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Claudie Voisenat

Pierre Lagrange

L'ésotérisme contemporain et ses lecteurs

entre savoirs, croyances et fictions

préface de Daniel Fabre. Paris : Bibliothèque publique d’information, 2005. – 407 p. ; 22 cm. – (Études et recherche). ISBN 2-8424-6092-8 : 25 €

par Julien Brault

Ouvrage attractif de plus de 400 pages, rédigé par deux chercheurs du Lahic (Laboratoire d’anthropologie et d’histoire de l’institution de la culture), L’ésotérisme contemporain et ses lecteurs vient combler un vide scientifique manifeste. Résultat d’un appel d’offres intitulé « Enquêtes de réception : le cas de l’ésotérisme et du roman policier 1 » émanant de la Bibliothèque publique d’information (Bpi), il constitue, avec sa préface et sa longue introduction, ses quatre parties et son riche appareil critique, la première étude importante jamais menée en France sur la réception de l’ésotérisme.

Une définition délicate

Le terme de « nébuleuse », peu contraignant mais aussi peu exigeant, revient souvent faire comprendre que les auteurs ont choisi d’embrasser un large spectre de genres et de pratiques qui vont d’un ésotérisme classique (astrologie, tarot, magie, etc.) au développement personnel, en passant par les parasciences ou la fiction « ésotérique ». Si le terme d’ésotérisme n’appartient bien sûr à personne, il n’aurait pas été impossible, en s’appuyant sur les travaux d’historiens qui ont tenté de mettre de l’ordre dans ses usages 2, de circonscrire davantage le champ d’étude. Le choix des auteurs est autre et ils s’en expliquent, déclarant en effet avoir renoncé aux commodités de la définition préalable pour « partir à l’aventure dans les rayons des librairies ». Tout cela n’est bien sûr pas sans risques. À adopter une définition si pragmatique, on s’expose au danger de voir l’objet d’étude se dissoudre. Fort heureusement, les auteurs décrivent avec beaucoup de finesse cet ésotérisme fourre-tout, permettant de prendre la mesure de ses frontières et de ses mutations.

Méthodes, terrains et résultats

Ce sont les forums Internet qui ont constitué le terrain de la partie proprement sociologique de l’enquête. Ceux-ci ont permis d’adopter une sorte de posture méthodologique à mi-chemin de celle de l’ethnologue et du sociologue. Ayant au préalable retenu quelques grands succès de librairie, les auteurs font émerger des thèmes récurrents et les habitus d’un lectorat-cible. Ils s’efforcent ainsi, malgré la perspective holiste qui est la leur, de recadrer la réception de ces ouvrages ésotériques dans l’ensemble des pratiques sociales.

Conséquence immédiate, on notera qu’aucun profil de lectorat n’est vraiment dégagé. Quelques constats très généraux (beaucoup de femmes, de jeunes) recoupent des données bien connues. Les auteurs assument cette carence, reconnaissant que leur analyse ne saurait tenir lieu d’étude quantitative sur la réception de l’ésotérisme.

Un des grands intérêts du livre est en revanche de faire longuement entendre les discours des lecteurs. Parvenant à s’introduire de façon invisible dans la communauté virtuelle des lecteurs, les auteurs réalisent une sorte d’utopie du degré zéro de l’observation. Certains propos rapportés sont édifiants et permettront de mesurer le degré d’adhésion que des lecteurs peuvent avoir pour des livres de James Redfield, Bernard Werber ou encore Dan Brown. Par la qualité d’un récit qui ménage des progressions dans l’analyse et par leur faculté à organiser ces données fragmentaires, les auteurs vont bien au-delà de la simple récollection d’un donné impressionniste. Ils offrent des clés pour décrypter de véritables phénomènes de société, permettant de comprendre comment des stratégies auteuriales ou éditoriales assurent et prolongent les succès de l’ésotérisme contemporain. Depuis les soucoupes volantes jusqu’aux enfants indigo, ce dernier apparaît alors clairement comme un formidable producteur de mythes.

Un outil très utile

On insistera sur l’intérêt que peut représenter un tel ouvrage pour le bibliothécaire, étant donné les problèmes posés par un ésotérisme populaire, aussi embarrassant sur le plan déontologique que bibliothéconomique, et la rareté des outils à disposition 3. Le bibliothécaire, forcé d’affronter cette « nébuleuse » ésotérique, est souvent démuni face à un domaine qu’il a tendance à considérer comme une boîte de Pandore ou un cheval de Troie. Certes, cet ouvrage ne dit rien de la lecture en bibliothèque et ne saurait constituer en aucun cas un vade-mecum à l’intention du bibliothécaire. Il permettra cependant de mesurer la diversité d’un domaine en constant renouvellement et d’identifier un grand nombre d’ouvrages de référence.

  1.  (retour)↑  Voir le compte rendu de B. Strainchamps sur Lire le noir : enquête sur les lecteurs de récits policiers d’Annie Collovald et Érik Neveu (Bibliothèque publique d’information, 2004) dans le BBF, 2005, no 2.
  2.  (retour)↑  Voir par exemple Antoine Faivre, L’ésotérisme, PUF, 2002, coll. « Que sais-je ? ».
  3.  (retour)↑  À noter le court article de Gille Éboli, « Superstitions et bibliothèques », BBF, 2003, no 6, p. 28-29.