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Claire Scopsi

Laurent Soual

Jean-François Ferraille

Sylvain Machefert

Mener un projet open source en bibliothèque, documentation

Paris, Éd. du Cercle de la librairie, 2007, 155 p., 24 cm, coll. Bibliothèques
ISBN 978-2-7654-0954-0 : 31 €

par Yves Desrichard

La notion de « logiciel libre » est une antienne commode, et à la mode, pour assurer l’aura libertaire qui plane encore autour d’internet et, plus généralement, de certaines évolutions informatiques. Comme souvent, approximations et raccourcis faciles sont à l’œuvre pour populariser la montée en puissance indéniable de ce type d’outil, et des communautés qui les développent. Le monde des bibliothèques n’échappe pas à ce phénomène, qui a permis à des logiciels libres comme Koha ou PMB de se tailler une part non négligeable du marché des systèmes intégrés de gestion de bibliothèque.

Une réflexion globale

Cet ouvrage propose, non pas tant une étude comparative des différentes applications libres pour bibliothèque, documentation, archives disponibles, qu’une réflexion globale sur la mise en place de telles solutions dans un contexte professionnel. Avec précision, avec clarté, loin des discours technico-optimistes, les quatre auteurs présentent un « état de l’art » en la matière, replacé dans un contexte beaucoup plus large d’évolutions sociales, politiques, économiques…

Dans une première partie, ils retracent les conditions d’apparition des logiciels libres en bibliothèque : convergence des métiers, dématérialisation poussée des documents, virtualisation des lieux de lecture ont modifié – et vont profondément modifier – les pratiques professionnelles. Sur le plan technique, l’augmentation des capacités de stockage des mémoires de masse, et leur relative standardisation, l’interconnexion des réseaux, modèle OSI puis protocole TCP/IP et internet, sont allés de pair avec le développement des premiers logiciels open source, d’abord systèmes d’exploitation (Linux) puis suites bureautiques (Open Office) et enfin applicatifs spécialisés.

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un logiciel libre ? « Un logiciel libre est un programme que l’on peut modifier, redistribuer ou copier à volonté. » C’est la disponibilité du code source, c’est-à-dire la possibilité de comprendre comment fonctionne le logiciel qu’on souhaite utiliser et, éventuellement, d’en modifier le programme, qui distingue ces logiciels des logiciels dits « propriétaires », « qui permettent seulement d’exécuter le programme ».

Le mouvement des logiciels libres, « Open Source Software » en anglais, s’inscrit en fait dans un mouvement plus large, celui de l’Open Source Initiative, qui attribue un label « Open Source » aux logiciels respectant les critères énoncés ci-dessus, pour lever les ambiguïtés liées au terme anglais de « free software ». Le terme anglais inclut en effet tout à la fois les logiciels libres (pour une fois, le français est lui sans ambiguïté) et d’autres logiciels gratuits mais non open source : les graticiels (« freeware »), logiciels propriétaires mis gratuitement à disposition par leur créateur et les partagiciels (« shareware »), logiciels qui peuvent être utilisés « gratuitement et librement pendant une durée ou un nombre d’utilisations indiqués par l’auteur », à fins de test.

C’est autour de Richard Stallman, « le père du libre », que s’est d’abord constituée la communauté open source, « la composante la plus originale et la plus intrigante du monde libre » (sic), que l’ouvrage présente rapidement, avant de s’interroger sur la propriété intellectuelle des logiciels libres, sujet complexe et abordé de manières souvent très différentes, par exemple aux États-Unis ou en Europe. La diffusion des logiciels libres est en effet largement basée sur la notion de « licences libres », qui peine à trouver sa place dans l’arsenal juridique français : la question est pourtant d’importance si on veut favoriser l’adoption des logiciels libres en offrant aux utilisateurs une sécurité sur ce plan-là aussi.

Après un chapitre sur les « enjeux des logiciels libres pour le secteur public » qui laisse un peu perplexe quant à son intérêt, les auteurs replacent le mouvement dans un contexte politique et social plus large. Veine libertaire, militantisme altermondialiste, aide au développement des pays du Sud, ont en partie cédé place à des logiques issues de l’économie marchande : nombre d’éditeurs comme Bull ou IBM s’intéressent désormais à l’open source et on pourrait assister, dans les années à venir, à une « hybridation » des deux logiques qui bouleverserait totalement la relation client-fournisseur.

