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Bibliothèques et architectes

Les bibliothèques dans L’Architecture d’aujourd’hui

André-Pierre Syren

La bibliothèque se banalise en se faisant remarquer : plus on construit des bâtiments aux formes originales, plus les établissements acquièrent une visibilité dont la controverse augmente parfois l’impact. De la médiathèque de quartier à la Bibliothèque nationale de France (BnF), il n’est d’équipement qui ne soit pensé en termes de développement urbain. L’argumentaire des annonces immobilières qui s’appuie désormais volontiers sur la proximité de bibliothèques traduit d’une autre manière leur (re)naissance dans l’espace public.

Les programmes documentaires s’élargissent, « ruches » intercommunales ou « bibliothèques municipales à vocation régionale (BMVR) » ; les bibliothécaires diversifient les approches du service public et font vivre des lieux qui ne renvoient plus à un seul type de modèle canonique. Le foisonnement des expériences entretient dans les milieux documentaires l’impression d’une vitalité importante et d’une acculturation constante de leurs services aux progrès de la société de l’information. Mais qu’en pensent les architectes ?

Chaque profession pose un regard spécifique sur un bâtiment projeté. On peut suggérer que celui des bibliothécaires est « excentrique » tandis que les architectes ont une approche « concentrique ». Pour les uns, le décentrement est bien souvent double : non seulement un projet fort peut impliquer un décalage géographique dans le tissu historique de la cité, mais encore la distribution des services est-elle dorénavant pensée en termes de zone de chalandise et, plus largement, d’articulation de réseaux, physiques et informatiques. Pour les autres, il s’agit de rabattre les différentes perspectives du projet sur le dessin d’une architecture singulière, porteuse de sa propre cohérence. Nous proposons ici de prendre l’exemple de la revue professionnelle L’Architecture d’aujourd’hui (AA) pour tenter d’appréhender l’imaginaire des architectes et rechercher le centre de cohérence de leur conception d’une bibliothèque.  Au risque de constater que la modernité de façade cache des référentiels contrastés.

Une revue et ses acteurs

AA appartient à l’éditeur Jean-Michel Place qui l’a rachetée au groupe L’Expansion lors d’un élargissement stratégique en 1998. La même année, Place acquiert en effet Techniques & Architecture et crée le mensuel Parpaings (disparu en 2002). AA est un bimestriel qui se présente sous une forme élégante privilégiant largement l’illustration et le dessin ; chaque livraison s’ouvre sur une revue d’actualité et présente désormais des dossiers, consacrés à des villes, des architectes ou des thèmes. Une brève partie technique finit le fascicule, mais le dispositif éditorial n’accorde pas la priorité aux questions pratiques. Curieusement, c’est dans Techniques & Architecture 2 que paraîtront les deux seuls numéros consacrés aux médiathèques.

Revue de création, AA l’est assurément sur le fond et dans la forme, en témoignent quelques architectes interrogés dont l’un déclare la feuilleter tel un magazine de mode. Les constructions à la plastique innovante sont valorisées. Les partis esthétiques sont les plus discutés et donnent parfois lieu à de pittoresques joutes : en 1992, un architecte clermontois dénonçait « cette toujours plus luxueuse revue d’architecture » qui s’ébaubit « aux leçons et prouesses d’une avant-garde adulée » à la limite d’une « entreprise de propagande quasiment messianique » ; la revue avait répondu en ironisant à son tour sur le « beau papier à en-tête, élégamment frappé d’un fragment d’ordre ionique 3 ».

Dès l’origine, la confrontation entre anciens et modernes est globale. AA a été fondée en 1930 par André Bloc, ingénieur, sculpteur et éditeur 4, pour qui il s’agit de la « première revue internationale [nous soulignons] d’architecture contemporaine » ; elle a pour vocation de « faire triompher quelques idées saines […] la logique et le goût 5 ». La mise en page et la publicité sont confiées à Jacques Nathan qui travaille à l’Alliance graphique, fondée la même année par Cassandre, Charles Loupot et Maurice Moyrand. D’emblée, elle accorde une attention particulière à la question de l’espace urbain et à l’approche pluridisciplinaire de l’Union des artistes modernes à laquelle elle consacre son 7e numéro. Le Corbusier bénéficie de deux numéros spéciaux en février 1934 et avril 1948 ; très attentif à la mise en page de ses propres ouvrages, il déclare assurer celle du second à l’aide du Modulor (mais Faucheux y a contribué) 6.

