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L’externalisation du choix des livres

une expérience en Allemagne

Christiane Bornett

Je vous expliquerai tout d’abord la situation dans notre bibliothèque pour la jeunesse au centre de -Berlin. Vous pourrez ensuite en voir les conséquences : pourquoi nous ne sélectionnons plus nous-mêmes nos nouvelles acquisitions et pourquoi nous avons délégué ce rôle important à une librairie *.

Un contexte social et budgétaire difficile

Je travaille dans un quartier du centre de Berlin qui est formé par un ancien quartier de Berlin-Ouest (Kreuzberg) et un de Berlin-Est (Friedrichshain). La bibliothèque où je travaille est la bibliothèque centrale de ce district-quartier. Vingt-cinq pour cent des habitants ne sont pas d’origine allemande, beaucoup sont d’origine turque ou arabe, il y a aussi un grand nombre d’émigrants de l’Est de l’Europe, des réfugiés de l’ex-Yougoslavie et des immigrés du Vietnam. Il y a beaucoup de problèmes sociaux, un taux de chômage élevé, des phénomènes de pauvreté chez les enfants et de violence chez les jeunes. En revanche, il y a également de nombreux étudiants et des étrangers de l’Union européenne qui travaillent à Berlin dans le secteur montant des médias.

Parmi nos lecteurs, nous avons beaucoup d’enfants qui viennent de milieux éloignés de la culture. Lorsqu’ils entrent à l’école, ils ont un mauvais niveau de langue en allemand. C’est pourquoi la bibliothèque a établi un vaste programme pour favoriser le développement de la lecture à tous les âges. L’accent a été mis en priorité sur les actions préscolaires et sur les enfants qui sont en apprentissage de la lecture.

Aux problèmes de la structure sociale s’ajoutent les difficultés budgétaires de la ville de Berlin. Depuis l’unification allemande, le poids des dettes ne cesse de s’alourdir. L’ex-Berlin-Est, autrefois capitale de l’ex-République démocratique allemande, avait un service public et des bibliothèques très bien équipées en personnel. À Berlin-Ouest, le service public était également un grand réservoir d’emplois. Berlin-Ouest était en effet une ville qui, à cette époque, n’aurait pu survivre sans les subventions de l’État, et le service public en bénéficiait largement. Après l’unification, la ville a été soumise à de grandes réformes administratives qui ont conduit à une réduction drastique des postes dans le service public.

Berlin est à la fois une ville et l’un des seize Länder (États) de la République fédérale d’Allemagne. Elle a donc une administration à deux niveaux. Les bibliothèques publiques dépendent des différentes communes du Land. Chaque année, le Land de Berlin donne des directives sur le nombre de postes à supprimer. Chaque commune décide ensuite dans quel domaine d’activité elle envisage d’appliquer ces réductions. La conséquence en est que, selon les communes où elles se trouvent, les bibliothèques publiques de Berlin sont plus ou moins bien dotées en personnel. Cette situation vaut aussi pour les budgets d’acquisition.

Un problème arithmétique

Nous sommes donc devant le problème suivant : chaque année, malgré des postes en moins, mais il nous faut obtenir de bons résultats dans nos statistiques de lecteurs, de prêts, et d’actions en faveur de la lecture. Car c’est de ces bons résultats que dépend l’attribution de notre budget.

Et nous nous posons cette question : comment pouvons-nous, malgré la réduction de nos capacités en personnel, assurer le maintien de nos horaires d’ouverture, la qualité de notre action pour le développement de la lecture et l’efficacité de nos services envers les usagers ?

Dans le secteur jeunesse, nous nous heurtions depuis des années au fait que notre temps de travail était en majorité pris par nos activités pour le développement de la lecture le matin et par nos activités avec les usagers pendant les heures d’ouverture l’après-midi. Il nous restait de moins en moins de temps pour la consultation régulière des nouvelles parutions. La qualité de notre travail de lecture en vue de nouvelles acquisitions ne cessait de diminuer. C’est pourquoi nous avons décidé de déléguer cette tâche à une librairie. Cela fait maintenant trois ans qu’elle opère les choix à notre place et nous livre ensuite les livres.

Les conditions nécessaires à la délégation des choix d’acquisition

Notre partenaire est une librairie spécialisée en livres jeunesse, elle est implantée dans notre quartier et connaît donc bien le tissu social de notre quartier et de nos usagers. C’est une librairie issue d’un projet alternatif, on peut donc attendre des libraires qu’ils aient par rapport à la littérature de jeunesse une certaine exigence pédagogique.

Dans un document d’environ dix pages contenant différents profils d’acquisition – profil de base, profil consolidé, profil affiné –, nous fixons pour l’année les différents segments dans lesquels nous voulons investir, en relation avec nos thèmes prioritaires. La librairie a pour mission d’examiner les nouvelles acquisitions et les nouvelles éditions dans chaque segment considéré, de choisir des titres et de nous les livrer régulièrement en fonction de la somme décidée.

Le profil décrit dans les exemples de l’encadré est ce que nous appelons le profil de base. Il couvre les besoins essentiels des cinq bibliothèques jeunesse du district. La librairie livre donc chacune des cinq bibliothèques, pour 7 200 euros chacune, en respectant ce profil.

Un profil d’acquisition détaillé

* Extrait du profil pour le segment Livres d’images/Livres de contes (2 000 euros).

