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Modes d'usage et d'appropriation

L'exemple des enfants de Belsunce à la Bibliothèque de l'Alcazar

Elsa Zotian

L’étude des pratiques des usagers constitue désormais une thématique essentielle des travaux de recherche menés en bibliothèques publiques. Considérée par les professionnels du livre comme une dimension indispensable à la mise en place de politiques du livre adaptées, soucieuses de prendre en compte les réalités d’usage des publics, elle a pourtant longuement négligé les populations juvéniles.

Récemment, un ensemble de travaux, initiés à la fois par les milieux professionnel et universitaire, est venu combler cette lacune. Toutefois, peu d’études se sont intéressées aux pratiques mises en œuvre par les plus jeunes, l’essentiel de ces travaux portant sur les populations d’usagers adolescents 1. De plus, dans les rares enquêtes menées sur le sujet, ce sont la plupart du temps les tout-petits, encore non-lecteurs, qui ont été étudiés.

Cet état des travaux est principalement la conséquence des questionnements pratiques qu’ont suscités les manières de faire propres à cette catégorie d’usagers que sont les adolescents au sein des bibliothèques. Leur caractère problématique, les écarts que leurs pratiques présentent bien souvent par rapport aux normes d’usage en vigueur, en particulier en termes de niveau sonore, ont interpellé les professionnels et permis en fin de compte de faire émerger la spécificité des pratiques juvéniles en bibliothèque en tant qu’objet scien-tifique.

Sans que le mot soit systématiquement utilisé, ces enquêtes portent essentiellement sur les pratiques d’adolescents issus de milieux populaires (ici, comme souvent, le terme de « jeunes » est utilisé comme synec-doque pour désigner une catégorie particulière des populations juvé-niles) 2.

La fréquentation des bibliothèques publiques par ces jeunes est un phénomène relativement récent, résultat positif de la politique de démocratisation mise en œuvre par ces institutions depuis les années 1980, simultanément à l’entreprise de démocratisation de l’école avec l’instauration du collège unique 3.

L’avènement de cette nouvelle catégorie d’usagers s’est soldé par l’introduction de modes d’usage hétérodoxes par rapport au système normatif dominant en bibliothèque, puisqu’il s’agit de populations n’ayant majoritairement pas « bénéficié d’une présocialisation familiale inculquant les normes minimales d’usage […] des bibliothèques  4 ».

Davantage « conformes », les pratiques développées par les enfants de 7 à 12 ans, qu’ils soient issus de milieux populaires ou non, sont restées, à quelques exceptions près 5, le parent pauvre des travaux portant sur les comportements des usagers en bibliothèques publiques.

Si l’on en croit la littérature actuelle, ou plus exactement ce qu’elle nous dit en creux, tout se passe donc comme si le passage à l’adolescence se traduisait par une sorte de saut comportemental, de pratiques globalement conformes à ce que l’institution attend de ses usagers à des modes d’usage beaucoup plus problématiques.

Sans chercher à nier les spécificités d’usage des populations adolescentes, nos travaux viennent ici à contre-pied de la figure dominante des enfants en bibliothèque.

En effet, les observations menées lors de notre enquête de DEA sur les modes d’usage de la Bibliothèque municipale à vocation régionale (BMVR) de Marseille par les enfants résidant au sein du quartier Belsunce 6, font état d’un ensemble de pratiques « non conformes », sensiblement identiques à celles des usagers juvéniles qui ont été analysées par l’ensemble des travaux précédemment évoqués.

Les données techniques de l’enquête

Cet article est le compte rendu d’une enquête menée de février à juin 2005 au sein du département Jeunesse de la Bibliothèque de l’Alcazar, auprès des enfants résidant dans le quartier Belsunce, à Marseille.

D’inspiration anthropologique, le travail d’enquête a principalement consisté à faire de l’observation participante. Concrètement, il s’agissait de s’intégrer aux groupes de pairs du quartier fréquentant le département Jeunesse de la bibliothèque afin de comprendre de l’intérieur leurs façons d’utiliser et de s’approprier l’institution. Plusieurs groupes d’enfants ont été suivis dans leurs activités au sein de la bibliothèque et dans leurs déplacements à l’intérieur du département Jeunesse, composé de deux niveaux, mais aussi dans le reste de la bibliothèque et à travers le quartier.

Grâce à ce travail, j’ai pu constituer un échantillon de 53 enfants sur lesquels je dispose de données solides.

