entête
entête

De la Deutsche Bücherei à la Deutsche Nationalbibliothek

Gernot U. Gabel

En Allemagne, l’idée d’une bibliothèque nationale a germé assez tard. Alors qu’en France, l’idée de « bibliothèque nationale » avait émergé de la « bibliothèque royale » à la Révolution, il n’existait en Allemagne, lorsque les troupes françaises occupèrent le territoire dans la dernière décennie du XVIIIe siècle, aucune bibliothèque centrale qui pût être érigée en institution nationale.

Sous la pression de Napoléon, le dernier empereur du Saint Empire romain germanique abdiqua en 1806, fin pitoyable d’un royaume vieux de neuf siècles et jadis puissant. Après le congrès de Vienne, les principautés allemandes formèrent une alliance politique assez lâche qui dura plus d’un demi-siècle. La victoire contre la France en 1871 scella la réunification de l’Allemagne, mais il fallut encore quatre décennies pour que soit posée la question d’une bibliothèque centrale de conservation.

Une tentative remarquable eut lieu néanmoins au milieu du XIXe siècle. Les leaders de la révolution allemande manquée de 1848 avaient dressé des plans pour la fondation d’une bibliothèque nationale et accepté une petite collection de livres, comme noyau d’une éventuelle « bibliothèque impériale ». Mais avec la dissolution de l’assemblée nationale de Francfort, ces plans furent mis en sommeil et les livres donnés en 1855 au Musée national allemand de Nuremberg. Après l’unification de l’Allemagne par Bismarck, le nouveau parlement approuva la loi impériale sur la presse de 1874, qui autorisait les États allemands à fixer leurs propres modalités de dépôt légal, ce qui interdisait par conséquent la constitution d’une collection rassemblant toutes les publications allemandes. De plus, l’idée même d’une bibliothèque nationale unique n’était pas acceptable pour beaucoup d’États allemands, dans la mesure où elle portait atteinte à leurs prérogatives en matière d’autonomie culturelle. Dans les années qui suivirent, plusieurs propositions furent soumises, dont la plus convaincante appelait à la transformation de la bibliothèque royale de Berlin en bibliothèque nationale pour toute l’Allemagne. Mais aucun de ces projets n’eut de succès.

Leipzig : la Deutsche Bücherei

Après quarante ans de discussions infructueuses, les principaux représentants de la librairie décidèrent en 1910 de prendre l’affaire en mains. L’Association des libraires allemands sut convaincre la ville de Leipzig, traditionnel cœur de l’industrie allemande du livre, de faire don d’un site permettant l’érection d’un bâtiment monumental, et le gouvernement de Saxe accepta de contribuer financièrement à sa construction. Sur ces bases, le document fondateur de la Deutsche Bücherei fut signé le 3 octobre 1912. L’Association des libraires finançait une partie du coût du bâtiment et s’engageait à prendre à sa charge les coûts de gestion de la nouvelle bibliothèque.

La nouvelle institution reçut la mission de collecter toutes les publications allemandes postérieures au 1er janvier 1913 et de fournir l’information bibliographique les concernant. La Deutsche Bücherei, n’étant pas officiellement la bibliothèque nationale allemande, dépendait pour les dépôts de la bonne volonté des éditeurs. La bibliothèque décida également d’acheter des publications étrangères en langue allemande. Le majestueux bâtiment dessiné par l’architecte Oskar Pusch fut célébré à son achèvement en 1916 comme « une des bibliothèques les plus belles et les plus fonctionnelles du pays. »

Après l’armistice de 1918 et la défaite de l’Allemagne, la bibliothèque eut à affronter des temps difficiles. La conférence de la paix de Versailles, considérant l’Allemagne comme seule responsable du conflit, avait imposé au pays des réparations économiques écrasantes. Les partis politiques, contraints d’accepter le traité de paix qui leur était imposé, étaient rongés par leurs querelles, le mécontentement social grondait, le chômage explosait, le système financier était en déroute. La situation s’aggrava encore lors de l’épisode d’inflation galopante de 1922-1923, qui ruina tous les budgets publics, municipaux ou étatiques. Le gouvernement allemand vint en aide à la bibliothèque et octroya des subventions pour payer les salaires et les coûts de fonctionnement. En 1921, l’Association des libraires avait transféré à la Deutsche Bücherei l’élaboration des listes quotidiennes et hebdomadaires des nouvelles parutions, un service traditionnel pour les libraires, assuré jusque-là par quelques éditeurs. Bien que la situation socio-économique se fût améliorée après la réforme monétaire de 1923, l’administration de la bibliothèque fut contrainte de réduire ses objectifs en matière de collections et de services durant le reste de la décennie. En 1931, quand la crise économique mondiale atteignit l’Allemagne, la Deutsche Bücherei accepta cependant de se substituer à l’Association des libraires pour la publication de la bibliographie nationale.

