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Olivier Gariguel

Panorama des revues littéraires sous l’Occupation

juillet 1940-août 1944

Saint-Germain-la-Blanche-Herbe : Imec, 2007. – 603 p. ; 24 cm. – (Inventaires).
ISBN : 2-908295-84-9 : 29 €

par Martine Poulain

L’Institut Mémoires de l’édition contemporaine, souvent en collaboration avec l’association Ent’revues, fait un travail remarquable sur l’étude des revues, support auquel on doit les textes, idées et auteurs émergents avant qu’ils ne puissent se constituer en livre. On a rendu compte récemment de l’ouvrage dirigé par Benoît Tadié sur les revues modernistes du début du XXe siècle *, qui s’attachait à mieux connaître les rôles et importances de ces signes de rupture. C’est cette fois à une meilleure connaissance des revues littéraires sous l’Occupation qu’Olivier Gariguel a consacré plusieurs années de travail.

Un répertoire précieux et précis

L’auteur s’intéresse aux seules revues littéraires, qu’elles soient légales ou clandestines, publiées en France ou par des Français sur d’autres continents, puisqu’il y en eut quelques-unes émanant des colonies ou d’exilés. Ce sont 85 revues dont il présente, outre les notices détaillées, les sommaires de tous les numéros parus, vérifiés à chaque fois d’après les collections conservées dans des bibliothèques publiques et privées, et dont il récapitule l’histoire de la parution. Un tel répertoire sera un outil extrêmement précieux pour les historiens, toujours amenés à vérifier en permanence des données ici rassemblées et validées. Il sera tout aussi utile à tous ceux que la période et l’histoire des idées et de la littérature intéressent.

Avec raison, l’auteur n’a pas sélectionné les seules revues clandestines, auxquelles Renée et Jean-Paul Roux-Fouillet avaient consacré un catalogue qui fit date, mais s’est intéressé aussi bien aux revues littéraires autorisées. On sait d’ailleurs la porosité possible entre les deux, les autorisées pouvant devenir clandestines et les clandestines cherchant parfois à devenir autorisées. Il a également ouvert son étude à deux autres types de revues littéraires : les revues franco-allemandes, de fait aux mains des occupants et les revues littéraires conçues et diffusées avec les moyens du bord dans les camps de prisonniers.

Ce sont évidemment les premières, les revues ayant réussi à maintenir ou obtenir un statut légal, qui sont les plus nombreuses. On voit ainsi défiler de nombreux titres, connus ou méconnus. Parmi les premiers, Confluences, Cahiers du Sud,La NRF ou Poésie 40, 41, 42, etc. témoignent de la diversité de cette autorisation légale, parfois précaire (Confluences, par exemple, obtient son autorisation par la ruse et sera ultérieurement interdit), toujours sous surveillance, et demandant plus ou moins de compromission. Parmi les moins connus, on rencontre beaucoup de revues universitaires ou régionales (mais à vocation générale le plus souvent), qui réussissent à se maintenir, la littérature étant moins surveillée que les publications politiques ou d’actualité.

Une production malgré tout intense

On est heureux de voir précisément décrites des revues comme Arbalète, de Marc Barbezat, qui maintient haut l’exigence littéraire, publiant les plus grands, de Genet à Michaux, d’Aragon à Jean Wahl, Art et action, les Cahiers de la Basoche, les Cahiers de l’École de Rochefort, les Cahiers de poésie, revue d’inspiration surréaliste animée par Jean Simonpoli, bibliothécaire à la Bibliothèque nationale et qui finira sous les balles allemandes, le plus classique Divan, du stendhalien Henri Martineau, Goéland, La main à la plume, Profil littéraire de la France, La Revue française, de Marc Dornier, le futur Chris Marker. Les revues acquises au maréchal sont aussi là : les Cahiers français, France, La jeune poésie, Les Nouveaux cahiers.