En aucun cas représentatif du public Jeunesse de l’Alcazar, puisque constitué au gré de rencontres, cet échantillon regroupe des enfants âgés de 4 ans pour les plus petits, à 14 ans pour les plus grands, cependant qu’une majorité (30 enfants sur 53) ont entre 8 et 11 ans, la moyenne d’âge étant de 10,7 ans.

L’échantillon fait état d’une surreprésentation des filles : 54,7 % contre 47,3 % pour les garçons. Bien que ce trait s’explique essentiellement par mon appartenance au sexe féminin qui a rendu plus difficile mon intégration au sein des groupes de pairs masculins, il correspond aux chiffres moyens du ratio hommes/femmes qu’on observe dans les bibliothèques publiques françaises.

Enfin, ce travail d’observation participante a été complété par des entretiens semi-directifs avec des membres du personnel ainsi que par la collecte de documents administratifs internes.

    Quelles sont ces pratiques ? Comment les comprendre et les caractériser ?

    Les enfants en bibliothèques publiques se distinguent par des usages polymorphes de l’institution, qui constitue pour eux, d’une part un lieu de ressources culturelles favorables au développement de pratiques parascolaires, mais aussi à l’émergence de rapports au livre autres que ceux véhiculés par l’institution scolaire, et, d’autre part un espace public favorable au développement d’activités de socialisation « inter-enfants » caractérisées par un degré d’autonomie important par rapport à l’offre culturelle que les bibliothèques mettent à leur disposition.

    Ces différents modes d’usage sont étroitement entremêlés, le passage d’un type d’activité à un autre s’opérant de façon totalement décloisonnée. Toutefois, nous les présenterons ici sous une forme classificatoire, à la fois pour en donner une lecture sociologique claire, mais aussi parce qu’ils constituent, du point de vue de l’institution, des manières de faire plus ou moins problématiques.

    Globalement, l’on peut dire que plus ces pratiques s’éloignent de la posture scolaire, plus elles posent de problèmes à l’institution.

    La bibliothèque, lieu de pratiques parascolaires

    Dans le cas des enfants de Belsunce fréquentant la bibliothèque de l’Alcazar, l’aide aux devoirs constitue un pôle d’activité important.

    Lieu de ressources culturelles adaptées aux demandes scolaires, le département Jeunesse présente ici de nombreux avantages pour la préparation d’exposés en histoire, géographie et sciences naturelles.

    Plus prosaïquement, le département Jeunesse est le lieu où de nombreux enfants du quartier viennent faire leurs devoirs pour le lendemain. Cette pratique, comme beaucoup d’autres ainsi que nous le verrons, est largement favorisée par la proximité de l’institution par rapport aux écoles élémentaires du quartier et aux lieux de résidence des enfants, ainsi que par son ouverture tardive (jusqu’à 19 heures) : après l’école, il est aisé de se rendre à pied à la bibliothèque pour y faire ses devoirs puis de rentrer par ses propres moyens à la maison.

    Ici, le département Jeunesse ne constitue pas tant un lieu de ressources matérielles qu’un lieu de ressources humaines : les bibliothécaires fournissent en effet quotidiennement aux enfants une aide informelle. Celle-ci, distillée au coup par coup, ne fait l’objet d’aucun aménagement officiel, dépendant largement de la bonne volonté des bibliothécaires et s’insérant, tant bien que mal, dans l’emploi du temps déjà chargé du personnel Jeunesse.

    La plupart du temps, la fonction des bibliothécaires, dans cette aide aux devoirs informelle, consiste à reformuler l’intitulé des exercices de façon à les rendre compréhensibles aux enfants, et témoigne donc de l’écart entre les formes d’expression écrite et orale maîtrisées par les enfants et celles en usage au sein de l’institution scolaire, élément majeur de ce que les sociologues ont appelé la « culture scolaire » et qui a permis d’expliquer de nombreuses situations d’échec scolaire 7.

    L’aide aux devoirs constitue un argument majeur dans le discours des enfants pour expliquer leur fréquentation assidue du département Jeunesse de l’Alcazar.

    Pourtant, comme cela est bien souvent le cas, il existe un certain écart entre la place de ces activités para-scolaires dans leurs argumentaires et la réalité des pratiques observées.

    Ainsi, des groupes de filles, qui prétendront venir à la bibliothèque dans le but principal de travailler, passeront en réalité une grande partie de leur séjour au sein de l’institution à mener d’autres activités (nous verrons lesquelles un peu plus loin) ; inversement et plus largement, des garçons en fort conflit avec l’institution scolaire, et prétendant, dans une même logique anti-institutionnelle, court-circuiter la fonction culturelle de la bibliothèque pour n’en développer qu’un usage social, mettront en œuvre dans les faits des pratiques d’approvisionnement en ressources culturelles au sein de l’institution.

