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Forts lecteurs, vertes lectures

par Yves Alix

Dans un article venimeux paru en 2005 dans le Weekly Standard à propos de Lessons of the Masters  1, Joseph Epstein reprochait à George Steiner d’être « solennel et pompeux » et « totalement dépourvu d’humour », de vouloir « donner l’impression incomparable d’être l’homme le plus érudit du monde », en manifestant l’« incessant intellectualisme » d’un lecteur « au-delà de toute voracité ». Steiner, qui lit tout et pourtant se demande comment Coleridge ou Wordworth trouvaient le temps de dormir tant ils lisaient, a-t-il lu Epstein ? Dans Le silence des livres, que publie Arléa, reprenant un texte paru en janvier 2005 dans Esprit sous le titre « La haine du livre », « l’ostentation mandarinale » et « l’incorrigible profondeur » raillées par Epstein semblent bien en retrait. Tout au plus peut-on relever quelques perles comme celle-ci : « Le temps s’est formidablement accéléré, comme Hegel et Kierkegaard le firent, parmi les premiers, remarquer. » Quel besoin de rameuter H. et K. (et sans donner aucune source, coquetterie suprême : les vrais érudits savent, eux !) pour un truisme que la concierge de L’élégance du hérisson, le délicieux roman de Muriel Barbery 2, rougirait de prononcer ? Mais comme l’auteur, dans un douloureux accès de lucidité et de pessimisme qui fait tout le prix de cet essai, l’avoue lui-même, l’érudit, le vrai lecteur, souffre d’un handicap dans son rapport au principe de réalité ; il va même jusqu’à avancer que « la fréquentation du livre à haute dose et l’étude sont des facteurs de déshumanisation ». Ainsi se conclut sur une note toute personnelle une synthèse qui, par ailleurs, évoque les menaces anciennes ou nouvelles pesant sur le livre de façon brillante. Les pages sur la nécessité ou non de la censure, le rapport du livre à l’oralité, la coexistence scandaleuse de la civilisation (le livre) et de la barbarie (l’antisémitisme nazi, le totalitarisme), sont lumineuses. Et l’auteur, au soir de sa vie d’intellectuel, avoue modestement « être impuissant à déchiffrer l’avenir ».

La modestie ne semble pas la qualité dominante de Marc Fumaroli, qui a toujours l’air de se rengorger, dans la mine comme dans le style. L’État culturel  3, essai qui fit grand bruit, souffrait un peu du ton de grand seigneur faisant la leçon que l’auteur lui avait donné – peut-être pour paraître plus indigné qu’il ne l’était réellement. On aurait tort pourtant de se priver du plaisir de ces Exercices de lecture, recueil d’études sur la littérature du XVIe au XIXe siècle, qu’il publie aujourd’hui. Articles, conférences, préfaces, dont la rédaction s’étale sur une bonne quarantaine d’années, la plupart des textes ont été réécrits ou largement revus. On y croise des auteurs illustres, comme Racine, ou des méconnus tels Maurice de Guérin, auquel est dédié un très beau texte (mais le plus beau est celui consacré aux Lettres d’Italie de Charles de Brosses, un chef-d’œuvre, lui, tout à fait « déboutonné », sans trace d’une quelconque raideur de style ; le commentateur en est lui-même tout transfiguré). L’érudition de l’auteur n’est pas moins frappante que celle de Steiner, et la propension à la pompe et à la solennité, comme l’absence totale d’humour, les rapprochent encore. Serait-ce un effet de leur commune destinée de lecteurs ? Steiner confesse avoir plongé dans l’univers du livre très tôt, vers six ans. Fumaroli, dans la longue et éclairante préface de son recueil, écrit : « Enfant, j’ai été rongé d’ennui. J’ai eu la chance de découvrir très tôt à l’humeur noire de l’enfance et de l’adolescence le remède à son propre repli, une précoce absorption dans les livres. » Il dit un peu plus loin que la lecture l’a « déplié », belle image certes, mais peut-être trompeuse. Si l’un et l’autre avaient choisi le livre, au contraire, pour se replier ?

Modeste, Michel Tournier l’est sans doute, même s’il ne se trouve « aucun vrai défaut », dans une réponse au questionnaire de Proust. À la différence des deux illustres intellectuels précités, il fut tout le contraire d’un fort lecteur. Il a lu tard, et peu. Mais il semble qu’il ait conservé de ses Vertes lectures plus qu’une trace passagère. Le vent Paraclet  4, magnifique autobiographie intellectuelle, avait déjà évoqué brièvement quelques-uns des livres fondateurs qui l’avaient marqué. Ces livres de l’enfance, tous placés sous l’invocation du « manteau d’images » de Lanza del Vasto, ont joué un rôle essentiel dans le processus d’incarnation qui a permis un jour à Michel Tournier philosophe de se métamorphoser en romancier. Revenant au soir de sa vie sur les maîtres et les passions de sa jeunesse, il leur consacre des pages où se lit en filigrane non seulement l’inguérissable nostalgie de l’enfance rêvée, mais aussi « l’emprise mesmérienne de l’imaginaire sur la conscience humaine » évoquée par Steiner dans son essai. Les personnages de la comtesse de Ségur, de Jules Verne, de Selma Lagerlöf ou de Lewis Carroll 5 en ressortent plus vivants que jamais.

* George Steiner, Le silence des livres, trad. de Dorothée Marciak, suivi de Ce vice encore impuni, par Michel Crépu, Arléa, 2006.

* Marc Fumaroli, Exercices de lecture : de Rabelais à Paul Valéry, Gallimard, Bibliothèque des idées, 2006.

* Michel Tournier, Les Vertes Lectures, illustrations de Sibylle Delacroix, Flammarion, 2006.

  1.  (retour)↑  Maîtres et disciples, rééd. Folio Essais, 2006. L’article d’Epstein, éditorialiste au Standard, a été repris en français dans Commentaire, no 112, hiver 2005-2006, sous le titre « La pseudo-profondeur de George Steiner. »
  2.  (retour)↑  Gallimard, 2006.
  3.  (retour)↑  De Fallois, 1991.
  4.  (retour)↑  Gallimard, 1977.
  5.  (retour)↑  D’autres chapitres du livre sont consacrés à Jack London, Kipling, Karl May, Benjamin Rabier, Hergé et Pierre Gripari. La fin de l’ouvrage évoque les « robinsonnades » de l’auteur de Vendredi.