La revue manifeste un goût décidé pour la modernité que le recul peut même juger immodéré, elle publie la traduction française de L’architecture futuriste d’Antonio Sant’Elia, manifeste qui voulait « faire du monde des choses une projection directe du monde de l’esprit » et laisse Marinetti déclarer : « Il faut détruire pour créer, le Duce est un grand futuriste. »

La confrontation d’idées porte bien sur l’architecture (on peut noter pour les lecteurs du BBF que la responsable de la bibliothèque Jacques Doucet, Marie Dormy, s’illustra par une vigoureuse défense du modernisme de Benjamin Perret contre le formalisme de Le Corbusier), mais elle ne rechigne pas à investir le domaine politique. Les années 1970 sont ainsi fortement marquées par des prises de positions marxistes, des condamnations de « la bourgeoisie » et des « forces monopolistes du capital ».

À partir de la décennie suivante, les débats reviennent sur le terrain technique, plus sagement mais pas plus strictement : la question de l’urbanisme reste prépondérante et sous-tend un discours social sinon politique. Les réseaux d’influence se maintiennent. Pour notre propos, il n’est pas indifférent de constater que François Chaslin, architecte et journaliste, animateur de l’émission Métropolitains sur France Culture depuis 1999, auteur d’un essai intitulé Les Paris de François Mitterrand 7, fut rédacteur en chef de AA entre 1987 et 1994. Il participa à ce titre au jury qui devait sélectionner les projets de la future Bibliothèque nationale de France soumis au président de la République et en publia un très instructif compte rendu en excipant que « les résultats du 1er tour valent que l’on enfreigne un instant la confidentialité des délibérations 8 ».

La période du chantier de la BnF fut faste, on rencontre les vedettes soit dans la présentation de projets, soit dans le courrier des lecteurs qui donne lieu à des controverses, parfois à des noms d’oiseaux, voire à des dénonciations de trahison à la déontologie 9. Les tensions s’estompent avec la reprise par J.-M. Place, mais dans la durée, le rôle de la critique reste assez faible, peu de projets sont analysés – entre eux ou au regard du programme – sinon lors de dossiers consacrés à une personnalité. Il s’agit d’une revue professionnelle au sens où les architectes sont acteurs et lecteurs (des absences étonnent, comme Bofill, mais il faudrait étudier les courants).

Au contraire des éditions du Moniteur, historiquement plus proches de ce type de commanditaires, l’intérêt accordé aux pouvoirs publics est dérisoire. Cela s’explique certes par la couverture internationale, moins sensible aux commandes publiques. Il en résulte toutefois que des distinctions qui ont attiré l’attention sur des bibliothèques y sont inconnues, ainsi l’équerre d’argent décernée par l’éditeur concurrent à la bibliothèque municipale de Troyes (2002) puis à la bibliothèque universitaire de sciences d’Orléans (2005).

Des bibliothèques illisibles ?

L’intérêt d’AA pour les bibliothèques est resté longtemps faible, voire inexistant : le numéro spécial consacré aux édifices culturels en décembre 1966 fait état d’une situation française « extrêmement grave » en la matière, mais renvoie pour plus d’information au… BBF 10 !

Trente ans après, la France – via l’Association française d’action artistique qui dépend du ministère des Affaires étrangères – ne présente à la Mostra d’architecture de Venise que des équipements culturels avec un hommage à « A. Bloc, le monolithe fracturé ». AA publie le livret d’accompagnement : maisons, églises, théâtres, opéras, centres culturels ou d’étude, musées surtout, d’art ancien ou moderne.  Aucune bibliothèque. Le sujet ne serait-il pas assez moderne, malgré la BnF ? Le commissaire de l’exposition, Frédéric Migayrou, veut « reconstruire la compréhension des courants esthétiques et des recherches architecturales qui ont animé l’architecture française afin de construire une clé de lecture accessible au public international ». L’architecture se donne donc à lire mais la lecture ne se donne pas à comprendre…

Seules comptent la création, la mise en forme. Claude Parent pense qu’il y a architecture « dès lors que se pose le problème du contenant et du contenu, du dehors et du dedans, de la couverture et de l’histoire incluse 11 ». L’analogie entre le bâti et l’écrit est ancienne, le vocabulaire commun : le Dictionnaire encyclopédique du livre accorde deux colonnes comparables aux entrées « Architecture des bibliothèques » et « Architecture du livre 12 ». Les constructeurs s’intéressent donc aux auteurs, ceux de l’Oulipo président à la naissance de l’Ouarchipo en mai 2001 sur le thème de « La contrainte et ses usages ».

