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Loïc Artiaga

Des torrents de papier

catholicisme et lectures populaires au xixe siècle

Préface de Jean-Yves Mollier
Limoges, Pulim, 2007, 193 p., 24 cm
Coll. Médiatextes
ISBN 978-284287-441-4 : 20 €

par Anne-Marie Bertrand

Ce petit ouvrage consacré aux lectures populaires au xixe siècle renouvelle l’approche d’un thème aujourd’hui bien exploré : les dangers de la lecture alors même que l’essor de l’alphabétisation soumet un nombre de plus en plus grand d’esprits fragiles à des « torrents », des « océans » de papier – « le mauvais livre flétrit et tue tout ce qu’il touche » (Monseigneur Du Pont, 1845). Comment résister, comment contrer l’influence de ces « petits livres empoisonnés » ? Voilà un des soucis de l’Église catholique devant l’apparition de la littérature industrielle.

La thèse de Loïc Artiaga, puisque c’est de sa thèse qu’il s’agit, développe les trois réponses que l’Église apporte à ce défi : condamner les mauvais livres, diffuser de bons livres, faire écrire, susciter une « bonne littérature populaire ».

Passons sur le premier point, déjà bien connu, mais qui rappelle opportunément les condamnations que la Congrégation de l’Index fait pleuvoir sur Balzac, Flaubert, Stendhal, Zola et même Victor Hugo…

La deuxième approche, la diffusion des bons livres concerne, en particulier, l’activité de l’Œuvre des bons livres, organisée en réseau de dépôts, et qui, telle une BCP avant l’heure, couvre, grâce aux bibliothèques paroissiales, les campagnes d’un « blanc manteau de livres pieux ». Diffusion conçue comme préventive à une concurrence incontrôlable : « Que le clergé soit donc encore une fois averti : c’est à lui de prendre l’initiative et la direction d’une œuvre aussi essentielle que celle de la propagation des bons livres, sous peine d’être dépassé, et de voir tôt ou tard implanter officiellement dans les communes des bibliothèques » (Bibliographie catholique, 1850).

Moins connue, et d’autant plus intéressante, la troisième réponse : l’élaboration d’une « bonne littérature populaire » pour répondre à la mauvaise, incontrôlable, torrentielle, et que les condamnations du Saint-Siège ne suffisent pas, loin de là, à endiguer. L’Église s’y est résignée : le besoin anthropologique de narration veut être satisfait. Il faut donc répondre à la demande et créer une « fiction édifiante », la faire éditer, la diffuser et la conseiller. C’est donc toute la chaîne du livre qui est mobilisée pour cette entreprise dans les années 1840-1860. En 1861, qui marque le pic de cette activité, on estime que plus de 2,5 millions d’exemplaires de cette littérature ont été imprimés, dont la moitié chez Mame – production bon marché, plutôt à faible tirage et que les bibliothèques paroissiales diffusent largement. Après 1840, près des deux tiers de leurs fonds sont composés de cette fiction édifiante.

Contrôler la lecture du peuple passe ainsi par des interdits mais, symétriquement, par des prescriptions, y compris sur le temps et les modes de lecture – pas plus d’un chapitre par jour, par exemple. La soif de lecture est inextinguible : du moins, que le peuple lise de bons livres !

C’est ainsi délibérément sur le terrain de la littérature populaire que l’Église répond – ouvrant ainsi la voie à la littérature catholique de jeunesse du xxe siècle, les Brigitte, la Semaine de Suzette et les romans scouts.

La préface de Jean-Yves Mollier ouvre l’appétit en replaçant cette analyse dans le cadre général de la réaction de l’Église aux mutations culturelles et suggérant que la même analyse pourrait aujourd’hui se porter sur les fictions télévisées – à quoi pense-t-il ? À L’instit ? Joséphine, ange gardien ? Les monos ? Des femmes d’honneur et autres médecins responsables au comportement édifiant ?

Comment répondre au besoin de fiction ? Comment séduire, puisqu’on ne peut plus guère prescrire ? La réponse est un intéressant objet d’étude et de réflexion.