    Des pratiques collectives de travail

    Si la bibliothèque constitue donc, du point de vue des enfants du quartier, une sorte d’annexe de l’institution scolaire, elle s’en détache aussi en favorisant le développement de pratiques collectives de travail qui s’opposent au processus d’individualisation du rapport au savoir que l’école véhicule à travers un ensemble d’éléments hétérogènes, allant de l’organisation spatiale des classes 8 aux méthodes d’évaluation des connaissances (qui se font là encore sur une base individuelle).

    Au sein du département Jeunesse de l’Alcazar, l’aménagement des espaces et le mobilier mis à disposition des usagers invitent à mener des activités parascolaires de manière collective : la présence de tables rondes entourées de plusieurs fauteuils, en sus des tables de travail caractéristiques des salles d’étude, constitue un message visuel qui indique aux enfants que les pratiques collectives ont une place légitime au sein de l’institution.

    Si la bibliothèque permet donc l’émergence de telles pratiques dans ses murs, celles-ci ne sont pas pour autant sans poser de problèmes au personnel et aux autres usagers. Collectives, ces manières de travailler font intervenir les pratiques spatiales et langagières qui caractérisent les groupes de pairs. Ainsi, un exercice effectué collectivement engendrera très souvent un haussement de ton et un ensemble de micro-déplacements d’un membre à l’autre du groupe, binôme d’éléments qui, en bibliothèque, est considéré comme de l’agitation, et fait donc parfois l’objet de sanctions (séparation des membres du groupe, intervention des agents de sécurité, obligation d’aller se calmer dehors…).

    Même lorsqu’elles sont au plus près de l’activité scolaire, les pratiques d’usage des enfants de Belsunce fréquentant la bibliothèque introduisent, à la marge, des manières de faire hétérodoxes structurées par la logique du groupe de pairs, logique sur laquelle nous reviendrons tout au long de cet article afin d’en expliciter le sens et les implications sur les pratiques d’usage des enfants étudiés.

    Il convient par ailleurs de souligner que toute la complexité du travail des bibliothécaires en département Jeunesse réside dans cette tension entre, d’une part, la volonté de la direction et des personnels de se distancier vis-à-vis de l’institution scolaire, en autorisant en son sein d’autres postures d’étude (élément conçu comme un moyen de démocratisation de l’institution au même titre que les politiques d’acquisition), et d’autre part, la nécessité de maintenir dans les espaces Jeunesse un calme suffisant pour permettre une bonne cohabitation des usagers, en même temps que de s’éviter des condi-tions de travail trop fatigantes (dans leur expérience de travail, de nombreuses bibliothécaires soulignent à quel point il est « usant » de travailler en permanence dans le bruit).

    D’autres rapports à l’objet livresque

    Dans son article publié dans Des jeunes et des bibliothèques  9 portant sur les usages d’enfants entre 9 et 12 ans, Martine Burgos a mis en avant le fait que les bibliothèques publiques, à partir du moment où les enfants en ont un usage autonome, favorisent le développement d’un rapport routinier au livre, qui est l’expression d’un besoin de stabilisation et d’appropriation des acquis propre à cette tranche d’âge, et qui s’oppose à l’injonction au progrès véhiculée par l’ensemble du monde adulte, au premier rang duquel figure l’école.

    Dans le cadre de cette étude, on retrouve ces usages routiniers du livre. En effet, les enfants de Belsunce pratiquent la lecture intensive de leurs livres favoris, induisant un processus d’appropriation du récit.

    Ainsi, cette petite fille qui, lors de nos observations, raconte deux histoires qu’elle a bien aimées : Les mots de Zaza et La rédaction. Elle m’explique que ce sont des livres conseillés par la maîtresse. Elle s’empare des Mots de Zaza et me raconte elle-même l’histoire sans lire le texte. Elle énumère les différentes étapes du récit en ponctuant sa narration de l’adverbe « après » tout en me montrant les images.

    La reconstitution du récit prend ici des formes particulières d’usage de l’imprimé : la narration se fait livre en main mais s’émancipe du texte écrit puisque l’histoire se raconte de mémoire. L’usage du livre est réduit à sa dimension iconographique : l’enfant se sert des images comme de points de repère à partir desquels il recompose la chronologie de l’histoire.