Si, pour les écrivains, le lecteur est acteur plénier du jeu, songeons à Italo Calvino, pour les architectes, il ne semble qu’une sorte de résultante du choix organique, comme le résume cette analyse d’une BU allemande : « Alors que les bibliothèques classiques, des somptueuses bibliothèques baroques jusqu’aux bâtiments d’Asplund et d’Aalto en passant par ceux de Boullé et de Labrouste, sont souvent de grands et généreux espaces intérieurs renfermant des murs de livres qui emprisonnent le lecteur dans les volumes, le principe a été inversé à Cottbus. Il faut aller extraire les livres comme d’une mine et les faire remonter à la lumière 13. »

Après quelques occurrences dans les années 1980, les bibliothèques apparaissent avec la construction de la BnF (1989-1995) ; passée l’inauguration, la fréquence diminue de moitié et faiblit avec les numéros thématiques. On peut aussi noter que, sauf erreur, aucune bibliothèque n’a jamais été retenue pour l’illustration de couverture, même lors de la publication du copieux compte rendu de Chaslin, pourtant accompagné de photos de toutes les maquettes concurrentes. Le numéro est en effet consacré aux grands projets de la République, et c’est le ministère des Finances qui en est la « cover-girl ».

Depuis juin 1989, on dénombre une cinquantaine d’articles, dont les titres sont construits sur le modèle « Médiathèque à ville : architecte » ; l’index de la revue est encore plus sec : la mention du lieu disparaît régulièrement, sauf quand le projet concerne un équipement au fort rayonnement, une certaine emphase distingue en effet la Bibliotheca alexandrina des nombreuses occurrences de bibliothèque universitaire.

L’ensemble suggère une vision très idéalisée : la bibliothèque existerait en soi, quelques architectes ayant parfois l’opportunité de la manifester en un lieu presque indifférent, sauf à son environnement immédiat ou lorsqu’il s’agit des mythiques rives alexandrines. Tandis que La Gazette des communes… a largement rendu compte des douze BMVR, en soulignant leur intitulé, le concept n’est jamais développé par AA qui en évoque trois : médiathèque José-Cabanis à Toulouse (rubrique « actualité »), Orléans (« œuvre »)/IMAGE et enfin Rennes (« dossier Portzamparc »), encore le rôle fédérateur du musée est-il là souligné : « Les formes souples de la bibliothèque et du centre scientifique adoucissent l’univers orthogonal du site, (elles) reprennent leur individualité étrange dans le tout 14… »

« Étrange », les bibliothèques sortiraient-elles de l’ordinaire ? Pas du tout, leur image, au sens strict, constitue au contraire l’archétype de l’immobile, sinon de l’ennui. Irrégulièrement, AA ménage quelques respirations littéraires ou graphiques entre ses articles. La photographe Candida Höfer décline en trois images la « Puissance terrible de la répétition » : deux figurent des bibliothèques (alignements de fichiers, de tables) ; illustrant ensuite le baroque brésilien dont « l’époustouflante mise en scène nous renvoie à l’organisation infiniment complexe de l’harmonie universelle », on trouve la très classique, au sens de Gänshirt, bibliothèque de Rio de Janeiro 15.

L’imaginaire des architectes ne diffère guère en cela de celui du grand public, tel que le conforte un bel album récent de La Martinière 16, où les bibliothèques aux décors somptueux sont aussi vides de lecteurs (et de bibliothécaires) que celles de Höfer. Serait-ce parce qu’en excluant des salles toute figure humaine, on peut mieux se projeter soi-même au centre borgésien du royaume li-vresque ?

La réponse passe par les musées, auxquels AA accorde un intérêt élevé et régulier, en nombre et en longueur d’articles. Dès l’abord, la différence de désignation frappe : les titres qui leur sont consacrés révèlent le projet culturel qui s’impose à l’architecte, ancrant la réalisation dans un site, ou l’orientant vers un genre historique ou artistique, ou le vouant à l’œuvre d’un artiste 17.

Au contraire de ce qui s’est passé pour la BnF dont le « genre entièrement nouveau » n’a pas suscité de débat foncier dans AA, la transformation du Musée de l’homme en Musée des arts premiers, prudemment devenu « du Quai Branly », suscite de longues approches anthro-pologique et muséographique dues à un professeur d’esthétique de l’université de Vincennes et à un enseignant de l’École des hautes études en sciences sociales 18. Tous deux mettent en avant le visiteur : le musée « décontextualise », « ce n’est pas un lieu de mémoire. Bien au contraire, il livre (les objets) au grand large d’un public constitué de singularités qui vont peut-être devenir des subjectivités esthétiques, au sens de Kant ». Jean Jamin distingue les conceptions muséales anglaise (hiérarchie des collections), française (communauté civile) et allemande (communauté esthétique). À l’aube de la société de l’information, nul n’a été invité à réfléchir dans AA sur quelque « bibliothécologie » européenne comparée, qui aurait sans doute proposé une combinaison différente des qualités…

