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Éditorial

Yves Alix

Pour la troisième fois en dix ans, le BBF consacre un dossier à la construction et à l’architecture des bibliothèques 1. Contre toute attente en effet, dans une période d’incertitude marquée par la promesse (pour les uns) ou la crainte (pour les autres) de la dématérialisation totale, l’État et les collectivités territoriales continuent de lancer d’ambitieux projets de constructions et de financer des investissements lourds dont la « rentabilité » leur semble plus que jamais certaine. Paradoxalement, ce sont les professionnels eux-mêmes qui sont traversés par le doute. Le débat sur l’utilité des bâtiments croise celui sur l’érosion supposée ou réelle des publics, dans le forum de nos inquiétudes, rationalisées ou fantasmées. Doit-on construire des milliers de mètres carrés de BU quand les chercheurs s’exclament en ouvrant leur ENT 2 : « La bibliothèque, c’est formidable, je n’ai même plus besoin d’y aller ! » Mais les salles de lecture sont prises d’assaut par les étudiants. Quelles bibliothèques municipales ou intercommunales construire, sur quel projet, avec quel programme, quand les ressources des collectivités, souvent en diminution, sont sollicitées par tant d’autres urgences, notamment sociales ? À la monumentalité des BMVR a succédé le programme des « Ruches », petites bibliothèques « à taille humaine ». Mais combien de temps les humains les arpenteront-ils ?

« Le grand symbole de l’architecture, Babel, est une ruche », écrivait Hugo dans Notre-Dame de Paris. Babel, figure d’un défi démesuré, mais aussi, comme le souligne Alberto Manguel dans son dernier livre 3, image de la coopération, de l’union autour d’un dessein. La longue phase d’équipement initial du territoire en bibliothèques modernes, commencée après-guerre, amplifiée après 68, puis après 81, souvent interrompue, toujours relancée, est en voie d’achèvement. Demain, on construira encore, mais la priorité sera sans doute à la reconstruction, à la rénovation, à l’entretien de ce qui existe. L’exigence patrimoniale va revenir en force, qu’elle concerne des bâtiments des années soixante ou des édifices historiques. Ainsi le chantier sera-t-il toujours ouvert. Dans ce nouveau contexte, le bibliothécaire, dans son dialogue avec l’architecte comme avec le politique, devra plus que jamais être porteur de l’essentiel : un projet documentaire, une ambition culturelle.