    Influence des groupes de pairs sur le mode de lecture

    Cependant, la principale distinction entre les pratiques développées par les enfants au sein de l’institution et les usages du livre inculqués par la culture scolaire réside là encore dans la mise en œuvre de pratiques collectives de lecture.

    De fait, la figure dominante du lecteur, solitaire et silencieux, dont de nombreux ouvrages, en particulier Pratiques de la lecture, dirigé par Roger Chartier 10, ont montré qu’elle est le résultat récent d’un processus historique complexe, est peu suivie par les enfants étudiés lorsqu’ils se trouvent à la bibliothèque. Bref, il est peu courant de voir un enfant du quartier installé seul à une table en train de lire silencieusement un livre, tandis qu’il est fréquent d’observer un groupe de pairs autour d’un ou plusieurs ouvrages.

    Plus précisément, ces deux postures lectrices sont, dans le cas des enfants étudiés, dans une relation de concurrence. Ainsi la lecture silencieuse et solitaire est pratiquée à des moments précis du séjour de l’enfant dans l’institution, en l’occurrence lorsque ses pairs ne sont pas encore arrivés. La lecture solitaire et silencieuse est donc vécue par la majorité d’entre eux comme une activité de secours à laquelle on s’adonne pour venir combler l’ennui dans les moments de solitude, en dehors des heures pleines de fréquentation des enfants du quartier. L’arrivée de pairs se solde alors bien souvent par l’abandon de l’activité de lecture.

    Ce phénomène est hautement significatif du pouvoir d’imposition de la logique du groupe de pairs sur les pratiques des enfants en tant qu’usagers de bibliothèque : ici, la présence des pairs vient directement concurrencer le processus de resserrement sur l’individualité qui prélude à la lecture en solitaire.

    Pour autant, il ne faut pas en conclure que les enfants de Belsunce n’ont pas incorporé « le modèle social du livre qu’on lit seul et en silence  11 » ainsi qu’en témoigne l’importance des emprunts de livres pour la population enfantine étudiée. Nos observations ont en effet montré que l’activité d’emprunt de livres est, dans la majorité des cas, menée en solitaire et effectuée avec soin. L’enfant prend son temps pour choisir les livres qu’il lira à la maison, lorsqu’il se sera soustrait à la logique collective des pairs.

    Ici, on a affaire à l’une des principales fonctions attribuées par les enfants de Belsunce à la bibliothèque de l’Alcazar : celle de centre de ressources culturelles en accès libre, favorable à des activités d’emprunt où seul importe le désir du consommateur ; et ce, par opposition aux espaces marchands fréquentés dans leur vie quotidienne comme le Centre Bourse ou le Grand Littoral 12, où l’acquisition de biens culturels convoités est fortement entravée par la conjonction de deux facteurs principaux : la faiblesse des revenus familiaux et l’exercice du contrôle parental.

    Deux supports « hyper-attractifs » : les postes informatiques et les DVD

    Cette fonction que les enfants du quartier attribuent à la bibliothèque de l’Alcazar semble favorisée par l’organisation spatiale de la BMVR : avec son atrium, ses passerelles et ses étages ouverts sur l’espace central, la bibliothèque présente une physionomie typique de centre commercial. On observe donc chez ces enfants des formes « d’analogie pratique 13 » qui sont à l’origine de l’importation au sein de l’institution d’un certain nombre de schèmes d’action développés dans d’autres contextes sociaux.

    Ce facteur joue dans les modes d’usage et d’emprunt de certains supports au premier rang desquels les DVD et les postes informatiques, mais aussi dans certaines formes de socialisation que les enfants mettent en œuvre au sein de la bibliothèque.

    De façon générale, les postes informatiques exercent une forte attraction sur l’ensemble des enfants du quartier : biens encore relativement rares au sein des familles, ces postes présentaient également l’avantage, au moment où cette enquête a été menée, de permettre l’accès à un certain nombre de jeux multimédias 14. Les enfants étudiés avaient en effet un usage essentiellement ludique de ce support.

    De manière plus spécifique, il convient de souligner que la présence de ce média au sein du département Jeunesse, couplée à celle des DVD, a permis la venue dans les murs de l’institution et la fidélisation temporaire de la partie des enfants du quartier a priori la plus éloignée du public de bibliothèque : les garçons préadolescents, rencontrant des difficultés scolaires plus ou moins importantes et ayant corrélativement développé des formes de rejet de l’institution scolaire.