Les architectes conviennent cependant qu’une bibliothèque pose des problèmes spécifiques : l’invitation faite à Marie-Françoise Bisbrouck de participer au numéro thématique de Techniques et architecture en 2001 laisse penser que la publicité insérée dans AA par le Cercle de la librairie ne fut pas vaine, en 1993, dès parution de Construire une bibliothèque universitaire que M.-F. Bisbrouck a écrit avec Daniel Renoult. Mais dans la même livraison, le programme de Montpellier dont Gilles Gudin de Valerin a rappelé dans ces colonnes la grande précision 19, suscite le titre peu engageant de « architecture-outil ». À qui donc laisser le soin de penser la bibliothèque ?

La conception de l’architecte

« Déjà Baudelaire, cherchant dans un passage de ses Écrits intimes à définir ce qu’était pour lui la beauté, a marqué qu’elle impliquait nécessairement coïncidence, rencontre, de deux éléments, par définition, hétéroclites ; l’un de majesté immuable, sculpturale et, si l’on veut, classique ; l’autre, essentiellement ondoyant, mobile, fugace, “moderne” en somme… » Cette citation non commentée de Michel Leiris 20 est employée comme respiration, elle s’enchâsse d’ailleurs exactement dans la perspective des déclarations d’A. Bloc et J.-M. Place. Elle rappelle aussi au lecteur-architecte qu’un rôle majeur, voire décisif, lui revient dans l’évolution urbaine, donc sociale. Le « technique » se pose de nos jours en concurrence du « politique ».

Plus encore que la dénonciation épisodique des règles de concours, le compte rendu critique des mémoires d’Émile Biasini, ancien ministre chargé des grands travaux pendant les deux septennats de François Mitterrand, révèle la virulente contestation (tacite dans la ligne éditoriale) de l’action publique en matière d’urbanisme et de construction de l’espace commun. La lecture en sera stimulante pour les fonctionnaires… : « Au cours de la Cinquième République put ainsi s’établir pleinement l’idéologie de l’État instituteur de la société.  Aux deux sens du terme : il crée et instaure la société, tout comme il la précède et l’éduque. De ce “rationalisme constructiviste français” (Karl Popper) découlent les grands chantiers de l’aménagement du territoire, de la modernisation industrielle et urbaine. […] Comment ne pas douter devant la rhétorique messianique [on retrouve le terme employé précédemment à l’encontre de la revue] de la technostructure, même et surtout quand elle investit les domaines de la culture et de l’art ? […] Le titre même de son ouvrage, Grands travaux, rassemble et synthétise les visions platonicienne de la politique et prométhéenne de l’action publique. Détestable conception que celle d’un pouvoir économiquement et socialement irresponsable qui refuse de se voir comme l’émanation et le serviteur de la société ! […] L’ouvrage d’Émile Biasini se trouve être un bon document pour pénétrer au centre des mythes de l’élite institutionnelle française. Par sa dimension idéologique, il montre les blocages culturels qui ont empêché d’exister une politique urbaine authentiquement social-démocrate 21. »

L’incompétence des pouvoirs publics n’est heureusement pas une spécificité française, en témoigne cette prise de position sur le très controversé Musée d’art contemporain d’Helsinki : « Les participants d’un concours d’architecture ont le droit d’être subjectifs, voire irréfléchis. Il appartient au jury de prendre ses responsabilités, d’évaluer l’ensemble des compétences de chaque projet du point de vue des usagers et de l’environnement, et de penser à l’avenir 22

Ne faudrait-il donc jamais provoquer ? François Chaslin le pense, il déclare en 1990 que « Paris tire sa beauté de ses heurts (celui entre le Centre Pompidou et les petites rues qui l’entourent, le choc du métro aérien à Passy, l’Institut du monde arabe…), mais ces heurts sont contraires aux mentalités et aux règlements 23 ». À force de noter la prééminence accordée à l’esthétique, au jeu d’intégration ou de rupture des façades dans la trame bâtie, on en vient à douter de l’attention portée aux aspects fonctionnels. Pour juger les projets, il semblerait pourtant judicieux d’en connaître les programmes.

Henri Ciriani, dans le numéro qui lui est consacré 24, évoque volontiers le programme, il en fait même l’apologie, « Pour un architecte, avoir à travailler un programme de musée est une chance : c’est un lieu véritablement d’architecture où l’on est autorisé à s’exprimer, où l’absence d’archétype donne une liberté rare », mais il s’agit de musée (d’archéologie en  Arles).

