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Construire la bibliothèque

Quel projet ?

Dominique Arot

Les bibliothécaires du XXIe siècle parlent beaucoup de construction : « construction d’une bibliothèque numérique », « construction d’un portail documentaire », « construction de nouveaux services aux usagers », « construction de partenariats au sein de la ville ou de l’université ». Ces points de vue divers montrent bien que construire une bibliothèque ne se résume pas en un simple programme architectural ou fonctionnel. De fait, cette question se pose aujourd’hui dans un contexte en complète évolution, qui laisse place à moins de certitudes.

Est-ce vraiment surprenant au moment où l’on annonce la fin des supports physiques qui ont fait la fortune de la médiathèque « à la française » ? Qu’en sera-t-il en effet dans cinq ans des bacs remplis de CD et de DVD ? des « espaces périodiques » et de leurs présentoirs ? Quels usages imposeront les nouveaux dispositifs de lecture de l’imprimé ? Les bibliothèques ne vont-elles pas devenir des « non-lieux 1 » un peu gris, saturés d’écrans ? La modernité devient moins spectaculaire.

Les bâtiments existants poursuivent leur destin : construction, destruction, rénovation, extension, restructuration. Chez nos voisins allemands, par exemple, la Staatsbibliothek 2 de Berlin s’inscrit dans ce cycle au fil du temps et des vicissitudes historiques. L’accroissement des fonds, l’évolution des pratiques des usagers, les innovations technologiques ont en quelque sorte modelé le bâtiment. À la lumière de ce type d’expériences, on peut se demander si les bibliothécaires ne vont pas se trouver engagés beaucoup plus fréquemment dans des opérations de restructuration que dans des projets de construction. L’enjeu est dès maintenant de faire évoluer les bâtiments et leur fonctionnement à l’âge du numérique.

Parallèlement, l’arrivée croissante d’accès Internet à haut débit dans les domiciles laisse à de nombreuses personnes l’illusion que l’usage des bibliothèques, et des médiations qu’elles proposent, a perdu toute pertinence. La communauté professionnelle est bien sûr acquise à l’idée que les bâtiments des bibliothèques seront toujours utiles et largement utilisés. Le concept de « bibliothèque hybride », mêlant supports physiques et possibilités d’accès à de larges corpus numériques, fait son chemin.

La notion de projet

On ne peut mettre en doute le fait que chaque projet d’équipement culturel repose sur une idée. D’ailleurs, des idées, tout le monde en a : l’architecte est porteur d’une vision de volumes et d’espaces qui s’enracine dans l’esthétique, l’urbanisme, l’histoire des formes et la fonctionnalité ; l’élu imagine déjà le devenir de la ville et du quartier ; le bibliothécaire rêve d’une bibliothèque en rupture avec les équipements antérieurs et d’une organisation inédite des services. Ces visions, ces idées vont se rejoindre, s’affronter, dans une dialectique que chacun espère féconde. Le programmiste y ajoutera sa touche en s’efforçant de traduire toutes ces idées en autant de contraintes techniques.

Dans les documents de sa commission « Library building projects », l’ALA (l’Association des bibliothécaires américains) imagine l’architecte idéal « qui écoute soigneusement les avis des membres du conseil d’administration tout en possédant les compétences lui permettant de traduire en un projet concret les souhaits des bibliothécaires… »

À l’opposé, à la lumière de l’expérience française, chaque observateur du monde des bibliothèques garde en mémoire quelques-uns de ces projets, grands ou plus modestes, au cours desquels l’égocentrisme d’un architecte, la mégalomanie ou, à l’inverse, l’absence totale d’ambition des politiques, les projets à courte vue ou les délires bibliothéconomiques des bibliothécaires ont provoqué l’avènement de réalisations insatisfaisantes pour tous, qui auront accessoirement alimenté un peu plus le soupçon sur le bien-fondé de la dépense publique. Même si ces situations catastrophiques sont heureusement assez rares, plus nombreux sont les équipements de compromis où s’additionnent les effets de mode de l’architecture, les idées toutes faites des bibliothécaires, les lieux communs des programmes.