    Cependant, la limitation du temps de consultation à une demi-heure par jour et par personne, le déséquilibre entre l’offre de postes au sein du département Jeunesse et la forte demande des enfants, ainsi que l’impossibilité d’accéder à Internet depuis ces postes ont poussé les enfants du quartier à développer un certain nombre de pratiques de braconnage, dont principalement l’invasion des postes informatiques, multimédias et Internet, des départements Adultes.

    Pour accéder à Internet à partir de ces postes, les enfants du quartier ont utilisé deux tactiques : la première consiste à mobiliser leurs réseaux d’interconnaissance pour se procurer une carte Jeune. Cette carte, attribuée par l’institution aux individus de 14 ans et plus, permet de faire des réservations Internet en départements Adultes. Les enfants de Belsunce font donc appel à leurs grands frères, à leurs grands cousins, aux amis de leurs frères et sœurs qui leur prêtent une carte Jeune pendant le temps d’une consultation.

    La seconde tactique consiste à consulter les postes multimédias Adultes et à utiliser les failles présentes dans les signets pour accéder à d’autres sites, mais surtout à des forums, des « chats » et des boîtes mail. Ainsi, les enfants du quartier se rendaient régulièrement sur les sites de presse présélectionnés en départements Adultes, et passaient par le site Internet du journal Le Parisien pour accéder par lien hypertexte au « chat » auquel le journal en ligne était relié.

    Durant notre enquête de terrain, les nombreux problèmes que posaient les pratiques des enfants du quartier vis-à-vis des postes informatiques ont débouché sur un durcissement progressif de la politique de la bibliothèque (suppression des jeux des postes multimédias Jeunesse, rapatriement systématique des enfants des départements Adultes vers le département Jeunesse, verrouillage informatique, départementalisation des signets).

    Malgré la mise en place, en département Jeunesse, d’ateliers multimédias animés par le personnel, l’ensemble de ces mesures, couplées à des problèmes de prêts non rendus ou de perte de carte, est à l’origine du décrochage de nombreux enfants du quartier qui constituaient la partie la plus fragile du public enfantin de Belsunce.

    Biens supérieurs au sein de la hiérarchie culturelle de ces jeunes (en tant que biens rares et de haute qualité technologique), les DVD sont les ressources de la bibliothèque les plus convoitées par les enfants, et par conséquent les plus empruntées, engendrant, à l’époque de notre étude, un état de pénurie chronique.

    Pour pallier ce manque, les enfants attendaient que les bibliothécaires remontent du tri et récupéraient directement les DVD à la source. L’arrivée d’un chariot rempli de DVD au sein du département Jeunesse engendrait une très forte agitation : les enfants du quartier se rassemblaient en masse autour du chariot, se servant le plus rapidement possible et empêchant la bibliothécaire de ranger les DVD sur les étagères. Une fois le chariot vide, l’agitation se poursuivait, sans que, d’un premier abord, on puisse comprendre pourquoi.

    En réalité, l’activité d’emprunt se poursuivait par une intense activité de négociation entre les enfants. Lieu stratégique de ressources en accès libre à l’échelle du quartier, le département Jeunesse devenait une « place marchande » sur laquelle les DVD faisaient l’objet de nombreuses transactions qui prenaient des formes diverses (échange, don, emprunt d’un DVD pour un copain…).

    Possession de ressources et marqueurs identitaires

    La forte compétition et l’intensité des échanges, qui caractérisent l’activité d’emprunt de DVD par les enfants du quartier, sont révélatrices de l’enjeu que constitue la possession de ces ressources au sein du groupe de pairs. L’acquisition de DVD permet en effet à chaque enfant de participer aux cycles d’échanges, de dons et de contre-dons et donc de s’intégrer au groupe. Plus précisément, la possession de ressources est un élément essentiel dans les rapports de force qui structurent le groupe de pairs : accumuler des ressources permet de participer à de nombreux échanges ; de même s’approprier les ressources culturellement les plus valorisées du moment (comme Le Seigneur des Anneaux, Matrix 2 ou Taxi) permet d’acquérir une place valorisante au sein du groupe.

    Le choix des DVD participe donc d’une certaine mise en scène de soi. Dans cette configuration, les préférences individuelles en termes de jugement culturel sont largement informées par le groupe de pairs. Le support DVD prend ici une fonction de marqueur identitaire : par leurs choix d’emprunt, les enfants affirment leur appartenance à tel sexe ou à telle classe d’âge.