Parmi les revues clandestines, on retrouve bien sûr Les Lettres françaises, mais aussi Les Cahiers de Libération de Louis Martin-Chauffier, Les Étoiles, dont Aragon et Sadoul furent parmi les fondateurs ou encore La Pensée libre, créée par Georges Politzer, Jacques Salomon et Jacques Decour et qui ne comporta que deux numéros, tous trois ayant été fusillés au mont Valérien le 23 août 1941. De même, on lira avec émotion les notices consacrées aux revues produites dans les stalags et les oflags par des prisonniers s’efforçant de résister par la vie intellectuelle à l’enfermement, et dont la trace n’a malheureusement pas toujours été conservée.

De l’extérieur de l’Hexagone, viennent des publications importantes : Fontaine, publiée à Alger, fondée par Charles Authrand sous le titre originel de Mithra, et dont Max-Pol Fouchet sera membre de la rédaction, qui accueillit le meilleur de la période ; Quatre vents, publiée à Tunis, Hémisphères ou VVV, fondée par André Breton, Marcel Duchamp et Max Ernst à New York,  Les lettres françaises argentines à Buenos Aires, Tropiques, d’Aimé Césaire et René Ménil en Martinique.

Une littérature sous surveillance

Dans son introduction, Olivier Cariguel rappelle le fonctionnement de l’édition et de l’imprimerie de la presse sous l’Occupation, l’organisation de la censure de Vichy, sous la surveillance de la PropagandaStaffel et de l’armée allemande toutes-puissantes : « Obtenir une autorisation impliquait une course de longue haleine. » L’attribution d’un papier qui manquait cruellement fut l’un des instruments efficaces de ce contrôle.

Estimant que les revues littéraires « ont bénéficié d’une surveillance, sinon plus lâche, au minimum moins pressante que celle qui pesait sur les journaux », il souligne que « le très faible nombre d’interdictions […] ou de suspensions et d’avertissements reflète à la fois la prudence des directeurs de revues et les hésitations de la direction de la censure peu encline à délivrer les interdictions ». Peut-on pour autant dire que les revues littéraires « ont plutôt bien supporté les censures française et allemande » ? C’est, nous semble-t-il, aller un peu vite en besogne, et sous-estimer la violence de l’autocensure. Il eût été plus fructueux d’étayer cette hypothèse par des comparaisons avec la situation des revues littéraires avant et après guerre. De la même manière que la population a beaucoup lu pour oublier la guerre, le besoin de poésie, d’imaginaire, était fort et trouvait peu de nouveautés auxquelles s’abreuver. La difficulté d’éditer des livres (censure et manque de papier, là encore) a sans doute aussi conduit les éditeurs et les écrivains vers le fragment littéraire et aidé les responsables de ces revues à trouver des auteurs. Mais la censure était omniprésente pour tous, vigilante, aux aguets. Si les enjeux politiques de revues littéraires étaient potentiellement moins directs (quoique…), la toute-puissance des interdits s’imposait à tous, et notamment à quiconque revendiquait une expression publique.

Très intéressantes sont les remarques de l’auteur sur le soutien, paradoxal, que le service des Œuvres françaises à l’étranger du ministère des Affaires étrangères, tout aussi collaborationniste que les autres, apporta à quelques-unes de ces revues littéraires, par le simple maintien d’abonnements visant à témoigner, malgré la guerre, du rayonnement de la culture française dans le monde. Il eût d’ailleurs été intéressant de savoir quels pays ont bénéficié de ces abonnements, les relations avec les puissances alliées étant souvent interdites par les occupants ou rendues impossibles par la guerre. Ces abonnements allaient-ils aux puissances de l’Axe et aux pays conquis par l’Allemagne ?

Un livre que toute bonne bibliothèque se doit d’avoir comme ouvrage de référence et qui incite les bibliothécaires en charge de fonds littéraires à avoir l’œil aux aguets, certains de ces titres ou certaines livraisons manquant même à notre Bibliothèque nationale !