple : un surveillant passe dans toutes les cellules pour proposer systématiquement aux détenus de se rendre à la bibliothèque lors des permanences d’ouverture. Là où le système fonctionne bien, la bibliothèque est souvent fréquentée par 40 à 50 % de la population pénale, voire presque 100 % dans les petits quartiers femmes.

Mais ce fonctionnement reste fragile et la bibliothèque peut être fermée à tout moment, ou les horaires d’ouverture modifiés, par exemple en cas d’absence de personnel de surveillance, ce qui entraîne une réduction des mouvements, ou encore « pour raisons de sécurité ». Pour ces mêmes raisons, plusieurs chefs d’établissement ont mis en place depuis un an un planning aléatoire, les détenus ne connaissant pas à l’avance le jour où ils pourront se rendre à la bibliothèque ; cette pratique a eu un effet immédiat et désastreux, démobilisant les lecteurs et faisant chuter fortement le taux de fréquentation.

L’accès libre (sans inscription préalable) n’est pour le moment possible qu’à Bonneville et Grenoble, du fait de la localisation de la bibliothèque. À Aiton et Saint-Quentin-Fallavier où cohabitent une maison d’arrêt et un centre de détention, c’est l’accès direct qui prévaut, au détriment de l’accès libre dont pourraient bénéficier les détenus du centre de détention. En effet, dans ce type d’établissement pour peine, le régime de détention est orienté vers la préparation à la sortie et les détenus bénéficient d’une plus grande autonomie, notamment pour les déplacements.

 

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Bibliothèque de la maison d’arrêt de Grenoble-Varces. © CLI de la MA Grenoble. Photo : Jean-François Adrien

Le partenariat avec les bibliothèques publiques

S’il existe bien une bibliothèque dans chaque établissement, comme le prévoit le code de procédure pénale (article D. 441-2)  6, l’administration pénitentiaire n’a pas prévu dans son cadre d’emploi de poste de bibliothécaire. Les référents bibliothèque des Spip (emplois jeunes ou travailleurs sociaux) ont donc cherché soutien et conseil auprès des professionnels. Ces derniers se sont fortement mobilisés et, depuis juin 2008, toutes les bibliothèques des établissements de la région sont désormais accompagnées par une bibliothèque municipale ou départementale, ou par les deux, comme c’est le cas pour la maison d’arrêt de Bonneville ou pour le futur centre de détention de Roanne. Ces collaborations se concrétisent le plus souvent par la signature d’une convention de partenariat entre la collectivité territoriale dont dépend la bibliothèque intervenante, le Spip et l’établissement. Dans la région, cinq conventions sont signées avec une ville, trois avec un département, une est signée par les deux collectivités. Il convient cependant de rappeler que rien n’oblige les collectivités territoriales à investir le milieu pénitentiaire, domaine régalien de l’État, et que ces interventions sont de ce fait fragiles car elles reposent sur la mobilisation des professionnels et sur l’acceptation de la prise en compte de ces publics par leur autorité de tutelle.

Les modalités d’intervention dépendent des moyens humains et matériels que la bibliothèque peut dégager pour ce partenariat : mise à disposition régulière de personnels (d’une demi-journée par semaine pour deux bibliothécaires – bibliothèque municipale de Valence – à une fois par mois), ou de façon plus ponctuelle, en fonction des besoins exprimés par les Spip. En ce qui concerne les prêts, les dépôts en nombre ont été abandonnés au profit de prêts plus ciblés, « à la demande », qui correspondent mieux au réel besoin des lecteurs ; quelques prêts thématiques ponctuels sont également effectués. Enfin, certaines bibliothèques partenaires proposent également quelques-unes des animations qui rythment leur calendrier, à l’occasion d’un temps fort national ou d’une manifestation locale.

La présence plus ou moins régulière des professionnels va avoir une incidence sur le fonctionnement de la bibliothèque de la prison, notamment par le soutien qu’ils apportent aux détenus-bibliothécaires et le travail qu’ils peuvent effectuer sur les fonds.