En 1933, après la prise du pouvoir par les nazis, la tutelle de la Deutsche Bücherei fut transférée du ministère de l’Intérieur à celui de la Propagande, dirigé par l’infâme Goebbels. Sur ses directives, des commissions du parti nazi, le NSDAP, furent créées dans la bibliothèque pour faire appliquer les directives du parti en matière culturelle. Très vite d’ailleurs, le gouvernement contraignit toutes les institutions d’État à se conformer à la ligne et à rentrer dans le rang, en leur faisant engager du personnel politiquement sûr, fût-il incompétent.

Un décret de 1935 fit obligation à tous les éditeurs et aux associations de déposer leurs publications à la bibliothèque, établissant de ce fait le principe de l’attribution du copyright en contrepartie du dépôt. À partir de 1937, les livres jugés indésirables furent retirés de la collection principale et mis sous clé. En 1940, le gouvernement promulgua une loi érigeant la Deutsche Bücherei en institution publique et dispensant l’association des libraires, qui en avait partagé le coût jusque-là, de contribuer à son financement. Deux ans plus tard, une directive élargit le périmètre documentaire de la bibliothèque, pour inclure les Germanica, traductions d’œuvres allemandes en langue étrangère ou publications étrangères concernant l’Allemagne. En 1943, les partitions et les estampes furent incluses à leur tour.

À partir de 1943, les villes allemandes furent bombardées massivement par les Alliés, et Leipzig devint une de leurs cibles. Près d’un million six cent mille volumes furent mis à l’abri dans des grottes et des puits de mines. Le bâtiment fut touché plusieurs fois et l’administration dut réduire au minimum son activité en janvier 1944. Les services aux publics furent interrompus jusqu’à la fin de la guerre.

En trente ans d’existence, la Deutsche Bücherei était devenue la troisième bibliothèque du pays, juste derrière les bibliothèques d’État de Prusse et de Bavière. Aucune autre bibliothèque allemande ne pouvait rivaliser avec elle quant à la richesse de ses collections contemporaines.

En mai 1945, dans l’Allemagne occupée par les quatre puissances alliées, les conditions de vie au sein des villes étaient misérables. Les éditeurs comme les libraires étaient confrontés à de terribles difficultés. La pénurie de papier et la difficulté à obtenir une autorisation des autorités d’occupation étaient des pierres d’achoppement pour la plupart des entreprises.

En novembre 1945, la Deutsche Bücherei put rouvrir ses services au public, mais, en raison des restrictions commerciales entre les quatre zones d’occupation, elle reçut peu de livres de la part des éditeurs. Dans les zones occidentales, la tâche la plus urgente était la reconstruction des bibliothèques détruites ou endommagées.

Francfort-sur-le-Main : la Deutsche Bibliothek

Comme Leipzig, située en zone soviétique, était isolée des trois autres zones, les efforts de réorganisation du commerce du livre à l’ouest aboutirent à l’idée de créer une nouvelle bibliothèque centrale, à Francfort-sur-le-Main. Ces projets se concrétisèrent un peu plus en 1946, quand le directeur de la bibliothèque municipale de Francfort, en accord avec un groupe de grands éditeurs, prit l’initiative d’un mouvement visant à créer dans la ville une bibliothèque de conservation ouest-allemande.

Les édiles de Francfort ayant accepté de financer la bibliothèque et de lui donner du personnel, l’acte de création de la nouvelle institution, dénommée Deutsche Bibliothek, fut signé le 4 novembre 1946. Elle fut chargée de collecter tous les livres publiés en Allemagne depuis 1945 et ouvrit avec une collection de 14 000 titres. Depuis cette date coexistèrent sur le territoire allemand deux bibliothèques de conservation, aux missions et aux services analogues et publiant toutes les deux une bibliographie nationale au contenu presque identique.

En mai 1947, la Deutsche Bibliothek fut légalement érigée en institution financée par la filière allemande du livre et la ville de Francfort.  Avec la réforme monétaire de 1948 et la fondation de la République fédérale d’Allemagne (RFA) en automne 1949, la situation économique et sociale en Allemagne de l’Ouest revint pratiquement à la normale. Toutes les restrictions commerciales furent levées et le commerce du livre reprit son rythme régulier, les éditeurs envoyant désormais un exemplaire de chaque nouvelle publication à la bibliothèque de Francfort. Les dépôts restaient volontaires toutefois, la bibliothèque n’ayant pas un statut légal de bibliothèque nationale et les livres ne pouvaient, de ce fait, bénéficier du copyright. Le statut de l’établissement fut modifié en 1953 : elle devint une fondation, dans laquelle l’État de Hesse et la République fédérale étaient actionnaires. En 1959, la bibliothèque, devenue trop petite pour ses 480 000 volumes, déménagea dans un bâtiment de la ville construit sur mesure pour elle.