En revanche, les équipements les plus réussis, ces lieux où tous se sentent bien, qui cumulent les bienfaits de la beauté et de la fonctionnalité, sont généralement le fruit d’une approche modeste et respectueuse des différents partenaires, approche concrète, reposant sur des solutions éprouvées par le bon sens, sans exclure pour autant la profondeur, tel trait de lumière, telle trouvaille pleine d’humour et de poésie. En fait, ces projets reposent souvent sur une idée simple de départ autour de laquelle viendront s’organiser les différents éléments du programme. Cette idée de départ peut être un parti pris d’urbanisme (s’inscrire dans un lieu pour en recomposer les relations), elle peut viser un public précis, un type de collection. L’essentiel consistera à ne pas s’écarter de l’idée de départ et à tirer toutes les conséquences pratiques de cette idée.

Si l’on se fixe l’ambition de s’adresser au public d’un quartier urbain paupérisé, on s’efforcera d’imaginer bien sûr un bâtiment à la fois beau et accueillant ; mais on choisira de s’écarter de modes de présentation et d’usage des collections qui reproduiraient des codes, des usages académiques trop éloignés de la culture et du quotidien de ceux auxquels on s’adresse. Si on souhaite privilégier le public des chercheurs et des étudiants, on recherchera quelles sont les habitudes, les postures et l’organisation des services qui conviennent le mieux.

Ces deux exemples pourraient sembler trop évidents. En fait, lorsque l’on observe les bâtiments mis en service depuis quarante ans, on constate trop souvent un véritable écart entre le discours qui a accompagné le projet et sa traduction concrète. Il faut donc revenir à la notion de projet, un projet assez lisible pour susciter l’adhésion de tous. En adoptant le point de vue ambitieux exprimé par Jean-Claude Garcia : « À talent architectural constant, plus la programmation sera généreuse et démocratique, plus le bâtiment aura de chances d’être digne et pérenne 3. »

Modèles et normes

La notion de projet est devenue d’autant plus importante, essentielle même, au moment où l’appui sur des règles communes fait désormais défaut : les normes produites par la Direction du livre et de la lecture, laborieusement rénovées au début des années quatre-vingt-dix, les instructions universitaires, n’ont pas résisté au temps. La généralisation et la banalisation des outils informatiques dans les nouveaux espaces construits, le souci de « coller » à des contextes urbains tous différents, l’affirmation de l’identité et de la singularité de chaque architecte et de chaque architecture, la décentralisation, l’autonomie des universités, ont été autant de facteurs qui ont fait de toute construction une expérience unique et irréductible.

Il est bien loin le temps où l’administration pouvait déplacer dans une grande ville de province un projet conçu à l’origine pour une université des colonies… La modélisation était le fruit de l’urgence. Il fallait construire beaucoup et vite. Cette approche ne fut certes pas exempte de rigidité ni d’uniformité. Ce qui s’impose au contraire aujourd’hui, c’est bien davantage la notion de référence que celle de norme. Le désir de construire une nouvelle bibliothèque naît plus sûrement, au-delà de l’indispensable projet politique, de l’envie suscitée par un équipement réussi dont on voudra retrouver, dans un autre lieu et un autre environnement, l’esprit, l’ambiance, la lumière, que d’un quelconque programme national étroitement encadré.

Les programmes nationaux les plus récents, celui des bibliothèques municipales à vocation régionale (BMVR) et les plans successifs de construction et d’extension de bâtiments pour l’université, s’ils fixaient des cadres réglementaires de financement, ont laissé aux promoteurs de chaque équipement une grande liberté d’initiative. La diversité des résultats en atteste éloquemment.

Il est frappant aussi de constater à quel point les constructions se sont multipliées par une heureuse contagion en Rhône-Alpes ou en banlieue parisienne, chaque réalisation trouvant ses racines et une part de sa légitimité dans les réussites voisines. À l’inverse, dans une région encore sous-équipée en matière de bibliothèques, par exemple, le Nord-Pas-de-Calais, la quasi-absence d’équipements faisant référence a constitué jusqu’à une période récente 4 un des freins majeurs à l’essaimage de réalisations nouvelles. Est-ce à dire que ceux qui conçoivent de nouvelles bibliothèques, élus, architectes, programmistes, bibliothécaires n’ont pas besoin de se référer à un corpus d’expériences, échecs et réussites confondus, mises en perspective ?

