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Michael Twyman

L'imprimerie

histoire et techniques

Traduit de l’anglais par Bernadette Moglia
Lyon, ENS éditions, Institut d’histoire du livre, Les Amis du musée de l’Imprimerie, 2007, 118 p., ill., 23 cm., coll. Métamorphoses du livre
ISBN 978-2-84788-103-5 : 20 €

par Yves Desrichard

On peut le comprendre, les livres qui présentent l’histoire de l’imprimerie sont nombreux. Ils privilégient soit une approche pragmatique des métiers, présentant les différentes techniques à des publics de spécialistes, soit une approche plus esthétique, destinée aux amateurs de beaux livres, voire de manuscrits, en incluant une abondante iconographie.

L’ouvrage de Michael Twyman, professeur émérite au département de Typographie et de communication graphique de l’université de Reading (où on adorerait suivre une formation !) présente la particularité rare et précieuse d’allier dans un même livre ces deux approches : non pas en se situant « à mi-chemin », mais en offrant tout à la fois une présentation solide, claire et documentée des techniques d’impression, et une iconographie soigneusement choisie, soit plus d’une centaine d’illustrations pour la petite centaine de pages que compte L’imprimerie : histoire et techniques.

Qu’est-ce que l’imprimerie ?

L’imprimerie, c’est « l’ensemble des moyens permettant de matérialiser et de multiplier les signes et messages graphiques ». Noble tâche en vérité, dans laquelle l’auteur distingue d’emblée deux notions fondamentales : « la préparation et la multiplication », noms évocateurs s’il en est – mais qui recouvrent des réalités souvent prosaïques… La préparation est « l’organisation et la production des marques à imprimer », qu’on qualifie aujourd’hui du vocable plus improbable de « prépresse ». Quant à la multiplication, il s’agit bien de « la production d’exemplaires plus ou moins identiques d’un document, ce que l’on appelle un tirage ».

Présentant d’abord la préparation, Twyman constate que « pendant des siècles, les formes imprimantes ont été classées en deux catégories : relief et creux ». À l’intérieur de chacune de ces catégories, d’innombrables procédés différents ont été mis au point : caractères en métal ou en bois gravé, cuivre gravé au burin ou à l’eau-forte, aquatinte et manière noire, etc. C’est à Aloys Senefelder qu’on devra l’invention, à la toute fin du XVIIIe siècle, d’un procédé révolutionnaire, puisque ne relevant pas de cette dichotomie, la lithographie, fondée sur des principes chimiques qui permettent la séparation des surfaces à imprimer et de celles « à épargner ».

La multiplication (qu’on confond souvent avec « l’imprimerie ») peut être réalisée sur une large gamme de supports : tissu, verre, cuir, métal, plastique et bois, sans oublier bien sûr… le papier, « allié naturel [de] l’imprimerie sous toutes ses formes ». Si les supports d’impression ont beaucoup évolué au cours des siècles, Michael Twyman note que « les encres, de leur côté, ont remarquablement peu évolué ».

Origines et succès de l’imprimerie

C’est en Chine, au VIIe siècle, avec des talismans bouddhistes imprimés à partir de bois gravés, qu’il faut faire remonter l’invention de l’imprimerie. Même chose pour l’invention du papier, attribuée à Cai Lun, au début du IIe siècle. Pendant des siècles, l’Orient perfectionnera et les techniques et les supports, précédant bien souvent l’Occident – le plus ancien livre coréen conservé est de 1377 – « bien qu’il n’existe aucun lien avéré entre les deux techniques ».

Cette supériorité n’empêcha pas que la primeur de l’invention de l’imprimerie… en Occident soit l’objet de débats acharnés, avant qu’on en attribue la paternité incontestable à Johannes Gutenberg, éditeur à Mayence de la première Bible dite « à 42 lignes » (par colonne). Il est pour autant étonnant de constater qu’on ne sait pas exactement quels progrès décisifs Gutenberg a pu accomplir, faute de savoir précisément comment il a réalisé ce « repère capital de l’histoire de l’imprimerie » – dont, faut-il le rappeler, une cinquantaine d’exemplaires seulement subsiste sur les 160-180 du tirage initial.