    On peut donc conclure que les modes de consommation culturelle mis en œuvre par les enfants de Belsunce au sein de la bibliothèque obéissent avant tout à une logique sociale, aboutissant à des formes de surinvestissement sur certains supports ou certaines activités (comme l’emprunt de DVD ou la consultation de poste informatique) et, a contrario, à la marginalisation d’autres biens et pratiques culturels (comme la lecture solitaire sur place). Cette logique sociale s’oppose et s’impose à la logique culturelle et éducative de l’institution, proche de la posture scolaire, ce qui explique les nombreux problèmes que notre catégorie d’usagers a posés au personnel de la bibliothèque. Ce qui est important pour ces enfants et qui oriente leurs modes d’usage de l’institution, c’est avant tout d’avoir une place valorisante dans leur groupe de pairs. Les ressources culturelles que la bibliothèque met à leur disposition sont pour eux un moyen au service de leur socialisation, non une fin en soi.

    Avant tout, un lieu de socialisation inter-enfantine à l’échelle du quartier

    Les enfants étudiés mènent au sein de l’institution un ensemble de pratiques de socialisation, qui se caractérisent par leur degré plus ou moins fort d’autonomie par rapport aux ressources culturelles que l’institution met à leur disposition. On a vu, ci-dessus, comment les enjeux de socialisation enfantine structuraient les pratiques d’emprunt et d’usage des enfants du quartier. Dans la continuité de cette prédominance du social sur le culturel, on observe que ces enfants mènent dans les murs de la bibliothèque un ensemble de pratiques de sociabilité auxquelles ils consacrent beaucoup de temps et où, cette fois, la bibliothèque n’est pas exploitée en tant que lieu de ressources culturelles, mais simplement en tant qu’espace public favorable à une socialisation enfantine : discuter, se disputer, se promener, entrer en contact avec l’autre sexe, tels sont les principaux éléments de ces pratiques de socialisation.

    Les formes de sociabilité discursive que les enfants mettent en œuvre à la bibliothèque sont exemplaires de ces glissements de la consommation culturelle vers la socialisation entre pairs, qui caractérisent les manières de faire de ces enfants au sein de l’institution.

    Les discussions de groupe se structurent, dans certains cas, autour de biens culturels tels que les magazines, qui constituent alors le point de départ de conversations qui dérivent ensuite très rapidement vers d’autres sujets.

    Dans d’autres, l’usage des magazines par les groupes de pairs se réduit encore : ils sont étalés sur les tables, au mieux feuilletés distraitement, mais absolument pas lus. Leur fonction s’apparente ici à une sorte d’alibi destiné à donner à voir une représentation de soi conforme à l’idée qu’ils se font du comportement attendu du public par l’institution.

    Enfin, dans de nombreux cas, les discussions ont lieu dans une totale autonomie par rapport aux ressources culturelles de la bibliothèque.

    Les enfants du quartier investissent alors de multiples lieux. On privilégiera les tables rondes, les endroits isolés, peu visibles et propices à l’intimité. Certains groupes ont, au contraire, des pratiques plus ostentatoires et mènent leurs discussions dans des espaces de forte circulation, là où ils bénéficient d’une plus grande visibilité.

    Dans les relations « inter-enfants », il n’est pas rare de voir éclater des conflits. Dans bien des cas, il s’agit alors de dispute née dans un autre lieu à un autre moment de la journée, qui se réactive dans les murs de la bibliothèque. Ainsi, on voit souvent ré-émerger, à la bibliothèque, un différend entre deux enfants qui a éclaté à l’école ou à la halle Puget 15.

    Par ces pratiques, la bibliothèque se trouve donc intégrée à la vie enfantine de Belsunce, en ce sens qu’elle est perméable aux rapports sociaux « inter-enfants » tels qu’ils se construisent à l’école et dans la rue, et qu’inversement, les rapports sociaux qui se développent à la bibliothèque viennent alimenter les relations « inter-enfants » telles qu’elles se déroulent dans le quartier.

    Hypermobilité

    Les enfants ne se contentent d’ailleurs pas de rendre la bibliothèque perméable au reste du quartier par les relations interpersonnelles qu’ils y développent ; ils relient physiquement la bibliothèque au reste du quartier par les nombreux déplacements qu’ils opèrent entre les différents espaces de leur vie quotidienne.

