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Bibliothèques et autoformation : la formation tout au long de la vie

quels rôles pour les bibliothèques à l’heure du multimédia ?

colloque organisé par la Bpi le 5 décembre 2005 au centre Georges Pompidou à Paris.
Paris : Bpi, 2006. – 280 p. ; 22 cm. – (Pratique).
ISBN 10 : 2-84246-098-7
ISBN 13 : 978-2-84246-098-3 : 20 €

par Yves Desrichard

La redéfinition de leurs missions est une problématique impérieuse des bibliothèques, confrontées aujourd’hui à des bouleversements considérables pour ce qui est de l’accès à l’information, au loisir : entre dématérialisation des collections, accès à distance, défection des usagers réguliers, baisse du « pouvoir du livre » et équipement banalisé de la population en matière d’accès à Internet, beaucoup d’établissements cherchent à diversifier leurs activités pour fidéliser les publics, voire accroître la fréquentation de leurs établissements.

Formation des utilisateurs

Parmi ces activités, celles liées à la formation des utilisateurs sont souvent mises en avant. En effet, les besoins (qui font s’interroger sur l’efficacité du système d’enseignement mis en place en France, pourtant premier poste du budget de l’État) semblent immenses : des plus basiques (illettrisme) jusqu’aux plus sophistiqués (reconversion professionnelle, apprentissage de nouveaux outils informatiques, etc.), la palette est large, hétérogène et, donc, souvent difficile à maîtriser.

Le colloque organisé par la Bibliothèque publique d’information (Bpi), dont le présent ouvrage recueille les actes, pose la question en la réduisant à un aspect plus spécifique, celui de l’« autoformation », c’est-à-dire l’utilisation directe par les usagers de la bibliothèque d’outils d’auto-apprentissage, qui sont désormais essentiellement des supports informatiques.

Significativement cependant, le sous-titre de l’ouvrage, « La formation tout au long de la vie : quels rôles pour les bibliothèques à l’heure du multimédia ? » replace cette analyse spécifique de l’autoformation dans un contexte plus large, lié aux mutations sociologiques et surtout à celles du monde du travail auxquelles ce XXIe siècle confronte la majorité des travailleurs : nécessité de connaissances de base, quel que soit le type d’activité concernée ; nécessité de mettre à jour ses connaissances, toujours en évolution dans un contexte professionnel en renouvellement constant ; nécessité de se reconvertir dans un marché du travail à la précarité aggravée, où la notion d’emploi à vie (sauf dans la fonction publique) n’a plus de sens.

Bases de l’autoformation

Les deux premiers articles, signés par un chercheur en sciences de l’éducation et par l’une des responsables du Carrefour numérique présenté plus loin, ont pour but de présenter les bases taxonomiques et sociologiques de l’autoformation. Philippe Carré, dans la première contribution, propose une « schématisation conceptuelle de l’autoformation » en tant qu’objet de recherche, en regrettant le manque d’études approfondies, en France, sur le sujet. Pascaline Blandin, quant à elle, s’interroge sur le rôle des bibliothèques dans l’autoformation, en distinguant autodidaxie d’autoformation. La première est « un processus de construction des savoirs totalement autonome », là où la seconde « peut s’inscrire aussi bien dans un cadre formel comme les formations ouvertes, les formations à distance […] que dans un cadre non formel comme les espaces d’autoformation multimédia en bibliothèques […] voire dans un cadre totalement informel ». Si les deux contributions sont intéressantes, on reste un peu sur sa faim quant au cadre général de la discussion et des présentations qui suivent.

Les pionniers de l’autoformation en bibliothèque

En matière d’autoformation, la Bpi d’abord, la médiathèque de la Cité des sciences et de l’industrie ensuite, font figure de pionnières. Démarrées en 1986, les didacthèques de la Cité des sciences sont désormais part du Carrefour numérique de cette même Cité et assurent une mission dont la pertinence n’a jamais paru plus avérée ; quant à la Bpi, l’« espace de langues », dont Martine Blanc-Montmayeur rappelle qu’il faisait « partie du projet initial de la Bpi » a, au fil des ans, largement élargi ses services pour être désormais un « espace Autoformation », avec toujours autant de succès. Anne Jay, l’une des responsables de l’espace, souligne (et la question revient souvent dans l’ouvrage) que le rôle du bibliothécaire/médiateur n’est pas toujours, dans cet espace, facile à définir, entre souci (par définition) d’assurer l’autonomie des usagers et nécessité, malgré tout, de les accompagner dans leur démarche d’autoformation. Un chiffre, éloquent : le service d’autoformation de la Bpi enregistre, en moyenne, plus de 750 réservations… par jour.