En matière de bibliothèques, l’opinion prévaut unanimement que les programmes font défaut 25. Ainsi à propos de la médiathèque Sendaï au Japon : « Lorsque le projet fut lancé, le terme de Médiathèque englobait un ensemble de fonctions et d’usages assez vagues, au point qu’il n’était pas possible d’en tirer un programme précis. Le flou programmatique est d’ailleurs un problème récurrent pour ce type d’édifices. Ne pouvant anticiper l’usage de la médiathèque dans un futur proche, Ito a concentré ses efforts sur la création d’un lieu spécifique 26 ». De même la médiathèque d’Orléans, d’après ses propres architectes, « loin de prétendre traduire la rencontre d’un programme exceptionnel et d’une architecture d’auteur, vise des objectifs strictement inverses : mettre en scène un programme banal dans un site banal 27 ».

L’opinion semble durablement partagée : « Longtemps, en France, la construction de bibliothèques n’a pas semblé poser de problèmes », écrit Jean Bleton en 1958 28. Il est donc intéressant d’étudier l’évolution de la notion de programme dans le discours bibliothéconomique. En 1984, La bibliothèque dans la ville 29 explique que le programme sert « à préciser la finalité du bâtiment à construire et mentionner les moyens à mettre en œuvre pour sa réalisation, il s’agit d’articuler les “modifications profondes de fonctionnement qu’entraîne la mise en service de locaux (publics) plus vastes” avec la question de la capacité de stockage, à une époque de “dispersion fréquente des fonds […] en raison de l’état de saturation des magasins” ».

Douze ans après, le chapitre sur la programmation de Bibliothèques dans la Cité 30 est confié à un spécialiste, Patrick O’Byrne, dont le propos s’avère curieusement moins technique et plus psychologique. Pour lui, l’ambition architecturale résulte des intentions des deux intervenants : maître d’ouvrage public et architecte maître d’œuvre. Il avance que ce dernier doit se positionner sur la séparation des rapports à l’ordre du savoir et du rapport au culturel. Les enjeux symboliques et techniques lui incombent.

Pour les bibliothécaires, en général, leur établissement n’est pas réductible à la somme des objets qu’il renferme 31. La conception de Dominique Perrault, auteur de la BnF, est exactement inverse : pour lui la somme des petits projets en forme un grand. La construction de la BnF fait bien sûr figure de cas d’école par l’abondance des réactions qu’elle a suscitées. Son architecte déclare dans AA que « la BN était incapable de formuler un projet scientifique 32 », le travail « était fait d’allers et retours incessants entre nos plans et les instances de la maîtrise d’ouvrage » ; il s’accommode bien du « programme certes peu détaillé » qui donnait tout de même le volume global de la construction, il estime même que « l’idée de programme détaillé, surtout pour un bâtiment sans exemple, est une formidable supercherie, une conception assez technocratique ».

Paul Chemetov avait précédemment tenté d’apaiser les polémiques : « Au moment du concours, qu’avaient à juger les membres du jury ? L’idée que la France voulait avoir une Très Grande Bibliothèque 33. » Après la mise en service, AA conclut qu’il « faut reconnaître à Perrault la force de son projet. Il avait compris qu’il valait mieux offrir sous les dehors d’une image forte, fût-elle creuse, une capacité susceptible d’encaisser toutes les modifications de programme, plutôt que l’image solide d’un programme incapable de leur résister 34 ».

Au final, l’épisode mouvementé finit sur un certain consensus, et même un satisfecit certain : en dépit des campagnes d’opinion, notamment dans les milieux intellectuels, l’architecture est restée aux architectes. Les rédacteurs de AA ne se proclament-ils pas « les seuls dans la presse, en tout cas dans la presse architecturale, [à avoir énoncé] des inquiétudes clairement formulées, au lendemain même du choix, […] en même temps [qu’ils remarquent] d’ailleurs les probables qualités de clarté et d’élégance monumentale [qu’ils reconnaissent] au projet 35 » ?

Avec le recul, on s’aperçoit cependant que l’odyssée de la BnF a provoqué un lent changement de cap de la revue, sinon de tous les architectes, vers un nouveau « paradigme » qui ne soit plus seulement dépendant des considérations urbaines. En d’autres termes, les polémiques formelles ont provoqué une réflexion structurelle.

