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Écrire en français, venir d'ailleurs

Muriel Desvois

Christine Iannelli

Dans le cadre de l’année de la francophonie et en hommage à Léopold Sédar Senghor, les bibliothèques d’Amiens métropole, en partenariat avec le rectorat d’Amiens, ont proposé les 3 et 4 octobre 2006 une table ronde réunissant des écrivains de la « galaxie francophone » sur le thème : Écrire en français, venir d’ailleurs.

Après l’introduction de Jean Foucault, les écrivains Carpanin Marimoutou et Lambert-Félix Prudent (Réunion), Daniel Maximin (Guadeloupe), Kangni Alem (Togo), Eugène Ebodé (Cameroun), Vassilis Alexakis (Grèce), et Abdelkader Djemaï (Algérie), ont longuement échangé leurs points de vue sur la francophonie.

La littérature francophone est une littérature du mélange

Carpanin Marimoutou montre que l’identité des habitants de l’Île Maurice et de la Réunion naît d’un mélange hérité de l’histoire. Ils peuvent se dire à la fois 100 % français, 100 % réunionnais, 100 % indiens, 100 % malgaches. Le rôle des écrivains et des poètes est de retravailler les multiples rapports au monde, aux esprits, au sacré, qui sont présents sur ces îles. Quelle place l’homme d’aujourd’hui y occupe-t-il ? Comment ces lieux se situent-ils par rapport aux ancêtres ? Et inversement, comment l’héritier actuel se situe-t-il par rapport au monde contemporain ? Ce qui fonde l’identité, ce n’est pas l’origine, ce ne sont pas les racines : c’est la réélaboration permanente de ce qui fait sens.

Des siècles d’esclavage ont voulu faire des hommes des biens meubles, coupés de leur passé et de leur identité. En Guadeloupe, nous dit Daniel Maximin, les racines se coupent, se mangent : elles servent à se nourrir, pas à se souvenir. L’essence de la culture issue de l’esclavage est au fond l’essence de toute culture : elle est ce qui échappe à l’enfermement dans l’espace et dans le temps. Elle est une perpétuelle création.

La géographie de la Caraïbe empêche elle aussi la simplification, l’unification : elle offre une image paradisiaque, mais elle est en même temps le lieu où se déchaîne la violence de tous les cataclysmes. Métaphore du vivant, la Caraïbe casse les mesures normales pour l’homme qui essaie de se structurer. La cassure géographique, issue du phénomène de tectonique des plaques, qui a séparé l’Afrique de l’Ouest de l’Amérique de l’Est, a quant à elle profondément marqué Eugène Ebodé : il intègre dans son œuvre cette dérive des continents, signe annonciateur de la dérive humaine qui lui a succédé.

Ces écrivains francophones, à l’image d’Aimé Césaire, portent une attention particulière à la géographie et à la géologie. Leurs écrits s’en nourrissent. Ainsi, la littérature des Antilles casse la séparation que nous faisons entre des modes d’expression clairement définis : on y parle de « réalisme merveilleux ». Elle n’offre pas seulement, comme on le dit souvent, un foisonnement de langages : ce foisonnement est au fond une description de la réalité, il est le réel pour les écrivains de ces îles.

La littérature francophone est enfin celle du mélange des langues. Eugène Ebodé qualifie ainsi le Cameroun d’« Afrique en miniature » : 250 langues y sont parlées. Carpanin Marimoutou évoque les multiples langues de l’Île Maurice, venues des mondes africains et malgaches, qui se mêlent au français et au créole, et qui portent chacune leur mémoire, leur imaginaire.

Dans ces pays où la langue française, longtemps imposée, n’est pas l’unique langue existante, le fait d’écrire en français pose question.

Pourquoi écrire en français ?

Pour Daniel Maximin, le français est une langue maternelle antillaise, certes imposée, mais au même titre que le créole, qui est une construction commune du maître et de l’esclave, sans légitimité en tant que telle. Quelle que soit la langue utilisée, l’écrivain la sert, s’en sert et la domine.

Pour Carpanin Marimoutou, la référence textuelle, c’est bien le français. Écrire en créole au départ ne va pas de soi. C’est un choix politique. Mais le créole, langue de la ruralité, est peu adapté au roman. Il reste donc à inventer.

Abdelkader Djemaï revendique quant à lui le français comme sa « langue originale ». Issu d’un milieu modeste, il parle l’arabe populaire mais ne sait pas écrire l’arabe classique. Il a choisi le français, langue de Molière et des droits de l’homme, sans déchirement.

Vassilis Alexakis a quitté la Grèce de la dictature pour la France en 1968. Le français est alors pour lui « la permission de tout dire ». Depuis, il s’est réapproprié le grec et écrit chacune de ses œuvres dans les deux langues. Le travail de traduction que ce procédé implique fait partie de la construction même de ses livres. Une utilisation romanesque du passage d’une langue à l’autre qui l’a amené à apprendre le sango de Centrafrique pour retrouver l’émerveillement devant des mots étrangers.

Imposée, revendiquée ou choisie, la langue française a été présentée par tous les participants comme la langue de l’échange.

Le français, c’est la langue littéraire plus un dispositif d’édition, de diffusion et de critique. C’est l’outil pour se faire connaître car les langues maternelles d’Afrique ne circulent pas. C’est la langue commune aux Antilles et à la Réunion car les différents créoles ne sont pas en intercompréhension.

Illettrisme, systèmes scolaires en difficulté, manque d’infrastructures d’édition et de diffusion : Bernard Magnier, directeur de la collection « Afriques » chez Actes Sud, a attiré l’attention sur le fait que, pour l’essentiel, la diffusion des écrivains d’Afrique passe par la France. De nombreux auteurs vivent en France et leurs livres sont parfois jugés par les Africains comme trop éloignés d’eux, trop intellectuels. Si la situation évolue, beaucoup reste à faire, et la Francophonie pourrait jouer un rôle plus important dans ce domaine.