Avec la fondation de la République démocratique allemande (RDA) en automne 1949, la scission légale du pays entre deux États était consommée. Le gouvernement est-allemand, fortement soutenu par l’Union soviétique, menait une politique de séparation idéologique et économique forgée sur le modèle soviétique. Le commerce du livre n’échappa pas aux effets de cette politique. La liberté d’expression, principe de base de la société démocratique occidentale, en fut la première victime, toutes les institutions devant obéir à l’idéologie d’État, contrôlée par le parti unique. L’allégeance au socialisme était requise, et les carrières professionnelles conditionnées par l’adhésion au parti. Le gouvernement décida de répartir les missions dévolues à la bibliothèque nationale entre deux institutions aux tâches complémentaires: la Deutsche Bücherei, pour la conservation et la bibliographie, la bibliothèque d’État de Berlin pour la recherche.

Le dépôt légal

Alors que la plupart des éditeurs de l’Ouest donnaient aussi, volontairement, un exemplaire de chaque livre à la bibliothèque de Leipzig, les autorités est-allemandes déconseillaient à leurs éditeurs de faire la même chose dans l’autre sens. En 1955, le gouvernement de l’Est ordonna par décret à tous les éditeurs de RDA de déposer des exemplaires à Leipzig. À l’Ouest, la question du dépôt légal ne fut tranchée qu’en 1969, lorsque le parlement vota la loi faisant de la bibliothèque de Francfort une bibliothèque nationale financée par le budget fédéral. Dès lors, tous les éditeurs eurent l’obligation d’envoyer leurs nouvelles publications à la Deutsche Bibliothek. Dans la foulée, tous les Länder votèrent des textes instituant un dépôt légal régional.

En janvier 1966, la bibliothèque de Francfort commença de traiter de manière automatisée le catalogage de la bibliographie nationale. Cinq ans plus tard, la Deutsche Bücherei de Leipzig faisait de même. Au début des années 1970, au moment où le fossé entre les deux États s’élargissait encore, le gouvernement est-allemand imposa de remplacer chaque fois que c’était possible le mot « Allemand » par « de la RDA », accentuant encore la division nationale. Il restreignit aussi l’accès à certains fonds ou certaines sections, dont la consultation était réservée à des usagers choisis, c’est-à-dire à des zélateurs du système. Les magasins de la bibliothèque de Leipzig arrivant à saturation, un nouveau bâtiment fut mis en chantier. La vaste tour inaugurée en 1982 put accueillir les quelque 4,3 millions de volumes de la collection.

Fusion des deux Bibliothèques nationales : la Deutsche Bibliothek

À la chute du mur de Berlin, en novembre 1989, des plans de fusion des deux bibliothèques nationales virent le jour, dans le cadre du processus de réunification du pays. Ils aboutirent, au printemps 1990, à la réunion des deux établissements dans un nouvel ensemble baptisé Die Deutsche Bibliothek, DDB. L’adjectif « national », proposé par des collègues de Leipzig, fut rejeté par de grandes bibliothèques de l’ouest, qui jugeaient l’expression Bibliothèque CITATIONnationale/CITATION allemande trop nationaliste. La DDB vit le jour officiellement le 3 octobre 1990, à la fin du processus de réunification, avec ses trois entités : la Deutsche Bibliothek de Francfort, la Deutsche Bücherei de Leipzig et les Archives musicales allemandes (Deutsches Musikarchiv), créées à Berlin en 1970. La DDB assume les fonctions d’une bibliothèque nationale, assure la collecte, la conservation de longue durée et la documentation méthodique de toutes les publications allemandes et germanophones parues depuis 1913.

Dans les mois qui suivirent la réunification, la DDB eut à définir ses missions et à mettre en place son organisation interne. Le résultat fut le partage du travail entre les participants. Pour éviter les doublons, Leipzig prit en charge le contrôle des publications émanant des Länder orientaux et Francfort celui des parutions à l’Ouest, Francfort fut désigné comme le centre administratif et informatique, le producteur de la bibliographie nationale et l’organisme de collecte des œuvres des auteurs exilés pendant la période nazie (1933-1945). Leipzig abrite le musée du livre et le fonds dédié à la Shoah. Les archives musicales de Berlin collectent partitions, enregistrements et toutes publications dédiées à la musique.