Professionnels et bénévoles

Les détenus-bibliothécaires (emplois rémunérés du service général d’un établissement) jouent un rôle central, car ils assurent les permanences d’ouverture, sont en contact direct avec les lecteurs, gèrent les prêts et les retours... D’où l’importance de la formation (ou information) qui leur sera apportée par les professionnels. Mais en maison d’arrêt, les détenus-bibliothécaires peuvent se succéder à un rythme important… et cette initiation au fonctionnement de la bibliothèque devra être répétée.

Certains chefs d’établissement et/ou directeurs de Spip conditionnent l’ouverture de la bibliothèque à la présence d’intervenants extérieurs à côté du détenu-bibliothécaire ; ils font appel à des bénévoles, qui sont issus d’un réseau social (visiteurs de prison, associations diverses) ou plus rarement du monde des bibliothèques (réseau des bibliothèques départementales, bibliothécaires à la retraite…). Il est important que ces personnes puissent être soutenues, encadrées et, si besoin, formées par les professionnels afin que leurs interventions s’inscrivent également dans une démarche de lecture publique et non d’action caritative. Cette cohabitation professionnels/bénévoles fonctionne bien dans six établissements, est difficile dans un et inexistante dans quatre.

Les bibliothécaires ont par ailleurs effectué un travail important sur les fonds : désherbage massif, puis régulier, remise à niveau progressive… Ce « chantier » a été rendu possible par les budgets annuels que tous les Spip consacrent aux bibliothèques depuis 1999. Les budgets, qui se répartissent entre les acquisitions, le petit matériel et parfois quelques animations, s’échelonnent, en 2008, de 1 200 à 12 000 euros, la part du Spip étant comprise entre 800 et 3 000 euros. Le complément est apporté par les subventions pour les fonds thématiques du Centre national du livre (CNL), aussi par les partenaires habituels du Spip, comme les associations socioculturelles des détenus.

Les nouvelles procédures mises en place cette année par le CNL apparaîtront sans doute trop contraignantes pour les « petites bibliothèques » de prison, ce qui est tout à fait regrettable car l’obtention de cette subvention obligeait les services à respecter certains critères de fonctionnement : l’accès direct, les horaires d’ouverture minimum, un budget propre pour les acquisitions... La complexité du dossier avait encouragé les référents bibliothèque à confier la constitution des listes d’acquisitions aux bibliothécaires, leur permettant ainsi un réel travail sur les fonds, en cohérence avec la remise à niveau engagée par ailleurs.

Selon les établissements, les bibliothèques comptent entre 2 000 et 7 000 documents imprimés. Il n’y a aucun document audio ou vidéo. À Saint-Étienne et Saint-Quentin-Fallavier, quelques cédéroms encyclopédiques, éducatifs ou culturels sont proposés en consultation, mais ce service est difficile à gérer et ne fonctionne pas régulièrement.

Remarques et questions toujours actuelles

La situation des bibliothèques est paradoxale car, d’une part, elles sont le seul lieu culturel identifié de la prison, et, avec le sport, l’une des rares activités qui existent de façon régulière tout au long de l’année, mais, d’autre part, elles ne sont dotées institutionnellement d’aucun moyen humain pérenne pour fonctionner. Et les interventions des professionnels, qui garantissent l’accès pour les détenus à un service de lecture publique de qualité, dépendent de la volonté politique des collectivités territoriales, qui, par ailleurs, ne reçoivent aucune contrepartie pour leur investissement.

Pour répondre à la demande des Spip qui souhaitent un soutien extérieur toujours plus important et pour que l’investissement consenti par une bibliothèque ne soit pas trop lourd à porter, les bibliothécaires ont tout intérêt à croiser leurs interventions. Si le double partenariat professionnels/bénévoles s’est considérablement développé, il n’en est pas de même de celui qui associe bibliothèques municipales et départementales ; or si l’on se place du point de vue du public, ces dernières ont toute légitimité à intervenir, le public touché étant départemental, régional ou interrégional, voire national selon le type d’établissement pénitentiaire. De même, la prise en compte d’un établissement par l’ensemble des bibliothèques d’une agglomération, malgré une première tentative au sein de l’agglomération lyonnaise  7, ne s’est pour le moment pas concrétisée.