    En effet, les enfants du quartier se caractérisent par leur hypermobilité : non seulement ils circulent sans cesse entre les deux niveaux du département Jeunesse, se déplacent fréquemment entre le département Jeunesse et le reste de la bibliothèque (nous verrons plus loin ce qui motive ces déplacements) ; mais surtout, ils se caractérisent par leurs incessantes allées et venues entre la bibliothèque et l’école, la halle Puget, les autres espaces publics qu’ils utilisent comme aires de jeu, leur domicile ou ceux de leurs amis. Par cette pratique, ils inscrivent la bibliothèque dans le réseau des différents espaces du quartier qu’ils fréquentent au quotidien. L’institution devient ainsi l’un des éléments du maillage territorial que les enfants élaborent dans les limites de leur quartier. Ainsi, la bibliothèque est devenue en quelques mois une étape majeure dans les pratiques déambulatoires qui mènent les enfants de Belsunce depuis leur domicile jusqu’aux divers espaces publics et institutionnels du quartier à la recherche de leurs pairs.

    On retrouve d’ailleurs cette façon de circuler comme moyen de constituer un groupe à l’échelle de la bibliothèque. Ainsi, au gré des rencontres dans les murs de l’institution, on voit les groupes se former, grossir, se scinder et se recomposer.

    Les enfants du quartier développent d’autres pratiques qui utilisent l’espace de la bibliothèque comme une aire de jeu. Ici, on a affaire à des formes de sociabilité ludiques identiques à celles que les enfants pratiquent dans la rue ou dans la cour de récréation 16 : les courses poursuites et les jeux d’attrape se déroulent entre les deux niveaux du département Jeunesse et débordent sur les passerelles du premier étage et les départements mitoyens. Certains éléments de la bibliothèque comme les ascenseurs et les bornes de prêt automatique sont également détournés de leur fonction originelle à des fins ludiques. Ainsi, prendre l’ascenseur constitue un jeu en soi, sur le modèle du « tour de manège » : on prendra alors l’ascenseur plusieurs fois d’affilée.

    On voit également de nombreux groupes de pairs déambuler d’un espace de la bibliothèque à l’autre. Ici, il ne s’agit pas de pratiques ludiques mais plutôt d’une utilisation de l’espace de la bibliothèque comme lieu de promenade. Ainsi de nombreuses filles du quartier, bras dessus, bras dessous, discutent en marchant sur les passerelles de la bibliothèque.

    On retrouve, dans cette pratique, les modes d’usage que ces enfants développent dans les centres commerciaux.

    Sur le plan de la mobilité, il convient cependant de souligner que les filles n’ont pas les mêmes libertés que les garçons.

    Au sein de la bibliothèque en premier lieu, la mobilité féminine est bien souvent entravée par la présence des membres les plus jeunes de la fratrie (à partir de 2 ou 3 ans) qui sont -confiés la plupart du temps aux petites filles par les parents. Celles-ci tentent de concilier leurs impératifs scolaires ainsi que leur propre désir de socialisation avec la nécessité de surveiller et d’occuper leurs plus jeunes frères et sœurs, ce qui les amène souvent à les perdre à l’intérieur de l’institution. Ainsi, il n’est pas rare d’observer une fillette arpenter les espaces de la bibliothèque à la recherche de son petit frère, voire retourner chez elle dans l’espoir que celui-ci sera rentré par ses propres moyens.

    À l’échelle du quartier en second lieu, la mobilité féminine est beaucoup plus contrôlée par les parents. À ce titre, l’ouverture de la bibliothèque de l’Alcazar a permis un accroissement de la mobilité autonome des petites filles de Belsunce, dans la mesure où elle constitue, pour de nombreuses familles, le seul endroit du quartier où l’on puisse, sans trop s’inquiéter, laisser les filles sortir seules.

    Une logique sociale

    Les pratiques développées par les enfants de Belsunce en tant qu’usagers de la bibliothèque de l’Alcazar, y compris leurs activités de consommation culturelle proprement dites, constituent un « tout pratique » en ce sens qu’elles sont toutes tenues par une même logique d’action : une logique éminemment sociale dont le but premier est l’acquisition d’une place valorisante au sein du groupe de pairs et de sa conservation.

    De ce point de vue, les enfants de Belsunce ont des pratiques proches des groupes de pairs adolescents telles qu’elles ont été analysées par les différentes études citées en introduction. On trouve donc, chez ces enfants, un ensemble de dispositions qui s’accentuera chez certains au moment de l’adolescence mais qui reste, pour l’instant, à l’état embryonnaire, dans la mesure où le besoin de reconnaissance par le groupe de pairs est encore fortement concurrencé par le désir d’obtenir l’assentiment de l’ensemble du monde adulte que représentent les bibliothécaires et les agents de sécurité travaillant dans l’institution.