La conduite de projet

Les chapitres les plus intéressants de l’ouvrage sont sans conteste ceux consacrés à la « conduite d’un projet open source ». Choix du produit et mise en œuvre sont analysés avec beaucoup de méthode, pointant les ressemblances et les différences selon que le choix est fait d’un logiciel libre ou d’un logiciel propriétaire, « libre » ne voulant pas dire « gratuit » (contrairement à l’équivalent anglais...). En effet, à rebours des illusions fréquemment entretenues, les auteurs montrent que les coûts liés au choix d’un logiciel libre ne sont pas forcément beaucoup plus faibles que pour un logiciel propriétaire : avant tout, c’est la structuration de ces coûts et leur répartition dans l’ensemble du projet qui est différente – tout comme la logique même de déroulement du projet.

D’ailleurs, « comment se donner les moyens de choisir une solution open source ? » Il faut apprendre à gérer autrement la durée du projet : la mise en place d’un logiciel libre est plus coûteuse en temps, elle suppose d’évaluer la communauté associée à ce logiciel, d’identifier les compétences, etc. Dans le cas (le plus fréquent) où le choix du logiciel se fait par appel d’offres, il faudra s’arranger pour que le cahier des charges permette à des solutions de type open source de candidater : en effet, si la fourniture du logiciel est gratuite, il paraît difficile de le paramétrer, de l’installer, etc., sans le recours à une société de services qui facturera, elle, ses prestations.

Une fois le logiciel choisi, les étapes de sa mise en place sont en partie semblables à celles nécessaires à l’installation d’un logiciel propriétaire, mais en diffèrent sur certains points : en particulier, et cet aspect est fondamental, elle suppose en interne « une compétence informatique plus poussée », notamment pour le choix de l’architecture appropriée (qui est souvent imposée dans le cas d’un logiciel propriétaire), mais aussi pour le déploiement du système : aux compétences informatiques, le chef de projet doit donc aussi associer une parfaite connaissance des fonctionnalités à automatiser, sans même parler des aptitudes, plus évidentes, de diplomatie, de coordination, etc.

Dans une série d’annexes, les ressources en ligne sont présentées, et des fiches détaillées sur les principaux logiciels disponibles sont proposées (cette partie sera régulièrement mise à jour sur internet).

Dans leur introduction, les auteurs soulignent que la convergence des métiers des bibliothèques, de ceux des archives et de la documentation, semble s’accélérer, à la fois sous le poids des contraintes (budgétaires ou institutionnelles) et par un mouvement naturel lié à la dématérialisation de plus en plus généralisée des supports. Ils voient dans le choix d’un logiciel libre la possibilité de maîtriser plus facilement les évolutions rendues nécessaires par cette convergence. Même si on peut ne pas être tout à fait aussi enthousiaste, leur ouvrage oppose un démenti, par le sérieux apaisé de son approche, à ceux et celles qui considèrent le choix de logiciels libres comme une aventure encore réservée à de petites structures, à de petits équipements.

Dans leur conclusion, ils indiquent que « les pires ennemis du logiciel open source comme du logiciel propriétaire sont l’indifférence et le découragement ». Certes, mais il ne faudrait pas perdre de vue que l’informatisation d’un établissement est un moyen, et non une fin. En d’autres termes, il ne faudrait pas que le choix d’un logiciel libre mobilise des compétences et des énergies dont on a vu, du temps des « solutions maison », « bricolées » par les informaticiens locaux, à quels excès elles pouvaient mener. Souhaitons que le mouvement du logiciel libre ne reproduise pas, des dizaines d’années de « solutions propriétaires » plus tard, ces dérives technicistes.

N.B. : Une dernière remarque, sans vouloir être exagérément scrupuleux : si le terme français de « logiciel libre » est plus précis que le terme anglais (comme indiqué page 35), pourquoi ne pas l’avoir utilisé dans le titre du livre ?