L’ouverture prochaine des trois nouveaux établissements va sans doute reposer dans d’autres termes les partenariats existants car, pour des raisons de sécurité qui visent à limiter les mouvements des détenus, il n’y aura plus de bibliothèque centrale accessible à l’ensemble des détenus, mais des petites bibliothèques dans chaque bâtiment. La bibliothèque publique partenaire pourra-t-elle intervenir dans chacun des lieux ? Ou faudra-t-il mobiliser d’autres collectivités pour élargir les interventions ? Les Spip auront-ils les moyens suffisants pour faire fonctionner un équipement de qualité ? Si tel est le cas, la proximité de ces bibliothèques permettra de toucher un public qui, jusqu’à présent, ne les fréquentait pas. Dans le cas contraire, nous vivrons là un sérieux retour en arrière.

La situation des bibliothèques et leur prise en compte institutionnelle par les ministères n’ont pas beaucoup évolué depuis les recommandations émises dans rapport Chavigny-Lieber de 2005  8. Les dispositifs sont fragiles et la disparition des postes dédiés à la culture et la précarité des moyens humains actuels peuvent à terme remettre en cause les interventions de leurs partenaires.

Les bibliothèques des établissements pénitentiaires sont toujours en devenir et l’accompagnement apporté par les professionnels semble plus que jamais nécessaire.

 

Lexique

Centre de détention : accueille les condamnés d’un an et plus considérés comme présentant les perspectives de réinsertion les meilleures. À ce titre, les centres de détention ont un régime de détention principalement orienté vers la resocialisation des détenus.

 

Centre de semi-liberté : reçoit des condamnés admis au régime de la semi-liberté (modalité d’exécution d’une peine permettant à un condamné détenu de s’absenter de l’établissement pénitentiaire pour exercer une activité professionnelle, suivre un enseignement ou une formation ou encore bénéficier d’un traitement médical ; le condamné doit rejoindre l’établissement à l’issue de ces activités) ou du placement extérieur sans surveillance.

 

Centre pénitentiaire : établissement mixte qui comprend au moins deux quartiers à régimes de détention différents (maison d’arrêt, centre de détention et/ou maison centrale).

 

Condamné : personne détenue dans un établissement pénitentiaire en vertu d’une condamnation judiciaire définitive.

 

Maison centrale : reçoit les condamnés les plus difficiles dont les perspectives de réinsertion sont les plus lointaines. C’est en maison centrale que les dispositifs de sécurité sont les plus renforcés.

 

Maison d’arrêt : reçoit en principe les prévenus et les condamnés dont le reliquat de peine est inférieur à un an.

 

Prévenu : personne détenue dans un établissement pénitentiaire qui n’a pas encore été jugée ou dont la condamnation n’est pas définitive.

(Extrait de Les chiffres clés de l’administration pénitentiaire au 1er janvier 2006.)

    1.  (retour)↑   Voir lexique à la fin de l’article.
    2.  (retour)↑  Id.
    3.  (retour)↑  Id.
    4.  (retour)↑  Id.
    5.  (retour)↑   Spip : services départementaux de l’administration pénitentiaire ayant comme principales missions l’aménagement des peines et la préparation à la sortie. Ils sont également responsables de l’action culturelle et du développement de la lecture.
    6.  (retour)↑   Code de procédure pénale, article D. 441-2 : « Chaque établissement possède une bibliothèque dont les ouvrages sont mis gratuitement à la disposition des détenus. Sa localisation doit permettre un accès direct et régulier des détenus à l’ensemble des documents. Un bibliothécaire ou, à défaut, le service pénitentiaire d’insertion et de probation assure les achats, organise la formation et encadre les détenus qui en assurent la gestion quotidienne. »
    7.  (retour)↑   Voir à ce sujet l’article « Opération inédite avec les prisons de Lyon », BIBLIOthèque(s), no 20, mai 2005.
    8.  (retour)↑   Dominique Chavigny, Claudine Lieber, Les bibliothèques des établissements pénitentiaires, Ministère de la Culture et de la Communication, 2005.