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L'avenir des bibliothèques à l'ère du web 2.0 et face aux évolutions d'internet

Anne Verneuil

La médiathèque départementale du Nord fêtait en juin dernier ses 25 ans. Parmi les réjouissances au programme, elle a notamment convié les professionnels des bibliothèques à assister à une table ronde sur un sujet qui les interpelle de plus en plus.

Évolution des offres et des usages

Bruno Réguet, journaliste et modérateur de la séance, a immédiatement interrogé le sens du web 2.0: coup de marketing ou nouvelle pratique réelle? Qu’on en prenne la dimension technologique, philosophique, sociale ou que l’on considère l’ensemble de ces champs, il faut convenir qu’il modifie qualitativement l’accès à l’information sur internet. Au-delà d’un web à interfaces plus flexibles et protocoles plus ouverts, ce sont les offres et les usages qui changent radicalement. On passe ainsi à une économie mixte où le payant côtoie le gratuit, la rareté l’abondance, le monopole la coopération. Les usagers, plus pressés et plus exigeants, deviennent contributeurs pour faciliter leur propre accès à l’information.

Et les bibliothèques dans tout ça? L’enquête du Crédoc rapportée par Bruno Maresca semble indiquer qu’elles se portent plutôt bien. Le portrait global de la pratique de ces lieux montre une fréquentation en hausse constante, suite à un développement de la lecture publique sur le territoire national, à la modernisation des équipements mais surtout à l’expansion de certains usages (consultation sur place, animations culturelles). Mais le livre garderait sa place centrale dans les rapports usagers-bibliothèques, du moins dans une pratique de lecture de loisir et dans un environnement économique où la concurrence affecte surtout les supports non imprimés.

Face à ce constat étonnamment optimiste, Dominique Arot, président de l’Association des bibliothécaires de France et directeur des bibliothèques de Lille, note l’érosion de la pratique traditionnelle de l’emprunt de documents. Parallèlement, l’utilisation de la bibliothèque comme lieu de vie, mais aussi ses usages à distance, se renforcent et conduisent à la mise en place de nouvelles offres (recherche sur demande type BiblioSésame, réservations en ligne, commentaires des lecteurs sur les notices…). Plus inquiétants, le recul national de la continuité entre école et bibliothèque publique, les inégalités d’aménagement du territoire, les pressions sur les budgets des collectivités locales, les questions sur les statuts, la formation, le recrutement. La France n’est pas un pays de bibliothèques comme ceux de l’Europe du Nord, mais les nouvelles technologies de l’information et de la communication sont peut-être une des clés de leur développement, malgré un environnement juridique complexe qui nécessite la plus grande vigilance afin d’assurer au citoyen l’accès à l’information tout en protégeant les ayants droit.

Pour Dominique Lahary, directeur de la bibliothèque départementale du Val-d’Oise, il est indispensable que les bibliothécaires revoient leur conception du service à rendre et leurs indicateurs, et qu’ils ne restent plus fixés sur la notion de collection, car les usagers ont rapidement modifié leurs pratiques sans les attendre. Aujourd’hui, la bibliothèque relève de la politique de la ville avant celle de la culture, elle doit être un élément important du « vivre ensemble ».

Accès aux ressources

L’universitaire Françoise Benhamou note le paradoxe entre l’augmentation des pratiques immatérielles et le besoin de territorialisation, la demande de lieux ancrés physiquement. La bibliothèque traditionnelle, studieuse, existe toujours mais parallèlement au lieu de divertissement, de rencontre. Elle est la ressource vers laquelle on se tourne quand on n’a pas trouvé ce que l’on cherche… sur internet. Bruno Réguet se demande si, finalement, l’utilisation de la bibliothèque est si différente de celle du web: on y picore des informations.

Mais lorsque la bibliothèque impose encore horaires d’ouverture et conditions d’accès, l’usager se débrouille pour trouver à tout moment la réponse à ses besoins sur le web, il clone et dissémine l’information ou le produit. D’une économie de la rareté, de laquelle relevaient auparavant les produits culturels, on passe à une abondance anti-économique contre laquelle luttent les milieux marchands avec accès payants et sécurisations. Les bibliothèques universitaires deviennent hybrides en proposant l’accès à des ressources scientifiques et techniques précises et onéreuses, mais les bibliothèques publiques sont en concurrence directe et non maîtrisable avec une information abondante et ouverte à tous. La solution est peut-être alors dans l’internet des origines, c’est-à-dire le coopératif, dans lequel les bibliothèques peuvent s’inscrire en acceptant que les usagers s’immiscent dans leurs choix, leurs pratiques, en suggérant en ligne des acquisitions, en indexant eux-mêmes les documents, en alimentant les blogs, etc. Mais même le « wiki » peut aussi très vite prendre une valeur marchande qui transforme ses contributeurs en cibles économiques, comme en témoigne le rachat de YouTube par Google. Cette économie complexe d’internet échappe aux pouvoirs publics qui ont des difficultés à lui fournir des réponses structurées, des lois concrètement applicables.

Les missions des bibliothèques changent peu, ce sont les outils qui évoluent. Ils permettent notamment de mieux répondre à toutes les demandes, pas seulement celles du plus grand nombre. La bibliothèque devient un lieu de flux, une interface qui construit des cheminements, un espace intergénérationnel qui sait aussi servir des besoins particuliers. La multiplication des usages et la segmentation des publics nécessitent de disséminer les moyens d’accès, de décloisonner l’information. Cela implique bien sûr de faire évoluer les métiers des bibliothèques et les compétences des bibliothécaires, mais aussi de modifier la vision politique de la lecture publique pour que les élus prennent la mesure de ces changements qui ont un coût (accès aux ressources, formation) et qui serviront une population de moins en moins limitée à un unique territoire administratif.