Les réalités ancienne et moderne semblaient au début peu conciliables, voire étrangères l’une à l’autre. Perrault estime difficile la « cohabitation d’une bibliothèque et d’une médiathèque ». Le bâtiment ne devant être « ni un temple ni un supermarché », il se souvient de ses études : si, « au XIXe, les institutions engendraient des lignes de contrôle dans la trame urbaine, le couvent, autour duquel la ville poussait, ménageait le vide de son cloître ». Cette réflexion le mène à choisir le cloître qu’il remodèle en faisant disparaître le bâtiment. Non sans cultiver le paradoxe, il ancre autour d’un vide la rénovation du quartier de Tolbiac. L’efficacité de cette conception ne lui est pas reprochée aujourd’hui. Cantonnées aux angles, quatre tours en forme de livres que le projet initial suggérait translucides, ce qui ne favorise guère la conservation. La question des vitrages commence d’ailleurs à devenir largement problématique : « Les façades de verre ne signifièrent plus transparence. La transparence ne signifia plus ouverture » écrit plus tard un critique 36.

Sur ce point également, on note une évolution dans la pensée architecturale. AA balance entre deux extrêmes : au Japon, la médiathèque Sendaï propose aussi un séduisant modèle entièrement vitré autour de « grands faisceaux tubulaires qui seraient des arbres sans incidence sur la lecture en bibliothèque 37 », mais ce centre de médias n’a pas de magasins. À l’inverse, les services d’archives sont clos par des murailles minérales, ainsi ceux de l’archevêché de Fribourg en 2003, mais leur rayonnement urbain est nul. Quelle mode d’interaction choisir ?

Sur le plan esthétique, on peut classer les bibliothèques présentées par AA en deux genres : celles qui fonctionnent par contraste et celles qui ménagent des transitions. D’un côté, le vide de la BnF à Tolbiac ou le plein de Vénissieux également dû à Perrault, présenté comme un « glaçon en banlieue chaude 38 », les « signes » d’Alexandrie, de Luxembourg, ou même l’antiphrase de la BU d’Utrecht par Wiel Arets : « Vu de l’extérieur, l’édifice pose une véritable énigme : impossible de distinguer la boîte noire qui abrite les automobiles de celle qui accueille les livres, les boutiques et les lecteurs 39. » De l’autre, la bibliothèque du quartier londonien de Peckham dont l’effet de préau suscite deux articles, le Carré d’art à Nîmes, les verres sérigraphiés de Herzog et de Meuron à Eberswalde (Suisse) puis à Cottbus dans laquelle, « à travers un voile de lettres qui se fondent les unes dans les autres, le lecteur regarde vers l’extérieur 40 ».

Sur le plan organique, après une période d’attention aux édifices à plan centré (les bâtiments s’enroulant autour de vides, presque toujours les halls et les circulations, en lieu et place de la disposition concentrique enveloppant la salle de lecture archétypique du XIXe siècle), AA accorde une considération croissante aux projets fondés sur la déambulation. Sans doute l’influence des musées s’exerce-t-elle inconsciemment : la plupart des argumentaires d’architectes portent en effet, dans ce type de projet, sur les effets de volume et de lumière ménagés en fonction des perspectives.

Mais l’expérience concrète de la progression labyrinthique est aussi proposée en miroir de l’exploration virtuelle des réseaux numériques. Il faut souligner ici l’influence de Rem Koolhaas, auquel François Chaslin a consacré un livre d’entretiens, depuis sa proposition pour la BnF, « un solide où on creuse les espaces de service », et surtout, en 1993, celle pour le campus de Jussieu (retenue lors du concours puis douloureusement abandonnée) que AA a défendue avec passion, publiant le « dessin du mois 41 » avec le commentaire suivant, qui laisse la part belle à l’architecte lui-même : « Réinterprétation tout à fait curieuse et innovante (qui) propose de poursuivre la surface de la dalle pour constituer un empilage de plateformes, le jeu de pentes entretenant une manière de mouvement continu en hélice. »

L’idée de parcours resurgit dix ans plus tard sous deux espèces bien différentes : la notice nécrologique de Pierre Riboulet rappelle, notamment à propos de la BU de Paris VIII à Saint-Denis (construite entre 1991 et 1997) que « pour chacun de ces projets, la lumineuse sculpture des espaces intérieurs, la fluidité de l’enchaînement des parcours restent probablement la plus grande réussite, celle qui séduisit tant les utilisateurs 42 ». Anecdotique, le dessin utopique de « Zoekmachine » propose pour sa part une spirale ouverte de 230 m de haut destinée à la Bibliothèque centrale de la province de Brabant, à Eindhoven, « conçue pour abriter 5 millions de livres et qui met à la disposition 700 salles d’étude montant et descendant comme des ascenseurs 43 ».

