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D’une Antiquité l’autre

la littérature antique dans les bibliothèques du XVe au XIXe siècle

sous la dir. de Catherine Volpilhac-Auger
Lyon : ENS éditions, 2006. – 232 p. ; 23 cm. – (Métamorphoses du livre).
ISBN 2-84788-092-5   24 €

par Noëlle Balley

Le colloque dont le présent volume regroupe les actes fut organisé en 2003 par l’Institut d’histoire du livre, avec la collaboration de l’École normale supérieure lettres et sciences humaines, de l’École nationale des chartes et de la bibliothèque municipale de Lyon. Son ambition était d’éclairer la présence des œuvres de la littérature antique, mais aussi des modèles historique, éthique et esthétique transmis par l’Antiquité, dans les bibliothèques de l’époque « classique » au sens le plus large du terme.

Comme tous les colloques, celui-ci fut tributaire des sujets choisis par les intervenants, et si la plupart ont respecté le thème proposé en traitant bien d’histoire des bibliothèques, certaines contributions relèvent davantage de l’histoire du livre en général ou de l’histoire des idées. À l’inverse, certains aspects essentiels du sujet ne sont pas traités : on regrettera, notamment, l’absence d’une étude sur le rôle fondamental joué par les bibliothèques monastiques ou universitaires comme viviers de textes oubliés et de sources inédites pour les érudits de la Renaissance. À l’autre bout de la chaîne, une étude sur les bibliothèques de la Révolution française et de l’Empire, époques dont on connaît la fascination pour l’Antiquité, aurait clos de belle manière ce parcours diachronique.

Au cours de la longue période étudiée, plusieurs basculements se produisent de manière concomitante. La Renaissance fut le temps des grandes éditions érudites et des dictionnaires de référence. Ses productions subsistent dans les bibliothèques des siècles suivants, dans les collèges comme manuels scolaires, mais aussi dans des bibliothèques privées où leur présence est plus difficile à décrypter.

Par la suite, si la culture « classique » (c’est-à-dire essentiellement latine) reste le fondement de l’éducation de l’honnête homme et du citoyen éclairé, les langues sources s’effacent peu à peu au profit des traductions : traductions du grec en latin, éditions bilingues, enfin traductions en langues vernaculaires. On notera en particulier la très curieuse vogue des traductions italiennes de textes latins publiées dans toute l’Europe au XVIIIe siècle. En parallèle, le corpus considéré se réduit spectaculairement : si pour Érasme, la littérature antique marche sur ses deux jambes, la païenne et la chrétienne, les traités de patrologie passeront très vite dans la rubrique théologie des catalogues de bibliothèques, et l’Antiquité ne sera plus considérée que dans sa production profane. Peu à peu, la littérature d’agrément, poésie et fiction, laissera le pas à des lectures plus utilitaires, modèles de rhétorique, de philosophie ou de stratégie militaire. Le choix des textes se rétrécit, et les auteurs rares disparaissent au profit d’un petit nombre d’écrivains « canoniques », ceux que l’on étudie encore parfois aujourd’hui.

Dans le même temps, les textes de l’Antiquité laissent la place aux ouvrages sur l’Antiquité : livres d’histoire ou de mythologie dont la vogue va croissant tout au long de la période, livres illustrés et estampes où les esthètes trouveront une source de délectation et les architectes une inspiration nouvelle, romans éducatifs entraînant le lecteur à la suite de Télémaque ou d’Anacharsis, traités de Montesquieu ouvrant des temps nouveaux. Du temps des humanistes, Tite-Live et Aristote faisaient l’actualité éditoriale, et les auteurs contemporains étaient souvent les plus passéistes. À la fin de la période, le goût du public a bien changé, et l’on en verra avec amusement les conséquences dans les bibliothèques américaines, soumises aux pressions contradictoires de leur lectorat.

L’historien du livre trouvera dans ces pages beaucoup de pistes stimulantes pour sa propre réflexion. Les bibliothécaires gestionnaires de fonds anciens y trouveront beaucoup d’indices pour décrypter la présence, forte et parfois jugée un peu envahissante, des productions inspirées de l’Antiquité dans les collections dont ils ont la charge. Ils y verront aussi tout l’intérêt que revêt pour l’historien l’évolution des méthodes de classification du savoir.

Abordant l’ouvrage avec un œil de bibliothécaire, nous avons ainsi lu avec un intérêt particulier les contributions d’Étienne Rouzès sur Salluste, de Martine Furno sur la Bibliotheca de Conrad Gessner, de John Renwick sur les bibliothèques de collèges et de particuliers, de Catherine Volpilhac-Auger sur les deux bibliothèques de Randon de Boisset, d’Annie Charon-Parent sur les bibliothèques d’architecte, de Dominique Varry sur les bibliothèques d’émigrés confisquées, de James Raven sur la naissance des bibliothèques américaines.

Peut-être le gestionnaire de fonds ancien ressentira-t-il, comme l’auteur de ces lignes, une certaine frustration face aux questionnements que lui inspire sa pratique professionnelle. Car, si les sources considérées (essentiellement des inventaires et catalogues de vente) font ici l’objet d’études d’une grande qualité, les limites de ces sources à la fois laconiques et lacunaires ne permettent pas toujours d’identifier une édition ni d’évaluer l’usage réel des documents : quelle est la provenance de ces ouvrages ? Héritage paternel, reliques d’une scolarité endormie sous la poussière, cadeaux de prestige à peine ouverts ou livres réellement choisis ? Beaux livres illustrés, feuilletés distraitement, ou documents de travail réellement manipulés et annotés ? Les réponses à ces questions essentielles nous sont à jamais inconnues.

Il ne manque pourtant pas, dans nos fonds patrimoniaux, de traces des bibliothèques d’Ancien Régime. La présence à ce colloque d’un responsable de fonds anciens, présentant une étude sur la base d’une bibliothèque « réelle » dont on pourrait évaluer les usages, aurait apporté un peu de chair à toutes ces bibliothèques disparues, fantômes dont l’absence d’illustration du volume renforce le côté désincarné.