Ce serait assurément la juste place des administrations centrales avec le concours de l’inspection générale des bibliothèques que de capitaliser, à intervalles réguliers, la précieuse expérience de terrain amassée dans chaque région par les conseillers pour le livre des directions régionales des affaires culturelles et par les différents acteurs des réalisations universitaires, sans négliger l’expertise des architectes et des cabinets de programmation. La dernière publication technique faisant référence 5 date de 1996 !

Le temps de la stricte modélisation est révolu, mais la nécessité de disposer d’outils communs est toujours présente. On retrouve ici la faiblesse chronique de dispositifs d’évaluation publique qui permettent de tirer parti des réussites et des expériences. Les nouvelles constructions devraient ainsi faire davantage l’objet de certifications, de labels et de contrôles techniques aux résultats largement diffusés.

Associer le public aux projets

Les bibliothèques françaises ne sont jamais parvenues à associer réellement leurs publics à la vie des établissements. Seuls les conseils de la documentation au sein des universités tentent de concrétiser dans un contexte très formel ce lien indispensable. Comment faire apparaître, dans le cas d’une construction, les souhaits de ceux auxquels va s’adresser le nouvel équipement ? Dans le contexte français, la démarche n’a jamais été véritablement tentée. Pourtant, il existe un peu partout des structures municipales de concertation et d’écoute de la population. On ne songe sans doute pas assez régulièrement à saisir un conseil municipal des enfants, un conseil de quartier ou les étudiants d’un campus d’un projet de bibliothèque.

Les réticences existent. On peut les comprendre : surreprésentation de telle ou telle catégorie de la population, poids éventuel de groupes de pression. Mais, si l’on met l’accent sur la notion de projet, il paraît difficile de se résigner à tenir à l’écart ses principaux bénéficiaires. La situation est très différente aux États-Unis, où chaque communauté va se mobiliser pour être représentée au sein des services et des fonds de la bibliothèque qui va se construire. Cette implication revêt un aspect important dans le financement des projets. La bibliothèque de l’université de Pennsylvanie, par exemple, sollicite ainsi ses partenaires : « Vos dons permettront d’acquérir un livre ou de soutenir une action innovante d’un des responsables de la bibliothèque. Considérez ce don comme un cadeau que vous vous faites à vous-même 6. »

La tradition française est autre. Elle n’exclut pas cependant le recours au mécénat. Mais ce qui demeure le plus important, c’est de susciter autour de chaque projet un réseau de connivences, d’enthousiasme, de rêve qui enracine fortement la bibliothèque au sein de la collectivité à laquelle elle s’adresse. Ce type de consultation pourrait d’ailleurs être institutionnalisé comme un des éléments constitutifs de tout dossier de subvention.

À quels publics s’adresse-t-on ?

Le modèle de la grande médiathèque « high-tech », signée par les meilleurs architectes, s’essouffle. On prend en effet peu à peu la mesure des limites de l’impact urbain et social des nouveaux bâtiments. Comme l’a parfaitement démontré Stéphane Wahnich 7, ces équipements de centre-ville profitent, pour l’essentiel, aux publics les plus favorisés socialement (ceux qui habitent au cœur de la ville), ou les plus spontanément en demande de culture. Pourtant, tout projet de bibliothèque ne saurait ignorer l’échec relatif de l’ambition de démocratisation culturelle portée par les politiques et les professionnels de la culture.

Et l’on assiste dans de nombreux équipements à une sorte de divorce entre les intentions et la réalité. D’un côté, les promoteurs du projet affichent des idées généreuses d’ouverture à tous les publics, à toutes les formes de pratiques du lieu (studieuses, ludiques, conviviales, liées au loisir) ; de l’autre, le bâtiment privilégie des dispositifs très conventionnels d’usage du lieu et de manière d’y séjourner, des collections « de goût moyen », des modes de repérage et de signalétique peu explicites nécessitant la possession de codes prérequis, des postures d’appréhension des documents très conventionnelles (étudier à une table).