Il est souhaité des albums de valeur et de qualité, utilisables dans le domaine préscolaire. Les couvertures des albums doivent être plaisantes, tout comme les illustrations qui doivent compléter et élargir le texte. Les thèmes de la vie quotidienne ont une grande importance. De même, on accorde une grande importance aux livres qui bousculent les clichés et (ou) communiquent des contenus multiculturels. Tous les livres nominés pour le Prix allemand de la littérature pour la jeunesse font partie de nos acquisitions. Nous excluons les anthologies de contes pour leur préférer les albums ne contenant qu’un seul conte. Nous n’acquérons pas non plus les livres animés.

* Dans le segment Premières lectures (900 euros), nous faisons figurer toutes les séries que nous possédons et que nous souhaitons poursuivre.

* Dans le segment Romans pour enfants (450 euros), nous fixons pour l’année nos priorités : toutes les nouvelles éditions d’Astrid Lindgren par exemple, puisque c’est son 100e anniversaire et un point fort dans nos manifestations ; pas de livres sur le football puisque c’était le point fort de l’année dernière (une exception : la poursuite de la série « Les Football Kings »).

* Dans le segment Albums documentaires (450 euros), nous citons certaines séries ainsi que les thèmes dont nous avons besoin pour notre action en faveur du développement du langage au jardin d’enfants.

* Dans le segment Livres documentaires (3 600 euros), nous faisons également une liste des séries documentaires les plus importantes et nous listons les thèmes dont nous n’avons pas besoin.

    Pour la bibliothèque centrale section jeunesse, il y a un budget supplémentaire de 3 000 euros en vue du profil consolidé. Pour chaque segment du fonds, il y a donc de nouveau des prescriptions et des sommes prévues pour acquérir davantage de littérature spécialisée.

    Chacune des bibliothèques jeunesse dispose en outre d’un budget pour un profil affiné. En effet, chaque institution fixe ses acquisitions en fonction du profil à hauteur de 85 à 90 % du buget. Les 10 ou 15 % restant sont libres pour :

    • l’acquisition de titres souhaités par les lecteurs,
    • le remplacement de titres perdus ou abîmés,
    • l’acquisition de littérature spécialisée en fonction de la population du quartier (par exemple, albums en langue turque, livres d’enfants en espagnol, etc.),
    • les livres de classe.

    Retour sur expérience

    Tous les débuts sont difficiles. En déléguant à l’extérieur notre tâche de sélection des acquisitions jeunesse, nous nous lancions sur un terrain inconnu. Cette partie de notre travail avait été assez négligée dans les dernières années à cause du manque de temps. Malgré tout, certains collègues éprouvaient une grande réticence à abandonner cette fonction-clé du travail de bibliothécaire et à la déléguer à des partenaires externes. Cependant, l’expérience a montré que même les collègues réticents ont finalement exprimé un avis positif sur le projet.

    Deux éléments ont contribué à ce résultat :

    • La possibilité, grâce à nos exigences très détaillées, de continuer à définir le profil des livres que nous souhaitons intégrer dans notre fonds, même si nous ne choisissons pas exactement les titres.
    • La bonne et étroite coopération que nous entretenons avec notre librairie jeunesse qui est un partenaire très compétent et tient compte de tous nos souhaits et suggestions. La coopération ne cesse de s’enrichir d’année en année du fait que les libraires connaissent de mieux en mieux nos bibliothèques et leurs publics spécifiques.

    En revanche, la section adultes de notre bibliothèque n’a pas fait avec les librairies partenaires une expérience aussi positive que la nôtre. Elle a donc décidé d’une autre méthode. Désormais, 80 % du budget sont consacrés aux sélections de l’ekz, la centrale d’achat qui met à la disposition des bibliothèques des ressources pour leur fonds et leur gestion (voir dans ce dossier la présentation de la société).

    La délégation des sélections en section adultes a donc pris la forme d’achats de médias et de livres à partir de listes de sélection de l’ekz. Les livres sont livrés déjà tout équipés pour le prêt, ce qui, là aussi, nous fait gagner beaucoup de temps pour de meilleurs services en faveur de nos usagers.

    Pour nous, en bibliothèque jeunesse, déléguer la tâche de sélection à un partenaire externe est le seul moyen de continuer et d’étoffer notre programme de développement de la lecture en conservant la même exigence et la même qualité malgré un personnel en perpétuelle diminution.

    Quel avantage la librairie peut-elle retirer de cette coopération ?

    Avec des rentrées fixes de 55 000 euros par an, une petite librairie spécialisée répondant à de hautes exigences peut déjà assurer en partie son existence. En contrepartie, elle procède volontiers à l’analyse du marché en fonction des exigences de la bibliothèque.

    La librairie peut aussi espérer que, dans l’avenir, d’autres circonscriptions prendront part au projet. Et, dans ce sens, elle étendra éventuellement ses prestations et fournira les livres déjà plastifiés pour le prêt.

    Bilan

    Nous souhaitons conserver le partenariat avec notre librairie jeunesse en matière de sélection. Nous voulons aussi continuer à définir le profil de ce que nous offrons dans notre bibliothèque, mais nous déléguons volontiers à nos libraires compétents la tâche de choisir les titres.

    Le temps que nous gagnons grâce à ce système, nous le réinvestissons dans nos actions pour le développement de la lecture. Dans une circonscription où la densité de la population immigrée est forte, où de nombreuses familles ne peuvent pas s’investir dans la formation de leurs enfants, il est absolument nécessaire qu’un soutien à la lecture puisse exister et être financé dans la durée.

    Janvier 2008

    1.  (retour)↑  Cet article reprend le contenu d’une intervention faite à Paris en juin 2007 à l’initiative de La Joie par les livres.