C’est enfin en 2005 que AA présente les BU déjà citées d’Utrecht (« Le projet consiste en une série de nuages [magasins de livres] flottant dans une boîte de verre immaculée. La connexion et la distribution de ces boîtes déterminent accidentellement des espaces pour l’étude ou l’usage public. Le personnel de la bibliothèque et les étudiants doivent littéralement trouver une place entre ces boîtes ») et Cottbus (« Les étages accessibles au public forment un espace ouvert continu qui va du premier sous-sol au septième étage. […] La bibliothèque de Cottbus nous fait comprendre que le savoir ne peut plus s’incarner selon un ordre statique et bien établi, mais doit se représenter comme un mouvement dynamique et labyrinthique perceptible de n’importe quel angle de vue »). En moins de vingt ans, on est passé du plan centré, fût-ce autour d’un creux, à la navigation au grand large, du classique paradoxal au moderne hyperbolique !

Le meilleur symbole imaginable

En conclusion, il faut nous garder de toute réaction corporatiste. Bien sûr, le discours que se tiennent entre eux les architectes est plus direct que les propos qu’ils destinent aux représentants de notre presse professionnelle. Nous pensons que, sur l’esthétique et sur le fond, les architectes veulent garder « la main », mais les autres acteurs ne la leur laissent-ils pas ?

En dépit du caractère international d’AA, il convient de s’interroger sur ce que Michel Melot appelle « la prédilection française pour les formes 44 ». Ce goût des formes n’est-il pas une valeur foncière de la culture latine ? Quelles sont alors les perspectives ? AA suggère encore deux réponses 45.

Selon Dietmar Steiner, directeur du Centre d’architecture de Vienne, la force des images primera bientôt sur l’écrit. AA n’est certes pas l’arbitre universel du goût, mais l’influence des revues illustrées ne devrait pas diminuer.

Selon Martin Pawley, critique indépendant, « les citoyens se sentent rétrécis à la taille de pygmées tandis que leurs centres de communication (les villes) atteignent des tailles infinies. Notre avenir est électronique. Nous vivons au seuil d’une nouvelle civilisation sédentaire dont la grande roue de Londres (qui tourne toujours sans aller nulle part) est le meilleur symbole imaginable ».

Les bibliothécaires participent à la révolution du service public à l’ère numérique. Aujourd’hui, le lointain devient proche et ce qui était auparavant réservé passe en vitrine… Sans doute y a-t-il matière à échanges entre métiers, voire à travailler quelque programme commun…