Ce divorce, cet écart, entre discours et réalité constituent très vraisemblablement l’un des éléments d’explication de la sous-représentation de tel ou tel public. Un public dont Jean-Claude Garcia dit qu’il est « aussi large que flou 8 ». Faut-il renoncer a priori à la présence et à l’accueil des adolescents ? Faut-il prendre son parti de l’abstention et du retrait des « gens de peu » ? Dans le même esprit, il reste encore du chemin à parcourir pour que les chercheurs (enseignants, étudiants, curieux, érudits) se sentent parfaitement accueillis dans des espaces qui leur soient spécifiquement adaptés et selon des procédures qui, tout en préservant les collections, soient claires et simples.

Il faudrait ajouter, dans le cas précis des bibliothèques municipales, l’ambiguïté de l’attitude à l’égard des étudiants, souvent plus consommateurs d’espaces que de recours aux collections. Il serait pourtant urgent de s’interroger sur leur intérêt pour un lieu situé au centre de la ville, non connoté par l’échec universitaire. C’est par ailleurs un paradoxe de concevoir de larges salles de lecture, au demeurant utiles, et de s’étonner de la présence en nombre de ceux à qui cette posture académique (un livre, une table, un siège) convient le mieux.

Un projet lucide devrait intégrer comme une donnée de base la présence des étudiants dans la ville et leur besoin social d’espaces de travail et de rencontre que l’université ne suffit pas entièrement à satisfaire, dans un contexte de précarisation des conditions de vie de nombreux étudiants.

Comme Anne-Marie Bertrand l’a souligné dans de nombreuses publications, les bibliothécaires doivent prendre en compte le public présent qui n’est pas forcément celui dont ils avaient rêvé : « Ce public-là, finalement, n’est pas celui qu’on espérait : les bibliothécaires, une fois de plus, attendaient les classes populaires, et ce sont des étudiants, des consommateurs, des hommes pressés, des femmes désinvoltes, des usagers incompétents, des jeunes bruyants, voire incivils, à qui, en nombre, en grand nombre, en très grand nombre, les bibliothécaires font face 9. »

Les bons projets, dont on a souligné plus haut le caractère concret, doivent manifester cette prise en compte de la réalité et de la diversité des publics. Une bonne manière d’évaluer les bâtiments d’une certaine taille pourrait consister à mesurer leur capacité à accueillir efficacement ensemble publics de la formation continue, chercheurs et érudits, lycéens et étudiants « séjourneurs », simples consommateurs de supports ou personnes à la recherche de dialogue et de relations sociales.

La juste taille des équipements

Le XXe siècle a vu grand : de la Bibliothèque publique d’information à la Bibliothèque nationale de France en passant par les bibliothèques municipales à vocation régionale.

Il semble bien que cette ambition soit passée. Pas uniquement pour des questions de moyens. Les mécanismes de financement ont certes pu entraîner quelques effets pervers : plus on voit grand, plus on est subventionné. Les élus n’ont sans doute pas toujours échappé de leur côté à ce « négoce de la notoriété » qui valorise le monumental. Les lecteurs eux aussi ont aimé être dépassés par la profusion des documents, ils ont été saisis par ce vertige d’objets de forme et de contenu tellement variés. Certains se sont assis, immobiles, heureux de ces mouvements de foule qui les entouraient, attendant leur heure pour se plonger à leur tour dans le labyrinthe des rayonnages.

Les mêmes prennent conscience aujourd’hui, cette fois-ci devant un écran, de l’immensité des possibles. La bibliothèque occupe sa place de monument urbain, vitres ouvertes sur la ville le jour, sentinelle illuminée la nuit. Dans les villes de solitude, des habitants souhaitent désormais gagner la bibliothèque après quelques centaines de mètres de marche ou de vélo et séjourner dans des lieux à une échelle plus humaine, qui ne reproduisent pas le gigantisme et l’accueil impersonnel des supermarchés. Les bibliothécaires, renouveau des politiques documentaires aidant, ont pris le goût de collections vivantes, renouvelées, plus ramassées, plus efficaces, jouant sur la mise en réseau.