Dans le cadre du dépôt légal, tout éditeur allemand est tenu d’envoyer deux exemplaires de chaque publication à la DDB. Lorsque la notice est créée, chacune des deux bibliothèques reçoit un des deux exemplaires, pour conservation. Toutes les publications conservées en magasins sont consultables, mais sur place uniquement. Le volume des parutions de livres et de journaux ne cessant de croître et l’espace de stockage supplémentaire nécessaire chaque année étant considérable, un nouveau bâtiment a été inauguré à Francfort en 1997, tandis que la rénovation longtemps reportée de l’établissement de Leipzig commençait.

Au tournant du millénaire, la DDB est devenue de loin la plus importante bibliothèque d’Allemagne, avec environ 22,2 millions de documents, dont 13,2 à Leipzig, 7,8 à Francfort et 1,2 million à Berlin. Elle remplit les missions fondamentales d’une bibliothèque nationale et joue un rôle de coordination pour les questions internationales relatives aux bibliothèques.

La coopération internationale aidant, l’idée a germé lentement de doter la bibliothèque d’un nom plus facilement compréhensible internationalement que « DDB ». Les professionnels ont réussi à convaincre le secrétaire fédéral à la culture, poste rattaché au cabinet du chancelier fédéral, qu’un changement de nom serait bénéfique pour l’image et le statut international de la bibliothèque. En 2004, le gouvernement finit par approuver un texte octroyant à la bibliothèque non seulement un nouveau nom, mais une responsabilité documentaire élargie.

Mais quand ce texte est venu en débat au parlement, plusieurs Länder s’y sont opposés au motif qu’une bibliothèque « nationale » ne pouvait que saper les efforts de coopération des deux autres bibliothèques de recherche de Berlin et Munich. En outre, les critiques ont souligné que la DDB n’assumait que partiellement un rôle national, puisqu’elle ne collectait les livres que depuis 1913 et ne conservait aucune collection historique 1. Ils soupçonnaient Francfort de vouloir réclamer une position de leader et ainsi dominer les autres institutions.

La Deutsche Nationalbibliothek

La loi a été renvoyée à la commission culture du Bundestag pour examen, mais la démission du gouvernement Schröder à l’automne 2005 a empêché son adoption. La coalition menée par la première femme chancelière de l’histoire allemande,  Angela Merkel, a néanmoins présenté le texte à nouveau, et il est passé sans encombre et sans grand débat au printemps 2006. Depuis le 22 juin 2006, l’Allemagne est dotée d’une Deutsche Nationalbibliothek ou DNB 2 [Bibliothèque nationale d’Allemagne]. Certains commentateurs l’ont qualifiée « d’institution aux joues gonflées », mais en dehors du milieu professionnel, le changement de nom est passé inaperçu…

Plus importante pour la DNB au quotidien, la tâche nouvelle de collecte et de conservation exhaustive des ressources électroniques et de la Toile, nécessite des moyens supplémentaires. Avec la révolution numérique, la DNB est bien placée pour devenir un fournisseur majeur de ressources numériques. D’un autre côté, l’initiative de Google, qui entreprend de numériser les fonds entiers de grandes bibliothèques dans le monde et de donner accès à tous les textes significatifs, remet en question jusqu’à la conservation matérielle des livres, qui semble devenue sans objet. Quand on songe à l’énorme accroissement annuel de livres, brochures, journaux, que connaît la DNB, et au luxe que représente la conservation pour l’éternité de deux exemplaires de chaque publication allemande, on se demande si le gouvernement sera longtemps encore disposé à financer indéfiniment le besoin incessant de nouveaux espaces que réclame sa bibliothèque nationale.

* Traduit de l'anglais par Yves Alix.

Novembre 2006

  1.  (retour)↑  La mission d’acquisition des publications historiques et patrimoniales est assurée en Allemagne par un groupe de cinq grandes bibliothèques d’étude. Pour la période 1450-1600 : la bibliothèque d’État de Bavière à Munich. 1601-1700 : la bibliothèque de Wolfenbüttel. 1701-1800 : la bibliothèque universitaire et d’État de Göttingen. 1801-1870 : la bibliothèque de l’université de Francfort. 1871-1912 : la bibliothèque d’État de Prusse à Berlin. Ces bibliothèques subventionnées par la fondation Volkswagen se partagent la collecte des livres allemands publiés depuis l’invention de l’imprimerie jusqu’à 1912.
  2.  (retour)↑  Site de la DNB : www.d-nb.de