    En raison des écarts entre leurs pratiques et le système normatif propre à l’institution, les enfants du quartier constituent une catégorie d’usagers problématique pour le personnel, ce qui a poussé les bibliothécaires à un réaménagement progressif des règles formelles et informelles d’usage et à un travail éducatif auprès de ce public. Ces tentatives de réajustement réciproque ont cependant montré leurs limites (voir supra : phénomène de décrochage) et mettent en lumière la complexité d’un véritable processus de démocratisation des bibliothèques publiques, et plus spécifiquement la difficulté des personnels à s’affranchir de la culture scolaire, dont les effets d’imposition se font encore sentir en termes de choix de collection, de hiérarchie culturelle, et de normes d’usage.

    Dans le même temps, l’importation de ces « manières de faire » propres aux enfants dans les murs de l’institution et surtout la porosité de la bibliothèque par rapport au reste de la vie sociale de Belsunce, sont le signe d’une certaine intégration de la BMVR en tant que bibliothèque de quartier.

    Septembre 2006

    1.  (retour)↑  M. Burgos, N. Hedjerassi, P. Perez, F. Soldini et P. Vitale, Des jeunes et des bibliothèques : trois études sur la fréquentation juvénile, Bpi / Centre Georges Pompidou, 2003.
    2.  (retour)↑  Forme de glissement sémantique qui a déjà été déconstruit par M. Kokoreff à propos de l’expression « jeunes de banlieues », in M. Kokoreff, La force des quartiers : de la délinquance à l’engagement politique, Payot, 2003.
    3.  (retour)↑  Pour plus de détails sur ce point, se référer à l’introduction de Bernard Charlot, in ibid., note 1, p. 13 à 22.
    4.  (retour)↑  Id., p. 13.
    5.  (retour)↑  Ainsi l’étude de Martine Burgos « Âge tendre, âge de raison : grandir en section jeunesse », in ibid., note 1, p. 132 à 183.
    6.  (retour)↑  Enquête menée de février à juin 2005. La BMVR de Marseille ou Bibliothèque de l’Alcazar, implantée à Belsunce, quartier populaire central de Marseille comptant un fort pourcentage d’immigrés, a ouvert en mars 2004.
    7.  (retour)↑  Cf., entre autres, Bernard Lahire, Culture écrite et inégalités scolaires : sociologie de l’échec scolaire à l’école primaire, Presses universitaires de Lyon, 1993.
    8.  (retour)↑  C’est-à-dire que chaque élève se voit assigner une place, et que les bureaux sont positionnés parallèlement les uns aux autres en direction du maître. Pour une approche globale de la symbolique de l’organisation spatiale des lieux de travail, cf. Michel Foucault, Surveiller et punir, naissance de la prison, Gallimard, 2002, p. 159 à 174.
    9.  (retour)↑  Ibid. note 5
    10.  (retour)↑  R. Chartier (sous la dir.), Pratiques de la lecture, Payot et Rivages, 1993.
    11.  (retour)↑  J.-C. Passeron, M. Grumbach, L’œil à la page, enquête sur les images en bibliothèques, Bpi /Centre Georges Pompidou, 1985, p. 105.
    12.  (retour)↑  Centres commerciaux de Marseille, central pour le premier, périphérique pour le second, fréquentés par les familles du quartier de façon régulière.
    13.  (retour)↑  Le concept est emprunté à Bernard Lahire qui le développe dans L’homme pluriel, les ressorts de l’action, Éd. Hachette Littératures, coll. « Pluriel Sociologie », 2006, pour expliquer le poids du contexte dans l’activation des dispositions des acteurs sociaux.
    14.  (retour)↑  Au cours de l’année 2005, ces jeux, à l’exception de certains cédéroms ludo-éducatifs, ont été progressivement supprimés de la liste des sites présélectionnés par le personnel Jeunesse et remplacés par des sites considérés comme mieux adaptés à la mission éducative du département.
    15.  (retour)↑  Cette place, ancienne halle de marché, est aujourd’hui le principal espace de jeu des enfants à l’intérieur des limites du quartier.
    16.  (retour)↑  Ces pratiques ont été finement étudiées par J. Delalande, La cour de récréation, pour une anthropologie de l’enfance, Presses universitaires de Rennes, coll. « Le Sens social », 2001.