C’est donc à cette échelle plus modeste, et en réseau, que la notion de projet culturel reprend un sens. L’enquête lancée par l’administration 10 sur le programme de construction des 12 BMVR met l’accent sur l’insuffisance des réseaux de bibliothèques de proximité autour d’un équipement central qui semble mobiliser la plus grande partie des moyens.

Les horaires d’ouverture

C’est l’un des éléments les plus négatifs du bilan qui peut être dressé des constructions de ces trente dernières années en France : les bâtiments construits ne sont pas assez ouverts au fil de la semaine et surtout pas au moment où leurs usagers sont disponibles.

Le ratio établi entre le coût de construction des bâtiments alourdi des dépenses de personnel et la disponibilité des services demeure scandaleusement disproportionné. On peut bien sûr considérer que les services en ligne développés par les bibliothèques sont susceptibles de remédier partiellement à ces lacunes. Certaines bibliothèques ont prévu à leurs portes des dispositifs permettant de restituer des documents en dehors des heures d’ouverture, un nombre croissant d’entre elles investit dans l’installation d’automates de prêt et tente de tirer parti de nouvelles ressources techniques (par exemple, la RFID ou Radio Frequency Identification).

Bien sûr, l’architecture de certains bâtiments joue aussi son rôle : l’éclatement des locaux entre services et entre niveaux, une mauvaise conception des zones d’accueil et de prêt, le surdimensionnement de certains espaces, jouent en défaveur d’une ouverture large tant ces bibliothèques sont consommatrices en personnel.

Les professionnels évoquent souvent le manque de personnel. Ceci est sans doute exact dans un certain nombre de cas et l’on doit une nouvelle fois stigmatiser l’absence de mise en relation dans nombre de projets entre investissement et fonctionnement. Mais cette explication ne suffit pas. C’est une conception renouvelée des missions des personnels qui doit être mise en œuvre. La présence au public, l’accompagnement des personnes, la pédagogie documentaire sont plus que jamais au cœur du métier de bibliothécaire dans les villes comme dans les universités. Tout chef d’établissement qui a tenté d’augmenter, même modestement, les horaires d’ouverture sait quels obstacles doivent être franchis pour améliorer l’accessibilité de la bibliothèque et la lisibilité de ses horaires par le public.

Deux points méritent d’être soulignés : en premier lieu, il est impératif de mieux quantifier les profils de poste et de considérer plus précisément, et d’une manière renouvelée, l’équilibre entre travail interne et présence face au public. Nul doute que cette analyse d’une part fasse apparaître l’archaïsme de certains discours masquant habilement le peu de goût pour le contact avec le public et qu’elle mette en lumière, d’autre part, la proportion croissante de tâches internes qui sont en fait des tâches de service public (réponses en ligne, services interactifs, etc.) En second lieu, l’extension des horaires d’ouverture passe nécessairement par une plus grande implication des agents de tous grades dans ces tâches et par le recours à des équipes de vacataires étudiants. La bibliothèque publique la plus ouverte en France, la Bpi, doit son efficacité dans ce domaine à cette double stratégie.

L’enjeu des années futures est clairement établi : construire des bâtiments « intelligents », véritables maisons de service public, animés par des personnels faisant de l’accueil une mission prioritaire. Cette dimension doit être inscrite au cœur de chaque projet.

Quelques acquis

La mise en lumière de quelques points critiques concernant les constructions ne doit pas faire perdre de vue avancées et acquis. En premier lieu, il faut mettre en évidence le parti pris de souplesse et de modularité de nombreux projets. Le recul dont nous disposons aujourd’hui, après un demi-siècle de développement continu des bibliothèques, permet en effet de mesurer les risques d’obsolescence de bâtiments trop rigides.

Les normes de constructions publiques, fruits d’une volonté politique, ont joué leur rôle : les équipements sont aussi devenus plus accueillants aux personnes handicapées. Il reste encore du chemin à parcourir pour que, par exemple, malvoyants, malentendants trouvent partout des services adaptés, mais cette préoccupation est infiniment mieux partagée.

La bibliothèque a également pris rang désormais de « centre culturel de rencontre », ce que la bibliothéconomie de langue anglaise nomme « community center ». La plupart des équipements disposent d’espaces de débats, de surfaces d’animation et d’exposition. Cette organisation des locaux accentue la dimension partenariale des bibliothèques en leur permettant de répondre aux sollicitations des institutions et des associations qui les entourent et de proposer autour des collections qu’elles communiquent un large éventail d’animations.