Novembre 2006

  1.  (retour)↑  Le premier numéro, no 384, non cité dans l’index des éditions Place, en 1989 à l’occasion du congrès parisien de l’Ifla ; le second date de juillet 2001, no 454.
  2.  (retour)↑  Patrick Borderie, courrier des lecteurs et réponse, AA, no 281, juin 1992.
  3.  (retour)↑  Alger, 1896 – New Delhi, 1966. André Bloc créera ensuite la revue Art d’aujourd’hui (1949) qui devint Aujourd’hui. Art et architecture, en 1954.
  4.  (retour)↑  AA, septembre 1930. Manifeste du fondateur, comme pour les autres citations, voir le no 272 paru en décembre 1990 à l’occasion du 60e anniversaire de la création de la revue.
  5.  (retour)↑  Michel Wlassikoff, Histoire du graphisme en France, Les Arts décoratifs, D. Carré, 2005, p. 106 (Alliance graphique) et p. 159.
  6.  (retour)↑  Gallimard, 1985. Ce titre a été repris sur le site Internet de l’institut dédié à l’ancien chef de l’État : http://www.mitterrand.org/. François Chaslin est aussi l’auteur d’une analyse de presse sur « L’infortune critique de la Bibliothèque de France » parue dans Le Débat, no 84, mars 1995.
  7.  (retour)↑  « La Bibliothèque de France », AA, no 265, octobre 1989, p. 184 sq. Pour résumer, il semble que chacun des 19 jurés avait accordé d’emblée une des voix dont il disposait au projet de Dominique Perrault qui sera finalement retenu par le président Mitterrand.
  8.  (retour)↑  Ainsi le courrier de désabonnement de William Alsop paru dans le no 280, AA, avril 1992.
  9.  (retour)↑  AA, no 129, décembre 1966, dossier p. 24-43. L’Architecture française publie en revanche deux numéros spéciaux (no 251-252, juillet 1963 ; no 369-370, mai 1973) très documentés et paradoxalement satisfaits !
  10.  (retour)↑  « Lire, écrire, construire : le livre est une architecture », AA, no 291, février 1994. Claude Parent, créateur de « l’architecture oblique », est lié à André Bloc qu’il a rencontré en 1951. Peu après son rachat par Place, AA organise, en octobre 1999 avec le CRL du Languedoc-Roussillon, les premières rencontres des revues d’architecture autour du thème « Le bâti et l’écrit ».
  11.  (retour)↑  Éd. du Cercle de la librairie, t. 1 (A-D), 2002. L’article d’Anne Kupiec est une brève histoire des formes de bibliothèque ; celui d’Alain Nave montre que « c’est toujours la lettre, son style, sa puissance, qui est le principe organisateur de l’espace » du livre.
  12.  (retour)↑  Christian Gänshirt, « Bibliothèque universitaire (IKMZ), Cottbus, Allemagne », AA, no 358, mai 2005.
  13.  (retour)↑  « Nouvel équipement culturel de Rennes » (devenu Les Champs libres), AA, no 302, décembre 1995.
  14.  (retour)↑  AA, no 336, septembre 2001 et no 359, juillet 2005. L’artiste vient de publier une sélection de la même veine sous le titre « Tous les livres du monde » dans la revue FMR (quinze) en octobre 2006.
  15.  (retour)↑  Guillaume de Laubier, Jacques Bosser, Bibliothèques du Monde, La Martinière, 2003.
  16.  (retour)↑  Par exemple, passim : Musée Kirchner, Musée de l’Arles antique, Espace Rebeyrolle, Musée galicien d’art contemporain, Musée glaciaire, Historial de la Grande guerre à Péronne… Les extensions de musées des beaux-arts à l’art contemporain sont visiblement appréciées (Lille, Copenhague…), car elles sont culturellement presque autoréférentes, ne posant « que » des problèmes de cohésion avec l’ancien bâti.
  17.  (retour)↑  Jean-Louis Deotte, « Arts premiers et contextualisation » ; Jean Jamin, « Le Musée, non lieu ethnographique ? », AA, no 326, février 2000.
  18.  (retour)↑  « De l’équilibre des publics et des collections : la nouvelle bibliothèque centrale de Montpellier », BBF, 2000, no 3.
  19.  (retour)↑  Zébrages, Gallimard, 1992, p. 72, cité dans AA, no 326, février 2000.
  20.  (retour)↑  Philippe Genestier, à propos de Grands travaux, Odile Jacob, 1995. AA, no 299, juin 1995.
  21.  (retour)↑  Marja Riita Norri, AA, no 291, février 1994. Texte précédemment paru dans Architectural Review.
  22.  (retour)↑  « Une ville, un architecte », document publié par le CNDP sur Internet, interview de Laure Edelman.
  23.  (retour)↑  AA, no 282, septembre 1992.
  24.  (retour)↑  Nous avons davantage développé la question du programme dans Demain, le livre, cf. note 1.
  25.  (retour)↑  « Médiathèque Sendai : au cœur d’une seconde nature, rencontre avec Toyo Ito », AA, no 338, février 2002.
  26.  (retour)↑  « Médiathèque à Orléans », AA, no 294, septembre 1994.
  27.  (retour)↑  Local et mobilier des bibliothèques publiques, 1958.
  28.  (retour)↑  Marie-Françoise Bisbrouck (dir.), La bibliothèque dans la ville : concevoir, construire, équiper, Éd. du Moniteur, 1984.
  29.  (retour)↑  Gérald Grunberg (dir.), Bibliothèques dans la cité : guide technique et réglementaire, Éd. du Moniteur, 1996.
  30.  (retour)↑  Christian Jacob, « Où laisser des traces : l’émergence de la bibliothèque en Grèce ancienne », in La Révolution de l’écrit, 00H00 éditions, 1999.
  31.  (retour)↑  AA, no 300, septembre 1995.
  32.  (retour)↑  AA, no 280, avril 1992.
  33.  (retour)↑  AA, no 310, avril 1997.
  34.  (retour)↑  AA, no 281, juillet 1992.
  35.  (retour)↑  Martin Pawley, AA, no 325, décembre 1999.
  36.  (retour)↑  Cf. note 25.
  37.  (retour)↑  AA, no 335, août 2001.
  38.  (retour)↑  AA, no 357, mars 2005.
  39.  (retour)↑  Cf. note 13.
  40.  (retour)↑  AA, no 286, avril 1993.
  41.  (retour)↑  Florence Crepu-Houdy, « Pierre Riboulet : itinéraire d’un moderne », AA, no 346, juin 2003.
  42.  (retour)↑  Arjen Oosterman, « MVRDV sort ses interminables intérieurs de sa boîte gloutonne », AA, no 344, janvier 2003.
  43.  (retour)↑  « Pour une géopolitique des bibliothèques», in Anne-Marie Bertrand ; Anne Kupiec, Ouvrages et volumes, Éd. du Cercle de la librairie, 1997.
  44.  (retour)↑  AA, no 325, décembre 1999.