Le succès de l’imprimerie se fit au prix de l’abandon, au moins dans les premiers temps, de la couleur (si essentielle aux manuscrits), trop complexe à traiter. Celle-ci ne s’imposera à nouveau, timidement, qu’au XIXe siècle, et surtout dans la seconde moitié du XXe siècle. Ceci n’empêcha pas pour autant l’essor de l’illustration, avec un grand nombre de procédés distincts, et la collaboration d’artistes aussi célèbres qu’Albrecht Dürer, adepte de la gravure sur bois. Le bois gravé resta d’ailleurs pendant quelques siècles le principal moyen de « préparation » des illustrations, avant d’être supplanté par la gravure sur cuivre, jugée plus expressive.

En parallèle de ces progrès en matière de « préparation », les presses à imprimer (dont la plus ancienne conservée, curieusement, ne date que du milieu du XVIe siècle) firent elles aussi des progrès considérables. La presse Stanhope, puis les presses à cylindre utilisées pour la première fois pour imprimer The Times (1814) permirent d’atteindre des tirages jusque-là inédits pour un siècle qui fut, pour l’imprimerie, « un siècle d’or ».

Un siècle d’or

En effet, le XIXe siècle est, pour l’imprimerie, le siècle de tous les foisonnements. Si, écrit l’auteur, « jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, l’histoire de l’imprimerie peut s’écrire, sans trop d’erreurs, en suivant la production des livres », l’essor du commerce et de l’industrie amena alors la multiplication de procédés, de supports, d’applications, dont tous ne peuvent être mentionnés.

À la lithographie, déjà citée et présentée, qui utilise une pierre calcaire, il faut ajouter, toujours œuvre de Senefelder, une presse d’un type entièrement nouveau, qui permit à ce procédé de s’imposer dans le courant du XIXe siècle, notamment parce qu’il « enthousiasmait les artistes, qui y voyaient le moyen de multiplier leurs dessins […] sans l’intervention d’un graveur professionnel ». Peu adaptée au texte, la lithographie supplanta les autres procédés sur tous les autres « terrains », cartes, plans, illustrations, etc.

Dans sa « quête de la véracité », l’imprimerie utilisa d’autres inventions phare du XIXe siècle, comme la photographie, pour améliorer la qualité de la reproduction des illustrations, essentielle là où « les mots gardent leur sens presque indépendamment de leur forme ou de leur mode d’impression ». Les procédés de reproduction en couleurs s’affinèrent, exigeant la présence d’imprimeurs hautement qualifiés tant pour l’analyse visuelle que pour le repérage, « c’est-à-dire le positionnement exact des différentes couleurs sur le papier lors de l’impression ». La chromolithographie, « qui amena l’impression en couleurs à des sommets techniques, ainsi qu’à des abîmes de vulgarité » (sic !) s’imposa jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle.

La révolution numérique ?

Au début du XXe siècle, l’impression lithographique renforça encore sa domination avec l’invention de l’offset, qui permet le transfert de l’image à imprimer sur une feuille de caoutchouc, puis sur le papier. Dans les années 1980, la photocomposition finit par la supplanter, avant la « convergence de l’informatique et de l’imprimerie », autrement dit « la révolution numérique » à laquelle l’auteur n’accorde… qu’une petite page, pour conclure, un peu lapidaire, qu’il « est évident que l’imprimerie (au sens de la multiplication des documents) n’est maintenant rien d’autre que l’un des nombreux moyens dont nous disposons pour diffuser un message stocké sous forme numérique ».

Le fait que l’ouvrage original soit déjà ancien (près de dix ans) n’explique pas uniquement ce final qu’on aurait aimé plus étoffé, et qui est le seul reproche que l’on puisse faire à ce livre précieux mais peu cher, érudit mais accessible, complet sans être fastidieux. Cette légère déception est à l’aune des satisfactions apportées dans les chapitres précédents, qui enthousiasment par la démonstration sans cesse avérée de l’ingéniosité humaine à « multiplier » écritures et images… et à nourrir les bibliothèques.