Enfin, comme tous les bâtiments publics aujourd’hui, les bibliothèques intègrent de mieux en mieux la préoccupation de l’environnement : qualité des matériaux, modes d’éclairage et de chauffage efficaces et économiques.

Des voies de progrès

Comme on l’a vu, c’est la notion de projet qui mérite d’être renouvelée et améliorée pour faire évoluer la qualité des équipements construits ou remodelés à l’avenir en s’efforçant d’aller au-delà des idées toutes faites et des préjugés.

En concluant cet article, on ne peut que souscrire aux propos du directeur de la British Library, Brian Lang, lors du séminaire de l’Ifla à Shanghai en août 1999 : « Les bibliothèques peuvent être considérées comme l’emplacement idéal pour des rencontres intellectuelles de toute sorte. Ces rencontres ne se font pas exclusivement avec les livres et les manuscrits que les lecteurs consultent dans les salles de lecture. Chaque bâtiment de bibliothèque devrait prendre en compte le désir de ces autres formes de rencontres et les favoriser. Il est essentiel qu’une bibliothèque dispose d’un restaurant correct et d’autres lieux qui incitent les lecteurs à se rencontrer et à échanger des idées 11. »

C’est effectivement une voie à explorer que d’inscrire dans le projet des bibliothèques ces pratiques et ces besoins de convivialité et d’échange, ces manières de lire et de travailler que leurs usagers tentent d’imposer ou de rechercher sans se soucier de savoir s’ils étaient prévus dans la conception d’origine du bâtiment.

Michel Melot évoque l’idée de partage entre zones studieuses de silence et espaces de conversation et de travail collectif. Ce serait sans doute la meilleure manière d’accueillir chacun dans ces bibliothèques qui, et c’est l’essentiel du bilan qui peut être aujourd’hui dressé, ont définitivement gagné leur place dans la cité.

Novembre 2006

  1.  (retour)↑  Mes remerciements vont à François Rouyer-Gayette, chef du bureau des bibliothèques territoriales à la DLL et Marc Germain, architecte-conseil à la DLL, pour leur aide documentaire et leurs conseils en vue de la rédaction de cet article.
  2.  (retour)↑  Mes remerciements vont à François Rouyer-Gayette, chef du bureau des bibliothèques territoriales à la DLL et Marc Germain, architecte-conseil à la DLL, pour leur aide documentaire et leurs conseils en vue de la rédaction de cet article.
  3.  (retour)↑  Pour reprendre la terminologie de Marc Augé.
  4.  (retour)↑  Consultation du site http://bauen.staatsbibliothek-berlin.de/de/baugeschichte/index.html
  5.  (retour)↑  Architecture(s) de bibliothèques : 12 réalisations en régions, 1992-2000, DLL, IFA, 2000.
  6.  (retour)↑  Les récentes réalisations exemplaires de Lomme et de Marcq-en-Barœul à proximité de Lille sont à saluer.
  7.  (retour)↑  Gérald Grunberg (dir), Bibliothèques dans la cité : guide technique et réglementaire, Éd. du Moniteur, 1996.
  8.  (retour)↑  Relevé le 21 novembre 2006 sur le site http://www.library.upenn.edu/portal/opportunities
  9.  (retour)↑  Voir le résumé de son enquête sous le titre « Moins de monumental, plus de proximité », in Livres Hebdo, no 604, vendredi 3 juin 2005.
  10.  (retour)↑  Architecture(s) de bibliothèques, op. cit.
  11.  (retour)↑  Le peuple, le non-public et le bon public : les publics des bibliothèques et leurs représentations chez les bibliothécaires, p. 5, communication à l’occasion du colloque Le(s) public(s), politiques publiques et équipements culturels, Paris, 28, 29 et 30 novembre 2002.
  12.  (retour)↑  Enquête sur les BMVR, IGB/DLL, décembre 2005.
  13.  (retour)↑  Consulté à l’adresse www2.db.dk./pe/china/ifla/-11.htm le 25 novembre 2006.