Ces constats optimistes sont largement confortés par l’exemple de la bibliothèque centrale de Birmingham, rapporté par Brian Gambles : ville industrielle (la seconde du pays par sa population), victime de l’effondrement du secteur industriel, elle s’efforce de « rebondir » dans les « industries innovantes », et la bibliothèque est, dans cette démarche clairement politique, un outil puissant et dynamique, défini comme « centre de savoir », en développant toute une série d’initiatives passionnantes, qu’on aurait aimé parfois voir présentées de manière plus détaillée.

Brian Gambles souligne cependant que la mise en place d’une politique en matière d’autoformation ne peut s’envisager que dans des établissements d’une taille relativement importante ; de plus, à Birmingham, un personnel spécifique de « conseillers en entreprise » a été recruté pour l’occasion. L’exemple de la collaboration entre la médiathèque de Lomme (Nord) et l’Atelier de pédagogie personnalisée/Institut lillois de l’éducation permanente, souligne cette ambiguïté, sans qu’on soit convaincu par les résultats, pour l’instant modestes, de l’initiative.

Un phénomène significatif

Plus que l’« état des lieux » proposé de « l’autoformation dans les bibliothèques françaises », qui paraît un peu lacunaire faute d’un nombre suffisant de réponses, les témoignages de responsables de bibliothèques de la banlieue parisienne et de région montrent finalement que le phénomène de l’autoformation, pour n’être pas encore extrêmement répandu dans les bibliothèques françaises, devient progressivement significatif.

À cet égard, et même si l’on n’est pas exactement dans des processus d’autoformation, on peut regretter qu’une place, même minime, n’ait pas été faite aux bibliothèques universitaires, de plus en plus nombreuses à proposer des cursus d’initiation à la recherche documentaire aux étudiants des universités dont elles dépendent, et qui visent justement à développer chez les étudiants la capacité à s’autodocumenter.

Un portrait en creux de la société

À ces contributions riches et documentées, les éditions de la Bpi ont eu la bonne idée d’ajouter le « Rapport d’enquête sur le public de l’espace Autoformation de la Bpi » qui, quoique d’un abord un peu ardu, a l’immense mérite de donner largement la parole au principal intéressé : l’usager supposé autodidacte. Avec une grande finesse, l’auteur, Agnès Camus-Vigué, sociologue au service Études et recherches de la Bpi, montre presque naturellement que, derrière le parcours de l’autodidacte, il y a un parcours de vie, et le rapport, en donnant la parole aux utilisateurs de l’espace Autoformation, dresse un portrait en creux, mais des plus sombres, de notre société.

Ce qui domine en effet, ce n’est pas la joie spontanée et la soif volontariste de connaissances, mais un utilitarisme de l’urgence, un besoin inquiet d’améliorer ses compétences, dans un contexte professionnel toujours plus âpre et exagérément changeant (un usager parle de « roue sans fin [de la formation] », comme s’il s’agissait d’une torture). Comme le souligne Agnès Camus-Vigué, « la constitution d’un corpus d’entretiens […] ne vise pas la représentativité, mais l’exemplarité ». Faisons confiance à la rigueur sociologique pour souligner que cette « vue en coupe » de la société en dit plus long que des heures de reportage télévisé, et que (c’est ce qui rend le rapport passionnant) nous sommes souvent bien loin de la « simple » interrogation sur le rôle et les missions des bibliothèques.

De plus, le rapport interroge la relation entre les usagers et les bibliothécaires, et le rôle (ou non) de médiation assuré par ces derniers, qui apportent aussi leur témoignage. Entre la bibliothèque « terre étrangère » et l’usager totalement autonome, les attitudes sont diverses, variées, et apportent des enseignements qui vont bien au-delà de l’espace autoformation.